En ce lieu enchanté de Rene Denfeld

En ce lieu enchantéEn ce lieu enchanté des hommes attendent la mort. Des hommes dangereux et violents, très violents ou qui l’ont été et qu’on a enfermés dans ce que le narrateur appelle le donjon. Dans ce donjon il y a une dame qui vient visiter ces prisonniers en sursis. Elle fait son possible pour les sortir de là, tous ces monstres humains…

La dame travaille pour un cabinet d’avocats qui cherchent à éviter aux condamnés à mort d’être exécutés. Ils l’appellent et elle doit trouver un élément nouveau pour que le procès du condamné puisse être révisé. Elle doit refaire l’enquête, fouiller dans leur passé. C’est de York qu’il s’agit cette fois, un type dangereux au plus haut degré. La dame se plonge dans son dossier, découvre qui il était, ce qu’il a fait, et comment il en est arrivé à le faire. Et elle apprend qu’après douze ans d’attente dans les couloirs de la mort, il veut mourir : pas la peine de réviser son dossier…

Le lecteur lui ne saura pas exactement ce qui s’est passé pour York, pas plus que pour les autres prisonniers. Ce qui importe ici ce ne sont pas les actes mais les hommes : qui sont-ils ? York, on le découvre avec elle, est le fils d’une pauvre gosse, une simple d’esprit syphilitique dont tous les mâles du bled ont profité. Puis quand il a été juste assez grand, c’est lui York qui a dû supporter leurs ardeurs. Et la dame se souvient : elle aussi est la fille d’une handicapée mentale.

La dame, York, mais aussi le narrateur (qui refuse de parler mais n’en pense pas moins), le directeur de la prison dont la femme se meurt d’un cancer… toutes ces vies au bord du précipice auraient pu peupler un livre sordide mais Rene Denfeld fait de ce quartier des condamnés à mort une parenthèse loin du monde. La violence y est omniprésence mais elle est présentée à travers un voile qui pourrait être celui des rêves. Il y a un prisme entre le lieu et sa description.

Ce qui compte ici, ce n’est pas ce qu’on est mais ce qu’on veut devenir. C’est un endroit où l’imagination est reine.

En ce lieu enchanté, le narrateur voit des terriers secrets, des chevaux d’or qui cavalent et des petits hommes armés de minuscules marteaux. Il voit aussi arriver de très jeunes prisonniers qui deviennent les jouets sexuels des caïds qui règnent là comme des rois. Encore et toujours des victimes, encore et toujours des viols et des enfants souillés. Que Rene Denfeld ne décrit pas. Alors qu’elle est elle-même enquêtrice spécialisées auprès des condamnés à mort, elle choisit de ne pas expliquer, analyser, interpréter.

Dieu sait que j’adore les livres, mais je n’en ai jamais lu un seul qui décrive la réalité.

Si cette réalité ne peut être décrite, elle peut être sublimée, réinventée, dépassée. Un donjon, une dame, un prêtre, une chambre des lianes… Pour comprendre ces violeurs, ces assassins d’enfants, il est peut-être nécessaire de passer par un réenchantement du monde, une symbolique spécifique pour ouvrir une porte sur un imaginaire, puis sur des êtres qui par l’atrocité de leurs actes se sont exclus du genre humain… Rene Denfeld choisit de nous parler des enfants qu’ils furent et de la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes. D’où un livre très troublant.

Les monstres ont besoin de paix, eux aussi. Les monstres ont besoin d’une personne sincèrement désireuse de les écouter, eux aussi, de les entendre vraiment afin qu’un jour nous puissions trouver les mots qui soient davantage que des cases à cocher. Alors nous pourrons peut-être faire en sorte que jamais plus n’existent des hommes comme moi.

 

En ce lieu enchanté

René Denfeld traduite de l’anglais (américain) par Frédérique Daber et Gabrielle Merchez
Fleuve Editions, 2014
ISBN : 978-2-265-09800-8 – 206 pages – 18.50 €

The Enchanted, parution aux Etats-Unis : 2014

 

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19 commentaires sur “En ce lieu enchanté de Rene Denfeld

  1. Ok, je découvre que Rene est aussi un prénom féminin.
    Pour le roman : troublant, dis donc.

    • Oh oui : une façon très particulière d’aborder le milieu des prisons, et pas n’importe lesquelles en plus, celles des condamnés à mort. Je vais avoir beaucoup de questions à lui poser…

      • Ah, festival america, je n’avais pas vu!!! Tu seras celle qui pose des questions?

        • Oui, pour un débat dimanche après-midi intitulé : « Ecrire le magique ou le merveilleux ».

  2. Je l’ai beaucoup aimé ce livre également, troublant, et aussi intéressant sur ce monde inconnu du couloir de la mort

    • Je m demande si ce qui est le plus troublant dans ce roman n’est pas la façon « magique » dont elle a choisi d’aborder le sujet…

  3. Karine:)

    Tiens, cette façon de traiter le sujet m’intrigue. Ca semble très dérangeant. J’avais été secouée par Histoires d’ogres de Katia Gagnon, qui traitait (différemment) de l’origine d’un sociopathe.

    • Je ne connais pas cette auteur mais je viens de faire une recherche sur le net et je pense que ce roman me plairait. Je viens de lire plusieurs auteurs canadiens (pour les besoins de la cause…) et je me rends compte qu’on ne les connait pas beaucoup ici, même les francophones. Si leurs livres ne sont pas réédités chez un éditeur français, leur visibilité est quasi nulle : c’est vraiment dommage.

      • Karine:)

        Oui je sais, c’est dommage. C’est pour ça que j’essaie de leur faire un peu de place sur mon blog pour Québec en septembre et que je vais faire le défi Québec-o-Trésors cette année. En plus, pour les gens qui lisent en ebook, c’est devenu assez facile de s’en procurer.

  4. Voilà qui semble bien intéressant ! et pas mal écrit ? Je note ce titre. Bonne semaine 🙂

  5. Ça a l’air assez rude, une lecture qui doit bousculer un peu (pas qu’un peu même), mais qui bizarrement est attirante. Je me le note avec un point d’interrogation.

    • Si tu viens à America ce week-end, tu vas effacer ce point d’interrogation, c’est certain !

  6. je ne sais pas si j’aurai un jour le courage d’aller vers un tel roman .
    Dommage pour moi sans doute , mais la violence et la noirceur j’en suis gavée par l’actualité.
    Luocine

    • La violence est surtout dans ce qu’il suggère, pas dans ce qui est décrit.

  7. Non, décidément, il ne me tente pas.

  8. Ce livre me parait très troublant

    • Oh il l’est : en choisissant de s’interroger aux hommes et non aux coupables, Rene Denfeld suscite bien des réflexions et interrogations.

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