Katyn d’Alexandra Viatteau

Avec Katyn, la vérité sur un crime de guerre, Alexandra Viatteau explicite les mécanismes du silence et de la désinformation autour du massacre de quinze mille soldats et officiers polonais au printemps 1940. Voici les faits.

L’anéantissement de l’armée polonaise

Du 1er au 17 septembre 1939, l’armée polonaise fait front seule face à l’avancée allemande, jusqu’à ce que les Soviétiques envahissent le pays, en dépit d’un pacte de non-agression. L’armée polonaise est encerclée, attaquée puis désarmée. Aussitôt, le NKVD (police politique, chargée de « combattre le crime et de maintenir l’ordre public », dirigée par Beria) arrête soldats, officiers, intellectuels et civils polonais. Alors commence le quatrième partage de la Pologne. La partie occupée par le Reich hitlérien est dite « sous juridiction allemande » ; celle revenant à l’URSS est appelée « Ukraine et Biélorussie occidentales » : ses habitants deviennent citoyens soviétiques.

Soldats polonais faits prisonniers par les Soviétiques. Photo IPN
Soldats polonais faits prisonniers par les Soviétiques.
Photo IPN

Quinze mille officiers et militaires sont alors internés dans les camps de prisonniers de guerre soviétiques. A la fin de 1939, il y avait cinq mille prisonniers à Kozielsk (de nombreux militaires mais aussi des élites intellectuelles : professeurs, maîtres d’école, médecins, juristes…), quatre mille à Starobielsk (en majorité des officiers, mais aussi des médecins, des aumôniers militaires…etc.) et six mille cinq cents à Ostachkov : tous ces hommes avaient tenu tête pendant quinze jours à l’armée soviétique invaincue avant d’être poignardés dans le dos par les Nazis. On ne les reverra jamais.

La liquidation des prisonniers polonais fut orchestrée méthodiquement en mai et juin 1940. Dès mars, déclarent plus tard des habitants proches de la forêt de Katyn, on voit des prisonniers qui viennent creuser des fosses.

Le 4 avril 1940, soixante-dix prisonniers d’Ostachkov quittent le camp ; le 5 avril, c’est deux cents prisonniers qui quittent Starobielsk. Des groupes d’hommes partent en train des camps de prisonniers pour la station de Gniezdovo près de la forêt de Katyn. Puis ils sont conduits en voiture cellulaire ou en camion sur le lieu tout proche de l’exécution. On leur attache les mains dans le dos et on les exécute d’une balle dans la tête. Parmi les milliers de prisonniers conduits aux fosses de Katyn, un seul officier en réchappa : Stanislaw Swianiewicz.

Ces faits n’ont bien sûr été reconstitués que bien plus tard.

Aux familles des prisonniers, puis aux instances internationales qui s’inquiètent de ne plus avoir de nouvelles, le gouvernement soviétique répond que les camps ont été liquidés et les prisonniers emmenés dans un endroit inconnu. D’autres mensonges ont ensuite été inventés.

Découverte

En 1943, la Pologne est occupée par les Allemands, devenus ennemis des Soviétiques depuis l’opération Barbarossa.  Les Soviétiques commencent à enregistrer de vraies victoires face aux Nazis qui s’inquiètent d’une alliance malgré tout possible entre Soviétiques et Polonais contre l’ennemi allemand commun.

Suite à des révélations des habitants début février 1943, ce sont les Allemands qui procèdent aux recherches puis découvrent les charniers d’officiers polonais : aussitôt, ils déclarent que ce sont les Soviétiques qui les ont abattus. Pour les Allemands, cette découverte tombe à pic pour démontrer la cruauté soviétique. A cause de la terre gelée, les travaux d’exhumation à grande échelle ne commencent que fin mars 1943.

Avril–juin 1943. Travaux d’exhumation menés par les Allemands dans la forêt de Katyn. Photo Musée de Katyn à Varsovie.
Avril–juin 1943. Travaux d’exhumation menés par les Allemands dans la forêt de Katyn.
Photo Musée de Katyn à Varsovie.

Les chefs de propagande allemands amènent sur place début avril des personnalités polonaises pour leur montrer les « victimes de la terreur communiste« . Les Soviétiques aussitôt démentent, parlent de « diffamateurs au service de Goebbels« , de « menteurs hitlériens » : ils ne varieront pas leur discours pendant cinquante ans. L’opinion est divisée : certains croient que ce sont les Allemands qui ont jadis procédé à ces assassinats et qu’ils tentent aujourd’hui de mettre ça sur le dos des Soviétiques devenus leurs ennemis. D’autres pensent que les Soviétiques sont coupables.

