Le regard de midi de Lee Seung-U

Le regard de midiDans Le regard de midi, l’écrivain coréen Lee Seung-U s’interroge sur la filiation, et en particulier sur ce que c’est que d’être un fils. Han Myongjae, le narrateur, est avant tout le fils de sa mère : il a vingt-neuf ans et elle lui tient lieu de tout :

Si ma mère avait offert un cadre parfait à mon existence, ce n’était pas parce que je n’avais pas besoin de père, c’était parce qu’elle avait totalement assumé le rôle d’un père. Subtile différence qui m’est devenue évidente. Ma mère avait expulsé la nécessité d’un père par sa totale dévotion, par sa perfection. Mon père avait été néantisé par ma mère. Si ma mère me suffisait, c’était parce qu’elle fonctionnait aussi en tant que père.

Dès lors, quand un inconnu, professeur de psychologie, lui demande qui est son père et qu’il insiste, le narrateur prend conscience qu’il ne s’est jamais interrogé sur l’absent dont il ignore tout. Son oncle lui révèle son identité et il décide de partir à sa rencontre, dans une ville près de la ligne de démarcation entre Corée du Sud et Corée du Nord. Sans se faire immédiatement reconnaître, il découvre un homme bien installé, candidat aux élections régionales. En quoi cet homme est-il son père ? Comment se présenter à lui ? Comment sera-t-il accueilli ? Han Myongjae est assailli de doutes et de cauchemars, nourris de ses lectures.

Le regard de midi s’ouvre sur Rainer Maria Rilke et Les cahiers de Malte Laurids Brigge. Les références à Kafka sont constantes et on lit çà et là des citations de la Bible, des allusions à Romain Gary. Ce qui permet d’emblée au lecteur occidental de se sentir en terrain connu dans cette Corée-là. Certes, certains us et coutumes demeurent étonnants : ainsi le sirop de chien, ou le voisin qui fait une visite de bienvenue en offrant du papier hygiénique… mais ce sont la littérature et la psychanalyse qui structurent principalement le roman.

Han Myongjae part à la recherche de son père pour mieux le tuer, pour enfin se construire en tant qu’individu et non plus comme fils de sa mère. Il construit une figure paternelle, toute de fantasmes et de symboles, un père plus littéraire  et culturel qui ne résistera pas à la trivialité de la vie. Cette figure paternelle pose l’absence au cœur du roman : que devient un homme qui n’a pu s’identifier à aucun homme ? Qu’advient-il quand s’écroule le fantasme paternel ? Faut-il connaître pour être enfin ?

C’est à la figure de l’enfant prodigue, cher à Rilke, que l’on pense quand on suit Han Myongjae dans sa fuite qui est aussi exil, et dans son besoin d’amour. Le fils souffrant (il est tuberculeux) s’imagine un père qui lui ouvrira les bras, faisant fi du passé inexistant et des ambitions présentes. Il alimente cette figure idéale de ses lectures et de ses espoirs de fils délaissé, mais aussi s’interroge : la filiation crée-t-elle l’amour ?

Le père sait qu' »aimer » n’est pas la condition de la paternité. Le fils, c’est celui qui, sans être censé aimer, recherche son père, celui dont le destin est de poursuivre son père. Seul un fils peut chercher son père en bravant les dangers de la montagne, des roseaux, des cactus, du désert brûlant…

On peut pousser plus loin l’interprétation si l’on considère que Lee Seung-U est originaire d’un grand pays coupé en deux, où les individus doivent donc se construire sur l’absence. Aussi dévouée et présente que soit la mère de Han Myongjae, elle ne donne pas à son fils tout l’équilibre nécessaire : il lui manque quelque chose qu’il doit découvrir pour être pleinement lui-même. Et pour ce faire, il marche vers le Nord…

 

Une très intéressante interview de Lee Seung-U à l’occasion de la parution de La vie rêvée des plantes chez Zulma en 2012

 

Le regard de midi

Lee Seung-U traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet
Decrescenzo Editeurs, 2014
ISBN : 978-2-36727-015-9 – 132 pages – 15 €

Hannajeui siseon, parution en Corée : 2009

 

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13 commentaires sur “Le regard de midi de Lee Seung-U

  1. J’avais aimé La vie rêvée des plantes, du même auteur… un saut dans un monde totalement différent du nôtre !

    • Ça n’est pas le cas ici : bien que l’action se passe en Corée, il s’agit beaucoup plus d’un parcours intérieur, et donc universel.

  2. Je n’ai jamais lu cet auteur, le thème de celui-ci est très tentant.

    • Je découvre non seulement cet auteur mais aussi la littérature coréenne…

  3. Tentant, je note cet auteur que je ne connais pas

    • On trouve d’autres de ses textes (romans et nouvelles) chez Zulma.

  4. C’est rigolo, le roman mexicain dont je parle aujourd’hui démarre aussi sur la quête du père. Comme quoi, c’est un sujet universel.

    • Tout à fait : qu’il soit abordé dans n’importe quel pays, c’est un thème dans lequel tous les lecteurs peuvent se retrouver (et donc un bon moyen d’aborder une littérature étrangère qu’on connait peu).

  5. Une littérature que l’on connait peu.

  6. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai toujours un a priori sur les auteurs asiatiques. Il suffit juste que je me lance et après je m’aperçois que ça me plaît. Celui-ci est très tentant

    • Je lis moi aussi très peu d’auteurs asiatiques. Il me faut des circonstances personnelles particulières pour que je me lance dans la littérature coréenne. Et ce premier essai est concluant.

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