Norte d’Edmundo Paz Soldán

NorteCe Norte désigné par le titre, ce sont les Etats-Unis. Terre de rêves, de fantasmes et de plus de désillusions encore, il se défend désormais de tous ces immigrés qui l’ont jadis construit. Le Bolivien Edmundo Paz Soldán, que le public non hispanophone découvre aujourd’hui, choisit de dresser les portraits non simultanés de trois d’entre eux, dont deux ont effectivement existé.

Jesús est sans doute le plus marquant, celui auquel l’auteur accorde le plus de place. On l’aborde en 1984 au Mexique alors qu’il commet son premier meurtre sur une jeune femme. Scène très violente qui inaugure un parcours sanglant. Jesús se fait voleur de voitures, passe sans problème aux Etats-Unis en train d’où il ramène divers véhicules à son patron. Pour son propre compte, il cambriole des maisons le long de la voie ferrée et tue sauvagement leurs habitantes. On parlera bientôt, mais pas assez tôt pour les victimes, du Railroad Killer, un des tueurs en série les plus recherchés du pays.

Martín Ramírez a quitté Mexique, femme et enfants dans les années 30 pour trouver du travail aux Etats-Unis. Il ne tarde pas à échouer en prison puis en hôpital psychiatrique. C’est là que son talent de peintre et d’artiste s’exprimera le mieux et qu’il sera repéré. Bientôt, ses œuvres seront exposées dans les plus grands musées alors que lui demeurera enfermé. Ce schizophrène est aujourd’hui reconnu comme un maître de l’art brut.

Michelle est la seule à s’exprimer à la première personne. C’est une jeune étudiante bolivienne qui vient de larguer ses études pour enfin se consacrer à ce qui l’intéresse : la bande dessinée. Elle travaille comme serveuse et essaie de trouver sa voix créatrice, s’inspirant notamment de Neil Gaiman et de Laurell K. Hamilton pour construire un récit de zombies novateur et original. Elle est amoureuse et a été la maîtresse de Fabián, prof de fac qui a su bousculer les conventions mais sombre dans la déchéance intellectuelle et morale par égoïsme.

Le lecteur passe d’un personnage et d’une époque à l’autre à la faveur d’une évidente aisance narrative. Ils n’auront jamais de liens directs les uns avec les autres, Michelle assistant à une expo de Martín, Jesús correspondant avant sa mort avec un ami à elle, journaliste. Ce qu’ils ont tous en commun, c’est d’avoir dû renoncer au rêve et trouver une forme d’expression qui leur permette de surmonter l’échec. Michelle et Martín à travers leurs œuvres artistiques, Jesús par le meurtre de femmes américaines qui symbolisent le mépris dont lui et les siens sont victimes. Ils ont échappé, au mieux  à la médiocrité, au pire à l’indifférence et l’oubli.

Il l’imagina dans le restaurant où elle travaillait les week-ends et l’idée le traversa qu’elle faisait partie de celles qui avaient eu tort de venir ici. Au Mexique, elle aurait pu aller loin, peut-être faire des études de dentiste ou de vétérinaire. Elle avait sûrement pensé qu’une fois qu’elle serait passée de l’autre côté le monde s’ouvrirait devant elle ; maintenant elle n’était qu’un petit soldat de plus de l’armée de travail de choc. Elle gagnait plus que là-bas, mais elle le payait par une vie sans rêves.

Malgré l’absence systématique du « ne » de la négation (dans les propos rapportés mais aussi dans le récit) qui casse le rythme de lecture, Norte st un roman prenant, qui fonctionne aussi bien sur les codes du roman noir avec enquête autour des meurtres de Jesús, que comme une vaste chronique sociale articulée autour d’êtres qui ne trouvent pas leur place. A travers le récit de Michelle, Edmundo Paz Soldán accorde une grande place à la figure de l’écrivain, et notamment de l’écrivain latino-américain aujourd’hui, après Vargas Llosa et Bolaño. Fabián se sort plutôt mal de son projet, d’une « théorie unificatrice capable d’expliquer toute la littérature latino-américaine », c’est Michelle avec ses multiples influences qui parvient à construire un univers. Et Paz Soldán bien sûr, écrivain bolivien vivant depuis longtemps aux Etats-Unis, qui a digéré les Grands Anciens et développe ici un roman charpenté, qui questionne la société, émeut par ses personnages et captive par sa narration.

 

Norte

Edmundo Paz Soldán traduit de l’espagnol par Robert Amutio
Gallimard, 2014
ISBN : 978-2-07-013713-8 – 337 pages – 26 €

Norte, parution originale : 2011

 

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8 commentaires sur “Norte d’Edmundo Paz Soldán

  1. J’avais noté ce livre suite à un article (je ne sais plus lequel) mais tu me confirmes que je dois lire ce livre.

    • D’autant plus qu’on ne nous propose pas souvent à lire de littérature bolivienne.

  2. Une narration captivante ? Je note.

    • J’ai été prise dans ce récit, même s’il ne s’agit pas d’un suspens avec rebondissements.

  3. Noté et tu confirmes mon envie de découvrir cet auteur

    • Il vit depuis longtemps aux USA donc il n’est pas à 100% bolivien mais sans conteste, la voix est latino et ça fait plaisir d’en découvrir de nouvelles.

  4. Pourquoi captivante ? Je me demande si mettre sur le même plan un assassin et une artiste peintre me captivera ou choquera . Mais ai-je tout compris?

    • J’ai trouvé la perspective intéressante. Tous deux doivent quitter le Mexique car ils n’y ont rien à part la misère et leur famille sans espoir. L’un sombre dans la folie et l’art, l’autre dans la folie et le crime. Et tous deux captivent…

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