Au total, on estime aujourd’hui à 4 403 cadavres retrouvés à Katyn seul, ce sont les prisonniers de Kolzielsk.

Avril–juin 1943. Travaux d’exhumation dans la foret de Katyn. Photo Musée de Katyn a Varsovie.
Avril–juin 1943. Travaux d’exhumation dans la foret de Katyn.
Photo Musée de Katyn a Varsovie.

Katyn, c’est aussi pour les Polonais la preuve évidente de la volonté de l’URSS d’anéanir tout un peuple, en commençant par ses élites.

L’union plutôt que la vérité

Hitler souhaite que cette découverte soit exploitée pour diviser les Alliés, pour les monter contre les Soviétiques. Mais les Alliés ne veulent pas de dissensions entre eux et décident de ne pas inquiéter l’URSS avec cette découverte. Le choix est simple : détruire l’ennemi commun plutôt que de faire la lumière sur l’injustice et le massacre. L’unité des Alliés prime sur tout. Pourtant, depuis 1942, le département d’Etat américain est informé via ses Services de Renseignement de la culpabilité soviétique. Mais il faut contrer la propagande nazie : les trois grandes puissances bâillonnent le gouvernement polonais pour maintenir un front uni face à l’ennemi qui est le Reich allemand et non l’URSS.

Les Alliés ne veulent pas déclarer ouvertement les Soviétiques responsables du massacre car ce serait se déclarer alliés d’une puissance capable de crimes aussi atroces que ceux des Nazis.

Si l’on voulait vraiment introduire l’élément éthique dans la politique, on pourrait se demander si l’amoralité de l’ordre européen et mondial fondé après Yalta ne plongeait pas ses racines dans les charniers de Katyn.

 

Après guerre : Katyn toujours censuré

A Nuremberg en 1946, la France doit requérir sur les crimes contre l’humanité commis en Europe occidentale et l’URSS sur ceux commis en Europe orientale. L’URSS accuse les Nazis du massacre de Katyn. Vient témoigner le colonel allemand Ahrens, nommément accusé par les Soviétiques de l’exécution du massacre : il se présente en tant que témoin spontané alors qu’il n’est pas même arrêté. Il est si convaincant qu’au final, le massacre de Katyn n’est pas retenu comme crime de guerre nazi.

Or, si les Allemands ne sont pas coupables, ce sont les Soviétiques qui le sont. Mais les Soviétiques sont alors les vainqueurs et les juges, non les accusés…

Le gouvernement polonais pro-soviétique ne retient pas le massacre de Katyn comme crime de guerre. En mars 1946, le procureur polonais Roman Marini, chargé par le gouvernement communiste polonais de rédiger un rapport favorable à la thèse soviétique sur Katyn, présente au Ministère de la justice polonais les résultats d’une enquête prouvant que la version allemande du crime de Katyn est exacte. Il est assassiné.

Nikolaï Zoria, procureur du Tribunal militaire international, adjoint du procureur général d’URSS au procès de Nuremberg est lui aussi chargé de démontrer la culpabilité allemande à Katyn.  Il conclut à la culpabilité soviétique et meurt d’une balle dans la tête pendant son sommeil à Nuremberg même (suicide disent les Soviétiques…).

Dès lors, la censure communiste s’abat sur les morts de Katyn. Aux États-Unis, ceux qui enquêtent et apportent des preuves en faveur de la responsabilité soviétique sont contraints au silence par le gouvernement américain ou exilés jusqu’à la mort de Roosevelt.

En septembre 1951, une commission d’enquête spéciale est demandée par le Congrès. Elle conclut à la responsabilité pleine et entière du NKVD dans un rapport de plus de 2 000 pages de témoignages et documents. Il n’est désormais plus possible de nier ouvertement la responsabilité soviétique du massacre.

Au moment du rapport Khrouchtchev (1956) et de la déstalinisation, l’aveu sur Katyn n’est pas à l’ordre du jour. Dans les années 70 encore en Europe, on ne s’intéresse pas à Katyn pour ne pas irriter l’Union soviétique… Jusqu’en 1985, dans le cimetière de Varsovie, le monument officiel aux victimes de Katyn les dit victimes du fascisme hitlérien en 1941. En 1988, alors que la version soviétique est toujours celle en vigueur, une croix est officiellement érigée sur le lieu du massacre de Katyn et les pèlerins viennent s’y recueillir.

