Héloïse, ouille ! de Jean Teulé

Héloïse, ouille !Avec un titre tel que Héloïse, ouille !, on ne s’interroge pas longtemps sur la veine choisie par Jean Teulé pour son nouveau roman : celle, macabre, qui fit de Fleur de Tonnerre un plaisir d’humour noir, ou celle paillarde qui lui assura son plus grand succès : Le Montespan. Avec les amours contrariées d’Héloïse et Abelard, c’est débauche des sens et du langage.

N’en doutons pas, ce ne sont pas les talents de théologien de Pierre Abélard qui nous valent de nous souvenir de lui, neuf cents ans plus tard. Le brillant philosophe est entré dans la légende comme l’eunuque, le châtré, en un mot, Couic. Comme si son malheureux destin ne lui suffisait pas, il a été victime de quolibets, de chansons, de jeux de mots, plus tard de pièces et de comédies plus ou moins fines.

Abélard l’écrit lui-même : « Sous prétexte d’étudier, nous nous livrions entiers à l’amour (…). Notre ardeur connut toutes les phases de l’amour, et tous les raffinements insolites que l’amour imagine, nous en fîmes l’expérience« . Il s’en tient là mais Teulé fournit les détails, tous les détails. Dès lors, il ne fait pas dans la finesse mais débonde sa plume, imaginant dialogues et scènes de sexe saturés à doses égales de joyeuse vulgarité et de préciosité.

– Avec une effronterie débridée, je viens à vous, mon maître, robe levée. Jamais, de votre semence, je ne serai assouvie. J’ai pour vous le cul frétillant et le con le plus accueillant au monde.

– Et moi, ma scolare, je viens à vous avec un vit d’âne en rut. Je vous hurtebillerai avec une ardeur telle que vous devrez faire nettoyer les draps demain parce qu’ils auront besoin d’aller à la lessive. Nous ne partirons d’ici, ni moi ni mes couilles, sans avoir tenté de si bien vous mettre que vous en restiez gisante et pâmée. Je vais te farcir à la bite, ma amour !

Du Teulé pur jus, celui qui choque par son franc-parler, mais qu’on lit parce qu’on aime ça. Sauf que dans Héloïse, ouille ! on en prend pour cent pages de jambes en l’air et que c’est tout de même un peu long. Ils se font tout dans toutes les positions, l’un après l’autre suçant, léchant, frappant et même sodomisant (avec des carottes pour ceux que ça intrigue…). On en arrive presque à s’impatienter et à espérer la fameuse scène de castration. Qui arrive au milieu du roman. Car les amours d’Héloïse et Abelard se poursuivent au-delà, surtout pour Héloïse. Le théologien à la carrière ruinée enferme sa belle dans un couvent et l’oublie tout simplement. Elle ne va cesser de penser à lui, de l’aimer et de fantasmer. Elle le lui écrira vingt ans plus tard, lui reprochant son indifférence.

Car Abélard a écrit Histoire de mes malheurs et Héloïse plusieurs lettres : autant de textes dans lesquels Jean Teulé puise sans vergogne et sans trop de fidélité. En effet, s’il rapporte en italique certains textes censés avoir été écrits par les amants, ils sont très largement adaptés par l’écrivain qui les résume et les ampute, pour le bien de sa cause. C’est l’esprit sans la lettre. Il n’y a pourtant pas grand-chose à ajouter à la sincérité d’Héloïse, après vingt ans d’enfermement, si ce n’est de la vulgarité (le texte ci-dessous est d’elle) :

En pleine solennité de la messe, lorsque la prière doit être plus pure, les représentations obscènes de ces voluptés captivent totalement mon âme si bien que je m’abandonne plus à ces turpitudes qu’à la prière. Alors que je devrais gémir des fautes commises, je soupire plutôt après les plaisirs perdus. Non seulement les actes réalisés, mais aussi les lieux et les moments où je les ai vécus avec toi sont à ce point fixés dans mon esprit que je refais tout avec toi dans les mêmes circonstances, et même dans mon sommeil ils ne me laissent pas en paix.

