Le Diable tout le temps de Donald Ray Pollock

Le Diable tout le tempscoeur animéEncore le fin fond des Etats-Unis, encore de pauvres Blancs, laissés-pour-compte des Sixties, encore des dégénérés bas du front : le réalisme sale de l’Amérique profonde comme on l’aime chez nous depuis au moins Steinbeck. Ce qui distingue Le Diable tout le temps du reste de la production actuelle, c’est que ce courant littéraire n’est pas une pose chez Donald Ray Pollock : ce qu’il décrit, c’est d’où il vient, où il vit et ce qu’il a vécu.

Plusieurs personnages, dont on voudrait croire qu’ils n’existent pas, traversent le roman. Roy et son peut-être cousin Theodore, prédicateurs  extrêmes qui mettent leur corps à l’épreuve de leur foi : l’un en reste paralysé, l’autre déverse sur lui des bidons d’araignées ou de vers ; la jeune Sandy et Carl qui la prostitue et se sert de son innocence pour attirer des auto-stoppeurs, les tuer et photographier les corps mutilés pour plus tard se masturber sur les photos ; le shérif Bodecker, frère de Sandy qui pour un peu d’argent s’occupe de faire disparaître certains de ses administrés ; le libidineux pasteur Teagardin qui aime soumettre les très jeunes filles à ses désirs les plus pervers.

Au milieu de ces gens ordinairement effrayants, il y a Arvin et Lenora, deux figures innocentes. C’est avec Arvin que s’ouvre Le Diable tout le temps, plus exactement avec son père de retour de la Seconde Guerre mondiale, perturbé par ce qu’il a vu et fait. Il tombe amoureux de Charlotte, une serveuse qu’il épouse, ensemble ils ont Arvin. Ils louent une maison à Coal Creek et s’ils sont très loin de rouler sur l’or, ils sont heureux ensemble. Trop heureux. L’épouse tombe malade et le père se persuade que sa foi peut la sauver : prières, dévotions et même sacrifices animaux se multiplient à l’arbre à prière dans des cérémonies de plus en plus macabres et sanglantes. Qui ne changent rien à l’état  de Charlotte.

Quand il se retrouve orphelin, Arvin est élevé par sa grand-mère maternelle et son grand-oncle. A la maison, il y a aussi Lenora, une enfant de son âge recueillie suite à la disparition de ses parents : sa mère a été assassinée par son père, Roy, persuadé qu’il pourrait la ressusciter. Roy et Theodore prennent la fuite et s’en vont vivre sur les routes, comme prédicateurs ou dans des fêtes foraines ambulantes. Mais Theodore donne de plus en plus cours à ses penchants pédophiles… Lenora est donc beaucoup mieux lotie chez la vieille Emma, avec Arvin qui la défend. Jusqu’au jour où le libidineux pasteur Teagardin s’installe à Coal Creek…

Ce qui déconcerte le plus dans ce premier roman de Donald Ray Pollock, c’est la simple évidence avec laquelle les pires horreurs adviennent. A l’image de Sandy qui s’offre aux victimes de Carl et pose nue avec leur cadavre, il n’y a guère de conscience du crime. Ceux qui meurent sous le poids du remords sont les victimes. Le Mal leur est une seconde nature. L’isolement, la misère et l’ignorance ont fabriqué ces gens-là qui se reproduisent entre eux et vivent quasi selon leurs propres lois. Ces abrutis dégénérés sont pour la plupart bouffés de vices, d’alcool et de Dieu. Seul l’amour en sauve quelques-uns au sens où il leur donne conscience des autres. La compassion les arrache à cette fange de l’humanité mais ne les empêche pas de sombrer. Car cette terre-là les dévore tous.

Il n’y pas pas de place pour la bonté chez Donald Ray Pollock, ni de rédemption possible.

