Vie de Jude frère de Jésus de Françoise Chandernagor

Vie de Jude frère de JésusVie de Jude frère de Jésus, voilà un titre qui pourrait sembler provocant et pourtant, il n’y plus guère que l’Eglise catholique pour s’accrocher encore à la virginité perpétuelle de Marie, mère de Jésus. De Jésus et de Jacques, José, Simon, Jude et deux filles. Belle famille, non exempte de tensions, notamment en raison du trop grand amour que Marie porte à son fils premier né. Jalousie de fratrie, attisée par la précarité due au décès précoce de Joseph : Jude ne l’a jamais connu, imagine Françoise Chandernagor.

Et puis ce Jésus, c’est vraiment un original : il ne veut pas se marier, disparait régulièrement et le voilà qui se met à prêcher, à manger avec les publicains, amis de l’occupant romain, à guérir à tout va. Même Jude qui adore son frère de dix-neuf ans son aîné, ne le comprend pas toujours. C’est que Jésus remet en cause la Loi, provoque les autorités. Pour cette famille très pieuse et respectueuse, il est difficile de comprendre un tel message.

Et c’est bien ça que Françoise Chandernagor nous propose d’appréhender : qu’est-ce que c’était que d’être le frère de Jésus ? Au-delà des tours de passe-passe de l’Eglise catholique qui peu à peu a évincé la fratrie, l’écrivain a compulsé tout ce qui se peut compulser (énorme travail de documentation et de compréhension d’une époque) pour restituer des hommes, un lieu et un événement fondateur qui vaudra au monde tant d’amour et de morts.

C’est assez passionnant de voir cette bande d’adeptes passer par tous les stades du doute, de la peur puis acquérir une conviction si forte qu’elle les poussera hors du monde, de leur monde. Ils cherchent dans un premier temps à convertir les autres Juifs, mais les différences sont grandes d’une obédience à l’autre. Puis arrive Saül/Paul, un sacré numéro celui-là, qui tire la couverture à lui et convertit n’importe qui !

Françoise Chandernagor fait tout pour que ce roman  n’en soit pas un, pour qu’il ressemble à une confession (on n’ose dire « autobiographie »…) de Jude frère de Jésus. La préface explique déjà que ce manuscrit fut retrouvé en 1950 dans un tombeau : après tout, on venait de retrouver les fameux manuscrits de la Mer morte… Le style est aussi celui auquel les évangiles du Nouveau testament nous ont habitués, avec leurs tournures si caractéristiques.

Or il arriva que, n’ayant trouvé aux Portes ni mon frère Jacques ni José et rentrant auprès de ma mère par le chemin des Oliviers, je rencontrai l’aînée de mes soeurs. Chaque année, elle montait de la Galilée avec ses gendres aux longues barbes pour célébrer la Pâque et les Azymes. Elle me dit :  » N’est-ce pas nos frères que tu cherches ? Apprends que, vers  la dixième heure de ce jour, Jésus dînera avec ses disciples dans une maison de la ville basse dont le propriétaire vend du vin…

Françoise Chandernagor pousse le souci du détail jusqu’à signaler des passages illisibles (détérioration du manuscrit…) et à insérer des notes de bas de page (salutaires pour expliciter certains points), dont certaines sont plus vraies que nature. Ainsi, quand Jude décrit la marche de Jésus au Golgotha, une note précise : « Comment Jude pouvait-il connaître l’ordre et le décorum de ces cortèges qu’on ne voyait qu’à Rome ? L’hypothèse d’un ajout dû à un copiste ne peut être exclue » : effet de réel garanti ! C’est limite dommage que dans son « atelier de l’auteur » final, elle dévoile la supercherie (mais cet atelier est très intéressant, comme l’était la partie « Sources » de La Chambre). Nul doute que bon nombre de lecteurs auraient marché…

Ce qui n’est pas fictif, c’est la plongée dans une époque, c’est la dissidence de ces Juifs qui ne se savent pas encore Chrétiens, et plus encore l’essentielle humanité de Jésus rapportée par son frère. Jésus n’est pas le fils de Dieu puisqu’il est le fils de Joseph et Marie, Jésus bar-Joseph, mais celui que Dieu a choisi entre tous : l’Elu de Dieu. Les tout premiers Chrétiens, ceux qui vécurent à son contact n’envisagent rien d’autre. Ils attendent l’avènement du Royaume de Dieu, pour très bientôt. Jude ne cessera de l’attendre. C’est avec Paul que les choses se compliquent déjà, lui qui ne l’a pas connu et l’appelle « Seigneur ». Les ébionim (dont fait partie Jude et ses frères) affrontent alors non seulement les Juifs orthodoxes mais aussi les christianoï, les convertis de la diaspora juive, qui ne parlent pas hébreux, et bientôt les païens convertis.

