La politesse de François Bégaudeau

La politesse« Je rappelle que sur un bateau de naufragés la tendance est au cannibalisme » : la dévoration des mêmes, la mastication de ses semblables pour survivre. Jusqu’à épuisement du stock. Sur la galère Littérature menée par le capitaine Bégaudeau ne trimera bientôt plus personne. Reste à savoir s’il est seulement méchant ou simplement réaliste. Peut-être méchamment réaliste.

François Bégaudeau c’est l’écrivain au franc-parler, celui qui répond n’importe quoi à des questions idiotes. Bref : qui l’invite sait à quoi s’attendre. Et qui, dans le monde de l’édition, lit La politesse peut serrer les fesses s’il a déjà croisé sa route car foin des alias et des susceptibilités, Arnaud Laporte est Arnaud Laporte et Augustin Trapenard seulement Augustin (tiens…). Il y a ceux qu’il n’aime pas (Arnaud) et ceux qu’il ne comprend pas (Augustin : « pour les entretiens de fond Augustin a son émission sur France Culture. Je m’interdis de lui demander pourquoi il ne s’en contente pas« , dommage…) et tous ceux qui jouent le jeu médiatique, de la maquilleuse à Michel Onfray.

Nous voilà donc suivant un clone de l’auteur sur deux demi-années (la durée de vie d’un livre à travers les divers supports de promotion) : de librairies en festivals, d’émissions littéraires en interviews téléphoniques (« vous préférez les éclairs au café ou au chocolat » ? « quelle est votre destination favorite » ?). Le parcours promotionnel obligé de tout auteur qui entre dans l’arène des médias.

Est-ce pour autant depuis sa tour d’ivoire que l’écrivain Bégaudeau s’adresse à nous, peuple de lecteurs ? Eh bien non. Son texte est ancré dans une réalité socio-économique omniprésente, et pas uniquement celle du livre. D’une part, le narrateur dialogue très souvent avec des stagiaires et autres employés précaires souvent diplômés pour servir le café. On note aussi que le sujet de conversation principal entre écrivains n’est bien sûr pas la littérature mais bien le nombre d’exemplaires vendus et donc le bénéfice. D’autre part, certains flashs impromptus parsèment La politesse, comme des mouches sur un gâteau, vite chassées. C’est que le gâteau est sérieusement avarié et qu’il va peut-être falloir trouver une solution pour en sauver quelques miettes.

Les solutions pour sauver la littérature ne s’appellent pas festivals (ou salons) du livre. Le narrateur en fréquente pourtant un grand nombre (Mouans-Sartoux, Les Escales de Binic, Hors Limites…) avec un enthousiasme déclinant. Elles ne s’appellent pas non plus émissions littéraires, qu’elles soient audio ou télévisuelles. Bégaudeau déteste à peu près tous les intervieweurs parce qu’ils n’ont généralement pas lu les livres, qu’ils posent toujours les mêmes questions trouvées sur le net ou qu’ils cultivent de vieilles rancunes personnelles. Il n’aime pas non plus les rencontres en bibliothèques ou en librairies où se bousculent au mieux deux tiers d’employés et un tiers de désœuvrés. Quant aux rencontres avec les élèves, de l’avis général :

Les interventions en collège-lycée c’est la purge

Il y aurait bien un filon, mais peu rentable :

– La ruse c’est d’envoyer une partie du service de presse aux blogueurs littéraires. Ils sont tellement flattés qu’ils font toujours une critique positive.

– Sauf que les blogs ça fait pas vendre du tout.

– Merde, moi j’ai eu que ça comme retour.

Jamais content l’écrivain, oui, surtout déçu je crois. Alors il choisit de ne pas manier la langue de bois des conventions littéraires et sociales et de foncer dans le tas. C’est souvent sarcastique, voire fielleux, mais parfois drôle. Le retour du retour du retour de David Foenkinos, le must have de tout festival qui veut du public, est bien vu et même pas méchant ; la déclinaison des différents tons de bleu (bleu vache, bleu noix, bleu fauteuil ou bleu ficelle…) fait office de délicieuse réitération.

A l’issue des deux premières parties de La Politesse, on a donc des écrivains objetisés, précarisés et matérialistes aux marges d’une société qui se délite dans l’indifférence des intellectuels. D’où une étrange troisième partie en 2022, où des concepts littéraires abscons servent de charabia. Lecture et écriture sont le fait de quelques terroristes se réunissant dans des cryptes et offrant leurs services à qui voudra. Au mieux, les livres servent à composer des sculptures, sortes d’œuvres d’art communautaires, peut-être monuments funéraires.

Chacun pioche dans le tas et s’avance étayer la sculpture comme qui décore un sapin. Un livre d’art est disposé sur le socle en bois d’érable, un autre adossé à lui, les deux soutenant un troisième qui prête le flanc au suivant et ainsi s’érige un château de livre comme on dit de cartes. Je pioche les Mémoires de Nagui pour le caler entre deux Fantômette. Ça prend forme.

Recyclage donc, mais aussi mutualisation des biens et des richesse :

Reste le vrai bénéfice de la caisse paritaire. Une redistribution égale entre les beaucoup lus et les peu lus soulage les seconds du ressentiments, les premiers de la culpabilité d’un plébiscite arbitraire.

Voilà un mode rétribution des auteurs strictement égalitaire !