 

Le Diable tout le temps 

Donald Ray Pollock traduit de l’anglais par  Christophe Mercier
Albin Michel, 2012
ISBN : 978-2-226-24000-2 – 369 pages – 22 €

The Devil All the Time, parution aux Etats-Unis : 2011

 

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45 commentaires sur “Le Diable tout le temps de Donald Ray Pollock

  1. eh bien…voilà qui promet!! je ne connais pas du tout l’auteur, mais ton billet me tente. Dans le même thème, le film Winter’s bone, qui avait révélé Jennifer Lawrence, avait été une claque pour moi. ON n’imagine que difficilement qu’il puisse y avoir de telles zones de non-droit, une telle ignorance, une telle dégénérescence…

    • D’où la pertinence de certains algorithmes puisque sont proposés en fin de ce billet des articles similaires avec Un hiver de glace en première position (trois mots-clés en commun, forcément) : il a été adapté sous le titre Winter’s Bone.

  2. très beau billet! je lirai ce roman en Août,

    • Bonne lecture : c’est un roman très fort qui ne peut laisser indifférent.

  3. Un coup de coeur pour moi aussi. Quel roman magistral !

    • Oui. Je crois que certaines scènes vont rester marquer dans mon imaginaire. Pollock a le don pour ne pas expliciter tout de suite ce qu’il décrit, en particulier pour Sandy et le photographe… on se demande si on est bien sûr d’avoir compris ce à quoi ils se livrent… et au final, c’est même pire…

  4. Et bien, quel bouquin !!

    • Oui, c’est ce qu’on peut dire en le refermant…

  5. Sur les conseils de Tasse de culture, je me suis procurée ce livre. Je suis contente de lire ton avis, un super moment lecture m’attend, il ne me reste plus qu’à la sortir de ma bibliothèque. On ne doit pas faire attendre un coup de coeur.

    • C’est en effet un fort moment de lecture, mais peut-être pas des plus distrayants… on peut même en sortir un peu traumatisé…

  6. Heu, sûrement un grand roman, mais on peut se laver la tête des images, après?

    • Repose-moi la question dans un an… Il y a une scène avec un bocal d’araignées, c’est… comment dire… du genre inoubliable…

  7. OK, je ne veux même pas en savoir plus… Je n’ai jamais oublié le passage avec le rat dans 1984, lu avant mes 25 ans (en gros) alors tu vois…

  8. Alors, voilà : d’un côté, il y a ma pitoyable conscience qui crie « tu l’as promis, pas de nouvel achat avant d’avoir dézingué ta PAL de manière significative »
    et de l’autre, Sandrine qui écrit « à lire absolument »…

    A votre avis, qui a gagné ?

    • Je suis tellement sûre que ce livre est pour toi que j’étais persuadée que tu l’avais déjà lu…

      • Je crois que je vais le lire sitôt fini celui en cours (et oui, je suis allée dès hier le chercher en librairie…), tu viens de me tenter encore plus, si c’était possible !!

  9. Typiquement le genre de romans que je ne lirai pas. Je ne doute pas qu’il soit bon si tu le dis, mais ce serait trop pour moi, cette obscurité absolue. Je sais qu’elle existe mais la lente description des horreurs me rebute !

    • Ce qui est surtout effrayant, ce ne sont pas les descriptions des choses horribles qui se passent, car il n’y a pas de descriptions complaisantes, mais c’est surtout le réalisme, se dire qu’aujourd’hui même, très loin de New York ou de la lumineuse Californie, il y a des foyers aussi glauques que ceux-là…

  10. Magnifique roman inoubliable

    • On espère que Donald Ray Pollock v nous en écrire d’autres de cette envergure…

  11. oh là là! moi qui cherche la légèreté , je crois que vais lâchement laisser passer ce roman
    Luocine

  12. Un coup de coeur pour toi ! Super ! j’avais moi aussi adoré ce roman, cette noirceur impitoyable mais juste, inquiétante mais sincère, comme tu le soulignes … Il y a des scènes dont je me souviens encore, le bocal d’araignées, mais aussi la fin des deux prédicateurs, et surtout, la fin du roman. On aimerait espérer que … Et puis non …. Le recueil de nouvelles de ce même auteur est aussi excellent, même types de personnages, même force ….

