En mémoire de la forêt de Charles T. Powers

En mémoire de la forêtcoeur animéDans le fin fond de la Pologne, jusque dans le village de Jadowia, la chute du communiste bouleverse le quotidien. Des gens comme Leszek, narrateur des chapitres impairs, n’ont rien connu d’autre. On sait que le système a été décapité, que l’homme du peuple, Lech Walesa est président, mais il n’y a toujours que deux téléphones au village et les chevaux tirent encore la charrette.

Ancestral est un mot qui convient bien à Jadowia…

Mais voilà, l’Histoire est en marche et le passé sur le point de rattraper les (sur)vivants. Le jeune Tomek Powierza est retrouvé assassiné dans la forêt. Il n’est à l’évidence pas possible de compter sur le policier Krupik pour faire la lumière sur ce meurtre dont personne ne se soucie si ce n’est Staszek Powierza, père de la victime. Et Leszek, qui fort de ses quelques lectures de romans policiers se lancerait bien dans une enquête… Mais un court séjour à Varsovie sur les traces d’un mystérieux correspondant de son ami Tomek lui ouvre les yeux : il n’est pas de taille face au réseau de marché noir mis en place par Jablonski, dirigeant de la coopérative agricole et ancien maire de Jadowia.

Il y a pourtant à Jadowia des gens bien décidés à chasser du village les dernières traces de communisme. Le jeune père Jerzy se dresse aux premiers rangs des réformateurs, face aux dirigeants, anciens et nouveaux. Ce qui ne va bien sûr pas sans résistance et sans remous, de ceux qui soulèvent la boue du passé.

C’est environ à la moitié du livre que le « problème » de Jadowia s’énonce. Avant, on tourne autour, on chuchote, on parle d’autre chose. C’est qu’avant la guerre, le village était peuplé à quatre-vingts pour cent de Juifs. Où sont-ils à présent ? Il n’y a plus aucun Juif à Jadowia. On murmure pourtant qu’ils seraient sur le point de revenir, comme à Prague et ailleurs. Revenir ? Oui, revenir pour reprendre leurs biens, ceux que les habitants leur ont pris quand ils sont partis, partis définitivement. Ces Juifs avaient des maisons, des commerces tandis que les Polonais vivaient dans des masures et travaillaient la terre. D’un côté les Juifs, de l’autre les Polonais : pas de place pour les Juifs polonais…

Dire que les Polonais étaient antisémites n’est pas une nouveauté. L’écrire, en faire un roman en évitant d’accuser ou de pointer du doigt s’avère un exercice périlleux, pourtant parfaitement orchestré par Charles T. Powers. En le lisant, on ne peut que penser aux travaux de Jan Tomasz Gross (parus après la mort de Powers en 1996) sur l’antisémitisme en Pologne et notamment La peur : l’antisémitisme en Pologne après Auschwitz qui s’intéresse aux relations entre Juifs et Polonais après la guerre, et Moisson d’or qui détaille les exactions auxquelles les Polonais se sont livrés à l’encontre des Juifs et de leurs biens : on s’approprie leurs vêtements, leurs meubles alors qu’ils sont ghettoïsés, puis leurs commerces et leurs maisons quand on est certain qu’ils ne reviendront pas ; on fouille même les cadavres, charniers ou bûchers… Treblinka fut alors l’Eldorado polonais, semblable à la ruée vers l’or…  Jan Tomasz Gross affirme dans Moisson d’or : « En Pologne, une majorité de la population, si elle n’a pas forcément prêté main forte au crime, s’en est réjouie et en a économiquement profité » ; En mémoire de la forêt l’illustre.

Cinquante ans après, les protagonistes de En mémoire de la forêt cherchent encore l’or des Juifs… Contre la rapacité, l’antisémitisme viscéral et la haine primaire, Leszek incarne la Pologne nouvelle. Il a tenté de vivre à Varsovie, attiré par la ville et ses lumières, mais est revenu à Jadowia vivre comme ses ancêtres mais à la lumière du passé. A lui tout seul, il ne pourra ni réformer le pays ni changer le passé. Mais il peut chercher à comprendre, sans juger, en regardant vers demain. Le pardon et le souvenir plutôt que la condamnation et l’oubli.