Là encore, Jean Teulé abuse un peu trop de la réécriture. Il est en effet rapidement clair qu’Abelard de « vieux maître vicelard » a tourné « nouveau mystique à la con« . Elle ne parle que d’amour alors qu’il n’a plus que Dieu à la bouche ; elle a enseveli sa jeunesse dans un couvent pour sa gloire à lui alors qu’il n’est même plus capable de diriger une abbaye. Il faut dire que celle de Saint-Gildas-de-Rhuy n’est pas piquée des vers… Jean Teulé n’est décidément jamais aussi bon que quand il s’en prend aux Bretons…

On ne s’étonnera pas qu’à l’amour courtois, celui qui transcende la pulsion sexuelle pour se fixer sur la dame inatteignable, Jean Teulé préfère la ribauderie bien grasse. Il aime choquer et provoquer avec un naturel qui fait son charme. Il me semble cependant qu’en littérature, l’humour (comme le sexe) se savoure mieux avec légèreté. Point trop n’en faut. Sans être cul béni, je préfère l’insinuation à la démonstration, l’érotisme à la pornographie. Et le Jean Teulé de Fleur de Tonnerre.

Jean Teulé sur Tête de lecture

 

Héloïse, ouille !

Jean Teulé
Julliard, 2015
ISBN : 978-2-260-02210-7 – 336 pages – 20 €

 

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39 commentaires sur “Héloïse, ouille ! de Jean Teulé

  1. J’ai lu Fleur de tonnerre et Le Montespan, j’ai bien aimé sans plus, celui-ci ne me tentait pas et vu ton avis, je passe mon tour sans regret

    • Sandrine

      J’avais déjà trouvé Le Montespan un peu chargé, celui-ci déborde carrément…

  2. Je ne pense pas le lire, j’avais déjà trouvé Charly 9 un peu léger.

    • Sandrine

      Pas lu celui-là. Faudrait, j’aime cette période…

  3. Alex Eithne via la page Facebook Tête de lecture

    Moi aussi…

  4. Pas du tout aimé Montespan… Bon celui-là ne me tente pas trop. Je lirai plutôt Fleur de tonnerre.

    • Sandrine

      Excellent choix !

  5. Ach… Il me faisait envie… Je vais le tenter quand même par fidélité à Jean Teulé.

  6. J’en ai lu plusieurs de lui mais j’ai surtout aimé « Le magasin des suicides » et « Je François Villon » ! Celui-là bof il ne me tente pas après ton billet assassin 😉

    • Sandrine

      Oh non, pas assassin quand même ! Jean Teulé c’est un plat relevé, on le sait avant d’ouvrir le livre et c’est même pour ça qu’on l’ouvre. Ce qui me gène, ce sont les grains de poivre dans lesquels je croque : je préfère l’épice plus harmonieusement distribuée…

  7. Bientôt sur ma PAL…

    • Sandrine

      J’espère que tu vas bien t’amuser !

  8. Syl.

    A ce point ?! je vais bientôt le lire. J’ai été prévenue, mais je ne pensais pas qu’il allait déborder ainsi !

    • Sandrine

      Si ces quelques lignes citées te pèsent déjà, saute les 100 premières pages 😀

  9. Pas encore lu cet auteur (au demeurant fort sympathique) et j’ai refusé ce dernier en SP car je craignais les « débordements » dont tu parles ! Je lirai peut-être Fleur de tonnerre un jour (s’il ne devait y en avoir qu’un)….

    • Sandrine

      C’est vrai qu’il est sympathique cet homme : il dit des cochonneries avec un naturel désarmant 🙂

  10. L’homme m’est très sympathique, mais l’écrivain ne m’a jamais attirée, encore moins avec celui-ci.

    • Sandrine

      Non, j’imagine que ce n’est pas ta tasse de thé. Moi finalement, je ne suis pas contre un peu d’humour de tant en tant, mais léger…

  11. j’avais été déçue par Fleur de tonnerre, justement, et par conséquent, ce nouveau roman me tente d’autant moins! Les citations que tu partages me détournent de Teulé que pourtant j’ai beaucoup apprécié pour son roman sur Villon.

