Le Fils de Philipp Meyer

Le fils de Philipp Meyercoeur animéLe Fils de Philipp Meyer est un de ces grands romans américains, une saga familiale qui englobe plusieurs décennies, de 1849 à nos jours. Du patriarche centenaire et fondateur qui s’installe au Texas au rejeton inattendu, c’est l’histoire de luttes sanglantes pour un territoire exploité, surexploité, au final exsangue.

Si le roman s’ouvre sur l’imposant arbre généalogique des McCullough sur sept générations, Le Fils  ne donne voix qu’à trois membres de la famille selon trois procédés différents : Eli (né en 1836) a plus de cent ans quand il raconte son histoire oralement à un journaliste ; son fils Peter (né en 1870) écrit son journal intime tandis que Jeannie (née en 1926), petite-fille du précédent revoit sa vie au moment de mourir. Ils font allusion aux autres membres de la famille, parfois très brièvement, mais chacun avec son propre regard, en toute partialité.

L’épisode fondateur du roman est ainsi raconté plusieurs fois de façon très différente. Acte de bravoure selon Eli, il a hanté Peter toute sa vie, alimenté son remords, sa honte, et au final sa différence. Il fera de lui un fils indigne, un sentimental qui ne comprend rien aux affaires.

Un jour de 1915, les McCullough se rendent compte que des bêtes ont disparu du ranch. Eli et quelques voisins blancs estiment que les Garcia sont responsables : plus proches voisins mais surtout Mexicains (en fait descendants d’hidalgos espagnols), ils vont être les victimes d’une expédition punitive impitoyable : les soixante-dix blancs armés tuent tout le monde, y compris femmes et enfants, soit dix-neuf morts. La jeune Maria, cachée dans un placard, s’en sort grâce à Peter qui la trouve après le massacre et la protège. La maison est ensuite brûlée par Eli, et laissée à l’abandon. Les Garcia habitaient là avant même les McCullough…

Eli n’est qu’un gosse quand il est capturé en 1849 par les Comanches qui massacrent sa famille. Il va vivre pendant plus de deux ans avec eux, adoptant leurs mœurs, découvrant la nature généreuse et prospère, celle d’avant les troupeaux. On pense bien sûr à Little Big Man, sauf que le ton est bien moins humoristique. Le Fils va à contre-courant de bien des idées sur les Indiens. Si leur mode de vie leur impose d’être effectivement en harmonie avec la nature, ils n’en sont pas moins cruels, violents, vulgaires pour certains. Ils tuent et font souffrir par plaisir ; certains sont lâches.

Cette volonté de nuancer histoire et personnages on la retrouve dans la construction chorale qui permet de multiplier les points de vue. Le récit d’Eli alterne avec ceux de son fils et de son arrière-arrière-petite-fille, on sait donc quel genre d’homme il est devenu et que tout ce qu’il a fait dans sa vie a contribué à détruire les vastes espaces qu’il traverse. Eli McCullough est de ceux qui ont participé à la mythique conquête de l’Ouest, ce qui ne fait pas de lui un héros. C’est un homme solitaire, un patriarche craint et respecté qui domine et ordonne. La vie des autres n’est rien pour lui, seule la possession a de l’intérêt. Posséder la terre et ses richesses. Ne jamais regretter, ne jamais demander pardon.

Le fils de Philipp Meyer s’écrit en échos avec ces voix qui peu à peu affinent le portrait familial, mais surtout à travers des motifs qui se répètent. Au massacre de la famille d’Eli McCullough répond celui, soixante-cinq ans plus tard de la famille Garcia. Par ailleurs, l’histoire du Texas, et des Etats-Unis s’écrit dans une incessante série de dépossessions : les Anglos (Américains blancs) prennent aux Mexicains les terres qu’eux-mêmes ont prises aux Indiens. Le pays se construit sur la supériorité d’une race sur l’autre, supériorité acquise par les armes, la force, puis l’argent. Trois agents qui permettent de régner par l’intimidation et de vivre en marge de la loi.

Ils croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avait volé. Mais c’était pareil pour tout le monde : chacun s’estimait le propriétaire légitime de ce qu’il avait pris aux autres.

A la richesse des personnages s’ajoute la fluidité du récit. C’est un souffle austère et puissant qui saisit le lecteur de ce roman qui par son ambition rappelle Cormac McCarthy, en moins aride stylistiquement. Sans fioriture ni complaisance, Philipp Meyer ausculte la construction du Texas et de ses habitants qui ne sont ni tous les mêmes ni réductibles au portrait d’un seul homme.