En mémoire de la forêt s’achève sur ces mots :

Elle s’appelle Anna, et je suis tombé amoureux d’elle, car elle est cette chose rare, ma chance et mon courage enfin réunis, s’élevant comme le soleil au-dessus des arbres.

 

En mémoire de la forêt

Charles T. Powers traduit de l’anglais par Clément Baude
Sonatine, 2011
ISBN : 978-2-35584-069-2 – 476 pages – 22 €

In the Memory of the Forest, parution aux Etats-Unis : 1997

 

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32 commentaires sur “En mémoire de la forêt de Charles T. Powers

  1. Je l’ai lu dès sa sortie et j’ai beaucoup aimé, un vrai coup de coeur !

  2. J’ai eu un vrai coup de coeur pour ce livre, par contre je ne sais pas pourquoi ils l’ont publié en tant que roman noir car c’est beaucoup plus historique, et mémoire d’un peuple. D’ailleurs je l’avais emprunté à la médiathèque, il faut que je me l’achète afin de l’avoir !

    • Sandrine

      Je ne dirais pas que c’est un roman historique : il n’y a pas dix ans entre ce qu’il décrit (le village de Jadowia au tout début des années 90) et son écriture. Mais « mémoire d’un peuple » oui, c’est vraiment une formule appropriée car il est beaucoup question du passé si présent aux habitants.

  3. J’ai beaucoup apprécié cette lecture.

    • Sandrine

      C’est sur la foi de nombreux articles élogieux que j’ai acheté ce livre à sa sortie. Puis, à l’évidence, je l’ai oublié… il a fallu que je m’intéresse à la Pologne pour le sortir de son très injuste purgatoire…

  4. Un livre que j’ai beaucoup apprécié. L’histoire de la Pologne et des Juifs est très douloureuse. Elle est dans ce roman fort délicatement traitée.

    • Sandrine

      « délicat » est un adjectif que j’aurais dû caser dans ma chronique car c’est tout à fait ça. J’aimerais bien savoir si ce livre a été traduit en polonais et comment les lecteurs l’ont pris le cas échéant..

  5. Tu pointes parfaitement et justement, les enjeux de ce texte, atypique, par certains côtés, à la fois roman noir et roman historique, et même plus … Je note la référence aux travaux de Gross, même si j’ai du mal à lire des essais, ce titre pourrait me motiver. En tout cas, « En mémoire de la forêt » m’avait marquée, à lire absolument !

    • Sandrine

      Je me demande souvent si je chronique ou non des essais sur ce blog. Quand je lis ce genre de textes, je prends toujours beaucoup de notes et un article serait la synthèse de ces notes, comme je l’ai fait dans le récent article sur le massacre de Katyn. Du coup, un résumé de notes, c’est vraiment très succinct et pourtant, le billet reste encore très long et peut-être pas forcément digeste (mais long à rédiger pour qu’il reste compréhensible à celui qui ne connait pas le sujet). C’est du coup assez un dilemme pour moi : trop résumé, on perd l’intérêt du texte, ce qu’il apporte vraiment à la réflexion ; trop long, ce n’est plus un billet de blog mais mes notes… Bref, je ne sais pas bien quoi faire avec toutes ces passionnantes lectures qui certainement ne passionnent pas grand-monde…

      • Je ne sais pas si elle passionneraient grand monde, tes lectures d’essais, mais moi, en tout cas, certainement ! Si je lis peu d’essais (la forme romancée me paraissait toujours plus complète), il est clair que je n’aurais pas autant appris sur certains sujets ( dont la Shoah) sans ce recul historique. Je suis en train d’en faire l’expérience avec le dernier titre de Miléna Agus.Ta note sur le massacre de Katyn m’a échappée, je file tenter de la retrouver. Bonne soirée.