    • Sandrine

      Il me semble que ses romans sur les écrivains sont assez différents des autres. On sent ici leur influence, j’ai repéré quelques emprunts à Verlaine mais je pense qu’il y en a beaucoup d’autres.

  12. L’auteur ne me dit rien, je sais qu’il en fait trop pour moi. Mais le thème de ce livre me tentait bien. Au vu de ton billet, je crois néanmoins que je vais m’abstenir et continuer à me tenir loin de Jean Teulé 🙂

    • Sandrine

      Il y a longtemps de ça, peut-être bien 20 ans, j’ai lu L’amour castré de Jacques Verger, livre qui m’avait beaucoup plu et que je te conseille sur le sujet.

  13. J’ai déjà été passablement lassée pendant ma lecture de « Fleur de tonnerre » alors je passe mon tour. Comme tu le dis, ça manque de légèreté, il en fait trop. Et c’est dommage parce que, mieux dosé, c’est (ça pourrait être) drôle.

    • Sandrine

      Ah dommage, Fleur de Tonnerre est le titre qui m’a vraiment fait rire…

  14. toujours déçue par cet auteur , je commence ses livres avec plaisir puis je m’y ennuie à cause de son style. Tellement de gens me les recommandent que je pense qu’il y a un petit truc qui m’échappe.

    • Sandrine

      Eh bien celui-là, je ne te le recommande pas 🙂

  15. Comme toi, je préfère quand c’est léger. Ce qui devient rare avec Jean Teulé.

    • Sandrine

      Je le trouve plus subtil dans le morbide, mais je crois que c’est un ressenti très personnel…

  16. Autant écouter Jean Teulé me ravit, autant le lire m’ennuie… je n’ai jamais accroché à ses livres

    • Sandrine

      C’est vrai qu’il est très plaisant à écouter, avec sa bouille de gars sympa, souriant qui dit des vulgarités avec un sourire d’enfant de choeur…

  17. J’ai lu plusieurs Jean Teulé : Darling, le Montespan, les lois de la gravité, Charly 9, Mangez-le si vous le voulez, Oh Verlaine et Le magasin des suicides. Donc on peut dire que je connais un peu l’univers du lascar. Et honnêtement, Les lois de la gravité est son livre le plus touchant, le plus beau que j’ai eu à lire de lui. Je ne suis pas sûre qu’il te plairait, enfin du moins j’ai un doute.

    • Sandrine

      Eh mais, j’ai un petit coeur qui bat, moi aussi je peux m’émouvoir 🙁

      • Non, ce n’est pas ce que je voulais exprimer : excuse mon imprécision. J’ai l’impression que tu apprécies chez Teulé son côté « qui se lâche dans le gore historique  » et Les lois de la gravité n’est absolument pas dans cette mouvance. Oui, Sandrine, nous savons que tu es un petit cœur. Bises

  18. Toujours pas lu cet auteur, si, si, c’est possible… Par contre, je doute que commencer par ce titre soit une bonne idée… Quoique 😉

    • Sandrine

      Je ne saurais dire par quel titre il vaut mieux commencer, ça dépend aussi de ce qui te fait rire et de ta tolérance envers la vulgarité…

  19. Le Montespan en plus cochon ? Pff, je sens la lassitude m’envahir avant même d’ouvrir le bouquin. Pourtant, je l’aimais bien ce Teulé.

  20. j’adore ses bouquins sur les poètes mais jusque là les autres m’ont déçus, même fleurs de tonnerre qui après un début absolument sublime s’est perdu en route pour moi dans une simple énumération (certes plaisantes mais…)… alors je ne sais pas trop, je crois que je vais tester quand même, je finis toujours par tester, je l’ai tellement aimé 🙂

    • Sandrine

      L’humour est un sport difficile et périlleux…

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