  13. Un coup de coeur pour moi aussi, évidemment. C’est toute la littérature que j’aime. Et dire que c’est un premier roman !

    • Eh oui… les Américains vont à l’école pour apprendre à écrire, et ça porte ses fruits. Quand on aura fini de se reposer sur notre génie, on fera peut-être aussi bien aussi souvent…

  14. Pfiou, ça a l’air noir de chez noir! Malgré ton excellent billet, je passe pour le moment, j’ai besoin de plus d’humanité pour cet été!

    • Ah mais il y a beaucoup d’humanité dans ce roman, les êtres humains sont même au coeur de chaque page. Mais bon, je comprends ce que tu veux dire : ces humains-là ne sont pas forcément ceux qu’on a envie de côtoyer tous les jours…

  15. J’ai hésité à le mettre dans la pile départ en vacances et maintenant tu me dis qu’il devrait y etre depuis longtemps. Tant pis, il prendra les transports en communs à la rentrée.

  16. Pas entendu parler de ce livre, mais tu donnes envie de découvrir cet auteur

    • Ravie de te donner envie, je suis sûre que tu ne seras pas déçue.

  17. Un roman noir comme l’enfer et rouge comme le sang. Extraordinaire !

    • C’est formidable : aucun lecteur ne se déclare déçu par ce livre. L’enthousiasme est général alors que c’est en effet comme tu le soulignes un livre d’enfer et de sang.

  18. Ca ne me dérange pas le (très) noir tant que ce n’est pas gratuit et que ça sert le propos.
    Je ne le note pas, il est déjà dans ma PAL (les promos d’été sur les livres de poche c’est l’enfer pour la PAL :))
    Ton avis m’a donné envie de le faire monter dans la liste de mes prochaines lectures.

    • Le très noir, ça n’est peut-être pas le plus tentant pour l’été, mais une fois plongé dans celui-ci, on n’en sort pas…

  19. Déjà noté bien entendu.

  20. Le plus important dans cette belle chronique d’un magnifique et dur roman c’est bien « c’est que ce courant littéraire n’est pas une pose chez Donald Ray Pollock « .

    • Je l’ai pas mal entendu en interviews, et il faut l’entendre pour croire que de tels patelins existent encore… ça fait peur.

  21. Et bien tu vois j’aurai parié ma chemise que j’allais adorer ce roman (tu sais les trucs bien noirs moi ça botte), mais je suis finalement restée assez froide au style de l’auteur. J’avoue l’avoir lu d’une seule traite mais sans réelle enthousiasme… Ce que la vie peut-être décevante parfois!

    • Dommage en effet de partir enthousiaste et d’arriver déçue. Mais quand c’est noir à ce point, le style y fait beaucoup. Moi, je le remercie plutôt d’être resté assez sobre dans les descriptions, mais c’est affaire de goût personnel…

  22. J’ai hésité à l’emmener dans ma valise… Voilà que je regrette de l’avoir laissé…

    • C’est déchirant de faire ses cartons de livres pour les vacances, limite s’il faudrait ne pas partir… 😉

  23. J’ai le souvenir d’une lecture difficile, mais intéressante.

  24. J’ai fini ce roman ce weekend, c’est sûr qu’il ne laisse pas indifférent. C’est noir, on sent qu’il n’y a pas d’issue possible, et à la fin la tension monte, monte. Mais en le refermant, c’est un sentiment étrange : je ne saurais dire si je l’ai aimé ou non. Il faut laisser le temps de digérer j’ai l’impression. En tout cas, c’est superbement écrit !

    • Tout à fait d’accord avec toi : c’est le genre de roman qui laisse k.o. On sait qu’on va y penser longtemps après lecture, même après lecture d’autres livres tant les images véhiculées ici sont fortes. Ce n’est pas si souvent que les romans sont à ce point puissants.

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