        • Sandrine

          Je suis d’accord : on apprend beaucoup par le roman historique et surtout, ils peuvent donner envie d’en savoir plus, d’avoir un regard moins mis en scène par la fiction. Moi, ça m’arrive tout le temps… Tu as prévu pour quand ton billet sur le dernier livre de Milena Agus ?

          • La semaine prochaine sans doute … Il me reste à terminer la partie historique, et à écrire la note ! la préface présente très bien, je trouve, le rapport entre le roman et l’histoire : je compte en reprendre des citations.

  6. un livre que j’ai aimé et qui m’avait poussé à lire autour de l’antisémitisme en Pologne immédiatement après la guerre et encore aujourd’hui hélas, mais on a rien à leur envier je crois

    • Sandrine

      Les Français ont fait pendant la guerre preuve d’un zèle qui a surpris même les Allemands… j’ose penser qu’aujourd’hui, l’antisémitisme en France est moins virulent qu’en Pologne…

  7. Pour ce type de lecture, n’hésite pas à reproduire tes notes, ce sera pour toi, peu importe, ce n’est pas comme si on ignorait tout de l’histoire réelle et de la fin.

    • Sandrine

      Ici, c’est quand même différent d’un documentaire : il y a un vrai suspens…

  8. Je l’ai retenu à la bibliothèque, mais dispo en juillet, j’ai le temps !!!
    Sandrine, si publier tes notes est d’un grand intérêt pour toi, fais-le. Ce blogue est d’abord pour te faire plaisir. Nous lecteurs y trouveront toujours quelque chose d’intéressant

    • Sandrine

      Oh mais ça prouve qu’il est emprunté ce roman : parfait !
      Il faut que je les mette en forme mes notes pour les publier ici, sinon, c’est du chinois. Et je trouve que mettre en forme des notes, c’est encore plus long que rédiger un billet !

  9. Oh mais c’est grâce à toi que j’avais reçu ce livre il y a… trois ans et demi déjà et je l’avais vraiment beaucoup aimé ! Quel dommage que l’auteur soit mort si brutalement, il avait sûrement beaucoup à apporter !

    • Sandrine

      Ah bon, tu es sûre ? Je croyais me souvenir dans quel cadre j’avais acheté ce livre… du coup, je ne sais plus… En tout cas, j’ai mis du temps à le lire mais quel plaisir !

  10. Ces questions des absences et des nondits, dans une région d’Europe où les populations ont quand même bien plus changé pendant et après la guerre qu’à l’Ouest, m’ont toujours paru fascinantes. Même chose pour les conséquences sur la mémoire collective, hier et encore aujourd’hui. Tout ça pour dire, je note.

    • Sandrine

      Il y a une constance je crois qu’on retrouve à l’Est et à l’Ouest, c’est l’organisation du silence et de l’oubli. Le personnage principal et narrateur ne sait pas ce que son père a fait sous le régime communiste (pour le régime en fait) alors qu’ils vivaient on ne peut plus les uns à côté des autres dans ce village, dans cette maison. On retrouve la même chose pour la France en guerre, et la France occupée : le silence s’avère être le meilleur moyen de mettre en place un oubli progressif de ce dont on n’est pas fier…

  11. noté bien entendu vu le sujet.

    • Sandrine

      Tu y es sensible et je ne doute donc pas que ce roman te plaira.

  12. Dans ma pile depuis ….euh… plus d’un an je crois. Ç’en est presque gênant ! Ce sacré temps me vole plusieurs moments littéraires depuis un bout. Grrrr.
    Très beau billet dame Sandrine.

    • Sandrine

      Oh, si ce billet te donne envie de sortir ce livre de ta PAL alors j’aurais gagné 😉

  13. C’est chouette que ce roman soit publié par un grand groupe éditorial !

    • Sandrine

      On a découvert un paquet de très bons auteurs anglo-saxons grâce aux éditions Sonatine. Les quasi mêmes sont en train de remettre ça avec Super 8 Editions qui publient des textes vraiment marquants et originaux.

  14. Une lecture que j’avais beaucoup aimée. Mais il me semble que l’auteur est décédé. Il n’y aura donc pas de second roman.

    • Sandrine

      Heureusement, nous avons celui-ci…

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