Une imposture de Juan Manuel de Prada

Une imposture de Juan Manuel de PradaCela faisait un certain temps que je n’avais pas ouvert un roman de Juan Manuel de Prada. Pourtant, il y a vingt ans quand est sorti son premier livre, je suis devenue immédiatement une inconditionnelle de ce très jeune auteur à l’atmosphère si gothique, entre miasme et sordide. Une plume de bas-fonds magnifique, c’était superbe.

Et puis le temps passe, il est moins gothique ou il vieillit. Moi aussi. Et puis il frôle l’ultra-conservatisme et je ne peux m’empêcher d’y penser, au moment de choisir tel auteur espagnol plutôt que tel autre.

Lire Une imposture, c’est donc un peu retourner à mes premiers enthousiasmes de jeune adulte, quand après avoir quitté le secondaire j’ai choisi pour commencer des études universitaires que je ne prévoyais pas si longues, de m’engager vers l’espagnol. J’ai alors découvert quantité d’hispanophones dont certains m’accompagnent toujours, plus ou moins épisodiquement.

C’est donc avec un peu de fébrilité que j’ai ouvert ce roman, mais il ne m’a pas fallu plus de quelques pages pour comprendre que j’étais en terrain connu, apprécié et maîtrisé. Du vrai grand roman romanesque, avec un homme au destin hors du commun et pourtant assez quelconque, un type qu’on cherche d’abord à aimer et puis non, impossible, un vrai sale type au final.

Il s’appelle Antonio, c’est un petit voleur qui détrousse les riches dans les jardins du Retiro. Mal lui prend un jour de s’associer avec la belle Carmen : l’homme qu’elle attire un soir se rebiffe et les deux complices doivent le tuer. Pour échapper à la police, Antonio décide de s’engager dans la División Azul : les forces espagnoles engagées auprès d’Hitler contre le communisme. Quand il arrive devant Leningrad, voilà plus d’un an que les nazis assiègent la ville en vain. Il se lie d’amitié avec Gabriel Mendoza, qu’un certain lieutenant Cifuentes, dit Pacorris, lui a recommandé juste avant son départ. C’est qu’Antonio ressemble tellement à Gabriel que Pacorris l’a pris pour lui.

Ainsi se dessinent les contours de l’imposture, de l’usurpation d’identité qui soutient les deux tiers du roman : de retour d’URSS et des camps staliniens onze ans après son départ, Antonio est devenu Gabriel, a hérité de sa fortune, de sa fiancée et surtout du trafic de drogue et de contrebande initié par Mendoza père. Les dernières bribes d’honnêteté d’Antonio vont rapidement s’effilocher au profit d’une confortable position sociale.

La grande maîtrise narrative de Juan Manuel de Prada lui permet de commencer par un roman historique pur jus qui plonge le lecteur dans un des épisodes les moins reluisants de l’histoire de l’Espagne, celui de la sinistre División Azul. C’est ensuite sous le franquisme, quand l’arrivisme devient force de loi et que les scrupules n’ont plus lieu d’être que s’épanouit la trame psychologique de plus en plus noire, à la manière d’un thriller : jusqu’où Antonio va-t-il aller pour préserver le statut social prestigieux que lui vaut son mensonge ? Sera-t-il capable de sacrifier autrui pour se préserver ?

Si elle est moins glauque, la plume de Juan Manuel de Prada est toujours aussi sombre. Il aime la tremper dans la fange de l’Histoire en posant des héros qui n’en sont pas. Le tout en cinémascope, avec bruit de bottes, goulag puis Madrid by night par temps de dictature.

Si on ne se méfie pas un peu, on pourrait prendre en pitié le premier Antonio, ou même son si sympathique copain Gabriel. Il sait si bien y faire ce de Prada qu’on pourrait oublier qu’ils ne sont qu’un ramassis de phalangistes de la première heure, celle de Primo de Rivera, alliés de bon cœur de la cause nazie… Des fascistes en somme qui de retour chez eux se trouvent bien dépourvus, les pauvres : pensez donc, on les traite de nazis !

Maintenant on me traite de nazi ! Mais merde, à la fin ! Quand je suis parti, être nazi c’était être un soldat de Dieu, et maintenant, on te traite de nazi pour t’insulter. Comment je vais bien pouvoir faire pour vivre, moi ?

Heureusement sous le franquisme, tous ces soldats de Dieu ne sont pas complètement dépaysés…

Avec Juan Manuel de Prada comme avec d’autres, il faut savoir faire la part des choses entre idéologie personnelle et littérature : elles sont grâce à son talent si habilement intriquées qu’on pourrait passer devant ces braises encore fumantes sans les voir…

 

Une imposture

Juan Manuel de Prada traduit par Gabriel Iaculli
Le Seuil, 2014
ISBN : 978-02-111633-5 – 508 pages – 23.50 €

Me hallará la muerte, parution en Espagne : 2012

 

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Une imposture de Juan Manuel de Prada

21 commentaires sur “Une imposture de Juan Manuel de Prada

    1. Dommage. C’est vrai qu’une première déception n’engage souvent pas à renouveler l’expérience… Je plaide pourtant pour de Prada, vraiment particulier et original.

  1. tu me donnes bien envie de découvrir ce livre, j’aime quand les destinées se compliquent , c’est si simple de faire les bons choix 60 ans après!!

    1. Moi j’ai commencé par son tout premier, et c’était vraiment à l’époque un phénomène. Il l’est resté, mais pour d’autres raisons, les écrivains faisant aussi brillamment et ouvertement l’apologie de la Phalange n’étant pas légion…

      1. je pense que cet auteur brillant me mettra en rogne, ça me plait bien de temps en temps; toutefois compte tenu de ce qu’il semble diffuser, je ne sais pas si le moment est bien choisi…Je pense comme Jérôme que je vais lire le premier

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2014/11/18/imposture-juan-manuel-prada/