« L’aveu » de la culpabilité soviétique par le gouvernement communiste polonais  date de mars 1989. C’est alors que sont aussi publiés de nombreux documents et études sur l’alliance entre Staline et Hitler.  L’aveu soviétique date du 6 août 1989. Et la déclaration officielle d’avril 1990 (cinquante ans après les faits) par Mikhaïl Gorbatchev. Ce n’est qu’en 1990 et 1991 que les lieux des autres charniers d’officiers polonais sont dévoilés dans le parc forestier de Kharkov et village de Miednoje (devenus lieux prisés de villégiature) où les prisonniers polonais ont été enterrés après avoir été assassinés dans des caves, et les fouilles ont repris à Katyn pour ouvrir d’autres fosses.

Aout 1991. Travaux d’exhumation a Miednoje. Photo Musée de Katyn a Varsovie.
Aout 1991. Travaux d’exhumation a Miednoje.
Photo Musée de Katyn a Varsovie.

Le 23 mai 1992, le président de la République polonaise Lech Walesa se rend officiellement à Katyn.

En 2004, Poutine s’oppose à ce que l’on parle de génocide concernant les morts de Katyn, ce que revendique la Pologne.

Katyn - Alexandra ViatteauAlexandra Viatteau signe avec Katyn, la vérité sur un crime de guerre une synthèse très claire et accessible sur les meurtres de Katyn : non seulement le déroulement des faits (autour de la découverte essentiellement car des faits survenus au printemps 1940, il ne reste quasi aucun témoignage et aucune preuve), mais aussi sur l’organisation du mensonge d’Etat et son implication dans le système des alliances internationales. Ainsi, les grandes démocraties occidentales choisissent-elles de se taire plutôt que de faire jaillir une vérité qui dérange.

L’auteur s’interroge sur la persistance dans l’esprit public des mensonges et fausses affirmations :

L’Occident ne risque-t-il pas d’être affecté par la constance de la désinformation dans la mesure où celle-ci, lorsqu’elle ne le concerne pas directement, lui est indifférente ?.

 

Katyn, la vérité sur un crime de guerre

Alexandra Viatteau
André Versaille, 2010
ISBN : 978-2-87495-052-0 – 222 pages – 19.90 €

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14 commentaires sur “Katyn d’Alexandra Viatteau

  1. Les hasards de mes lectures m’entraînent dans une autre horreur du communisme russe .  » l île aux cannibales » que de crimes .

    • Sandrine

      C’est terrible de constater comment une théorie à la base humaniste et généreuse a pu donner lieu à des crimes aussi terribles…

  2. Malheureusement les gros mensonges pour raison d’alliances internationales ne sont pas terminés .. Au moins pour ceux-là, la vérité a fini par être rétablie.

    • Sandrine

      Comment sortir d’un tel dilemme la tête haute ? se rendre compte qu’on s’est allié avec un monstre pour en combattre en autre…

  3. Je pourrais dire, crûment que la raison d’Etat couvre beaucoup de crimes, malheureusement. Cela existe et existera encore et toujours.

    • Sandrine

      Il y quelque chose de pire que ça là dedans, une erreur monumentale qui a engagé le monde entier pendant des décennies…

  4. le sujet m’intéressait et j’ai lu sur Katyn
    Le massacre de Katyn – Crime et mensonge de Victor Zaslavsky
    on voit qu’aujourd’hui encore la vérité dérange le gouvernement russe
    J’ai revu récemment le film qui est assez poignant

    • Sandrine

      Il doit y avoir des choses vraiment très très intéressantes dans les archives du Kremlin…

  5. Bonsoir Sandrine, sur le même sujet, je te conseille le film d’Andrzej Wajda, Katyn (2007) (disponible en DVD) : très bien. Bonne soirée.

    • Sandrine

      Merci pour cette référence.

  6. Un livre qui a l’air de bien illustrer une question fondamentale.

  7. Bon, ben, je n’avais loin à chercher … Et je confirme,passionnante note !

  8. Par contre, il y a une faute de frappe, tu as écrit « fausse », au lien de « fosse ». (je me permets parce que cela t’arrive rarement, et moi sans arrêt).

    • Sandrine

      Oh diable, mille mercis ! J’ai dû relire ce texte au moins 6 ou 7 fois…

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