Très réalistes aussi sont les personnages, au premier rang desquels Marie. On pourrait croire que nier la virginité perpétuelle de Marie porterait atteinte à son image : il n’en est rien. Marie est une femme, une mère trop attachée à son premier né mais aimant tous ses enfants. Elle est pieuse, à la fois forte et fragile comme une femme, non comme une sorte de déesse créée de toute pièce. En témoigne un passage où elle avoue à son fils qu’elle vieillit et qu’elle a mal aux genoux, comme bien des vieilles femmes…

 

Vie de Jude frère de Jésus

Françoise Chandernagor
Albin Michel, 2015
978-2-226-25994-3 – 388 pages – 22.90 €

 

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20 commentaires sur “Vie de Jude frère de Jésus de Françoise Chandernagor

  1. Postulat de départ très intriguant ma foi ! Je trouve ça vraiment intéressant de parler du personnage religieux mais aussi l’homme qu’était Jésus à travers les yeux d’un frère.

    • Sandrine

      La bonne idée de départ se transforme en bon roman. Et ici au final, il est moins question de Jésus que de ses frères.

  2. Cela ne me disait rien, ce ‘roman’, mais Françoise chandernagor, je l’aime bien, l’allée du roi était écrit dans une belle langue classique, et là, tu as raison, l’extrait le montre, elle s’est bien coulée dans les tournures des Evangiles. Jude a aussi écrit un (court) livre, non?

    • Sandrine

      Seule une lettre est arrivée jusqu’à nous. Et puis cette confession 😉

  3. J’ai lu et relu l’allée du roi de l’auteure et jamais rien d’autres, je ne sais pas pourquoi… C’est mal je pense 🙂

    • Sandrine

      Quand on est bien dans un livre, on craint parfois d’être déçu par d’autres titres de l’auteur, de rompre un certain charme…

  4. C’est courageux de s’attaquer à un tel sujet et très intéressant. Je n’ai lu que « l’allée du roi », je découvrirai volontiers celui-ci.

    • Sandrine

      Il y a aussi un gros travail de documentation, tellement bien assimilée que tout, même les explications, coule de source.

  5. Syl.

    J’aime la plume de l’auteur. Elle me fait rêver. J’ai lu 2 fois « L’enfant des lumières » et « L’allée du roi » est superbe.
    Donc, je note !

    • Sandrine

      Alors oui, ce roman est fait pour toi : il te plaira !

  6. Je ne connaissais pas du tout mais ton billet, excellent comme toujours, m’a vraiment donné envie !

    • Sandrine

      Merci c’est gentil : ça me fait plaisir car ce blog est là pour ça, donner envie.

  7. je n’ai jamais rien lu de cet auteur et ce sujet-là ne m’intéresse pas mais il pourrait plaire à mon homme !

    • Sandrine

      Moi à l’inverse, c’est un sujet qui m’intéresse beaucoup : comment cette bande de pas grand-chose a pu se développer au point de donner le jour à une des plus grandes religions qu’ait connu l’humanité, c’est fascinant…

  8. le sujet m’intéresse et F Chandernagor a une belle écriture alors pourquoi pas

    • Sandrine

      Je suis certaine que ce livre te plaira !

  9. c’est une auteure que j’aime bien et le sujet m’intéresse aussi alors c’est tentant pour moi.

    • Sandrine

      Françoise Chandernagor sait bien adapter son style aux époques qu’elle évoque. Si d’autres de ses romans t’ont plu, celui-là ne devrait pas faire exception. Bienvenue ici !

  10. Je ne le lirai pas mais en tout cas ton billet est très intéressant.

    • Sandrine

      Dommage que ce billet n’aille pas jusqu’à te donner envie de lire ce livre…

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