François Begaudeau passe donc au crible de son ironie le monde littéraire et toutes, absolument toutes les béquilles qu’il s’invente pour retarder la chute. Cynique et lucide, il y en a pour tout le monde et peut-être même pour lui, Bégaudeau, qui comble de l’ironie finit par prôner la divine indifférence, sorte de bouddhisme créatif qui permet enfin de se détourner de soi et d’écrire pour les autres.

Pour finir, j’ajouterai que vu le méchant caractère de Bégaudeau, il ne semble pas concerné par un nouveau fléau : le selfie avec auteur qui a furieusement sévi durant le Salon du livre qui vient de s’achever. J’ai mal pour eux…

 Selfies Foenkinos

La politesse

François Bégaudeau
Verticales, 2015
ISBN : 978-2-07-014848-6 – 292 pages – 19,50 €

 

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24 commentaires sur “La politesse de François Bégaudeau

  1. Le sujet m’intéresse. J’en ai plutôt entendu du bien. Problème : j’aime pas Bégaudeau…

    • Sandrine

      C’est son livre et il parle de lui, ça ne va donc pas être facile pour toi… Tu ne veux pas lire Foenkinos ? 😉

    • Sandrine

      Tu devrais donc rire plus encore à la lecture du livre !

  2. Mouais… j’ai l’impression que lire les billets sur ce bouquin suffit à en faire le tour. Il y a tant de bouquins (que j’espère littéraires) qui m’attendent… 😉

    • Sandrine

      Je crois que tu te trompes, certainement parce que mon billet t’induit en erreur, dommage. C’est vrai qu’on ricane pas mal à la lecture, mais on lit aussi derrière tout ça un constat amer de l’état du monde des livres aujourd’hui. Et le regard de Bégaudeau est sans complaisance, c’est le moins qu’on puisse dire. Pendant toute ma lecture, je me suis demandé ce qu’un tel livre donnerait écrit du point de vue de David Foenkinos (je suis en train de faire une fixette là…).

  3. Ben j’ai l’impression qu’il a plutôt envie qu’on le laisse seul, hein ! Alors je vais le laisser tranquille, ça fera une blogueuse de moins à parler de lui en disant des âneries, pas vrai ? 😀

    • Sandrine

      Il y a certainement un peu de ça, c’est vrai. Tant pis pour moi, j’ai osé…

  4. J’ai commencé « la blessure la vraie » que je n’ai pu terminé. Boudiou, cet homme n’a-t-il pas trop mal à ses entrailles, son nombril le démange-t-il à ce point ?

    • Sandrine

      Tu sais ce qui fait encore plaisir à Bégaudeau, narrateur de La politesse ? Lire les articles signés Bégaudeau dans le magazine « Transfuge » 🙂

  5. Ah… ce bon vieux Bégaudeau (ça rime avec ego). J’aime beaucoup ton billet, mais, comme L’irrégulière, j’aime assez peu l’auteur que je trouve d’une démagogie à faire peur.
    Je vais donc passer mon tour, sans aucun regret !

    • Sandrine

      Je ne le trouve pas démagogique dans ce texte. Que peut-on opposer aux journalistes qui ne lisent pas les livres, répètent les m^mes questions, invitent toujours les mêmes ? Qu’il y en a quelques autres, et c’est vrai, mais lui est quand même mieux placé pour savoir ce qu’il en est vraiment. Pareil pour le reste…

  6. Ce qui me gène c’est qu’au départ il me plaisait plutôt bien… comme homme et écrivain, mais son côté blasé/râleur me déplaît fortement par contre et lui nuit je trouve… c’est dommage quoi, parce qu’il est l’auteur du magnifique « au début » par exemple.

    • Sandrine

      Écoute, j’ai dû passer au travers car je ne me souviens pas d’émissions où il était invité. J’écoute pourtant pas mal d’émissions littéraires à la radio. Ceci dit, ce n’est pas pour lui que j’ai lu ce livre mais bien pour ce qu’il dit du monde de l’édition. Et de ce côté-là, c’est réussi.

  7. l’année dernière j’ai lu quelques pages en librairie d’un de ses livres, j’ai cru le voir devant moi me parler….Je l’ai plus ou moins (plutot moins que plus d’ailleurs) supporté dans Le cercle, l’émission ciné de Beigbeder. Autant je peux le trouver intéressant sur certains, autant parfois je le trouve d’un snobisme particulièrement déplaisant, très parisianno-élitiste (désolée pour le néologisme) 🙂

    • Sandrine

      Eh bien, heureusement que je ne connaissais pas tant de choses sur le personnage Bégaudeau parce que je n’aurais peut-être pas eu envie d’ouvrir ce livre. Et ça aurait été dommage…

  8. Un auteur qui a l’air bien sympathique, en vrai.

    • Sandrine

      Si ça n’est pas ironique, tu dois être une des seules à ne pas le trouver désagréable…

  9. J’ai un peu de mal avec le côté râleur de l’auteur

    • Sandrine

      En voilà un qui gagne à ne pas être connu…

  10. je sors d’un long tête à tête avec Montaigne et du coup je trouve que Bégaudeau manque d' »humanisme » , je le trouve prétentieux , en revanche, comme lui, je suis inquiète pour l’édition d’aujourd’hui. Le sarcasme me fatigue, l’humour me distrait , la légèreté me ravit, le doute me fait du bien.

    • Sandrine

      Le propos ici n’est pas vraiment léger et je doute que cet humour-là te convienne…

  11. Je ne suis pas certaine que ça va me plaire …

    • Sandrine

      Ça ne plait pas forcément mais au moins, ça interroge…

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