 

Le Fils

Philipp Meyer traduit de l’anglais par Sarah Gurcel
Albin Michel (Terres d’Amérique), 2014
ISBN : 978-2-226-25976-9 – 670 pages – 22.50 €

The Son, parution aux Etats-Unis : 2013

 

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34 commentaires sur “Le Fils de Philipp Meyer

  1. Salut Sandrine. Depuis Un arrière gout de rouille, c’est un auteur que je vais suivre. J’ai acheté celui là la semaine dernière. Je le lis juste après Rouge ou mort, de l’immanquable David Peace. Amitiés

    • Oui David Peace, dans ma première liste aussi. Mais j’attends quelques avis avant de me lancer, histoire de savoir s’il faut avoir un certain goût pour le foot avant lecture…

  2. je l’ai acheté la semaine dernière mais pas encore lu, heureuse de voir que manifestement j’ai eu la main heureuse

    • Très heureusement en effet, c’est vraiment un très grand livre.

  3. J’aime ces sagas qui courent sur plusieurs siècles et ce, même si le « patriarche » m’est déjà antipathique avec ce que tu en dis, au moins il semble ne pas y avoir trop d’angélisme (ha le Far West !)… je note. Mais tu as aimé ?

    • C’est l’inverse de l’angélisme… et je ne sais si on trouve facilement de personnages attachants dans ce roman… peut-être Peter… mais ils ont tous leurs défauts, c’est ce qui les rend si humains. Et oui j’ai aimé, c’est pourquoi j’ai mis un coeur si bondissant 🙂

  4. Ce que j’entends ici et là sur ce roman me donne très envie de le lire ; j’ai l’impression qu’il est cruel dans l’ensemble ?

    • Je ne sais quel sens tu donnes ici à cet adjectif. Cruel dans le sens où il va à l’encontre de bien des mythologies américaines alors oui : adieu le rêve ! Cruel au sens où certaines scènes sont violentes : alors oui, car un des buts je crois est de montrer que l’Amérique est un pays violent construit sur le vol, le viol, l’exploitation et le crime…

  5. Très très tentant… la multiplication des points de vue et la saga familiale, ça va bien ensemble et ça me plaît !

    • Quand j’ai ouvert le bouquin et vue l’arbre généalogique, je me suis dit « mon dieu, ils vont tous prendre la parole ?! ». Et puis non bien sûr, ces trois-là suffisent et c’est vraiment très bien construit. L’arbre par contre est bien utile pour situer chaque membre de la famille auquel ils font allusion.

  6. Vio

    C’est un gros pavé de la rentrée qui me fait bien envie. J’adore voir l’histoire américaine s’incarner dans des destins particuliers. Mais ton billet me fait un peu peur, parce que moi j’aime bien les Indiens.

    • Eh bien disons qu’ici, ce n’est pas l’image habituelle des Indiens, peuple martyr, mais certainement un portrait bien plus réaliste…

  7. Super ! il vient de rejoindre ma PAL, ça sera ma prochaine lecture

  8. Et si en plus tu cites McCarthy…

  9. Je viens de l’acheter. Il va me falloir trouver le temps de le lire maintenant !

  10. Drôlement alléchant… mais c’est tout de même un sacré pavé !

    • Je ne m’en suis même pas rendu compte en le lisant tellement il se lit avec plaisir.

  11. Très belle chronique.
    Je viens de le commander et il me tarde déjà de le lire.

    • Je suis certaine qu’il va te plaire, impossible autrement !

  12. Noté hier après avoir assisté à une petite interview confession au Livre sur les quais de Morges… en même temps que Donald Ray Pollock pour lequel tu avais déjà éveillé ma curiosité. Comme cet événement rassemblait deux de tes coups de coeur, le troisième invité, Alexander Maksik t’intéressera peut-être? 😉 En tous cas, de mon côté, ces trois auteurs ont rejoint ma LAL.

    • Jamais entendu parler. Je viens de faire une petite recherche, il a en effet tout pour me plaire… je crois que rien ne va s’arranger du côté des envies américaine, encore moins avec le festival America ce week-end…

  13. Judith

    C’est passionnant, hyper documenté (mais sans érudition encombrante) et superbement écrit. J’ai beaucoup aimé les passages chez les Indiens — cruels, violents et vulgaires, certes, mais dotés aussi d’un surprenant sens de l’humour, enfin humains, quoi.
    Le seul problème, c’est pour le bouquin qui vient après une claque pareille…

    • Oui, je crois que l’auteur a beaucoup étudié la question pour son livre et de fait, il nous livre une vision bien différente des Indiens que celles dont nous avons l’habitude. Que lire ensuite ? C’est vrai que la question se pose parfois, après de grands livres. J’avais ressenti la même chose après La route de McCarthy…

  14. Vu mes récentes envies de littérature américaine, j’ai repéré ce titre de la rentrée. Et plus je lis d’avis sur lui, plus il me semble indispensable. J’ai vu qu’il était dans le top de plusieurs personnes, en tout cas il se fait superbement remarquer. J’ai hâte de le découvrir.

    • Celui-là, c’est la grande saga, bien critique sur l’Histoire et l’aujourd’hui, avec des personnages profonds, et une narration prenante : à lire absolument !

  15. Formidable roman, vraiment. Par contre c’est moi ou la traduction est un peu bancale?

    • Sandrine

      Elle ne m’a pas gênée…

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