La conférence de la honte de Raphaël Delpard

La conférence de la honteLes pages honteuses de l’Histoire n’en finissent pas de sortir de l’ombre, grâce au patient travail d’historiens ou de journalistes. Si la conférence d’Evian de juillet 1938 n’est pas un épisode totalement oublié, il est cependant largement tu et jamais enseigné. Aucun des vingt-neuf pays représentés n’a à se réjouir de son attitude au moment de trouver une solution pour les Juifs d’Allemagne et d’Autriche.

Ceux qui ont regardé l’excellente série Jusqu’au dernier : l’extermination des Juifs d’Europe n’ont pas pu oublier Amos Oz rapportant les propos de la délégation australienne : « Nous détestons l’antisémitisme, nous sommes contre l’antisémitisme, c’est pourquoi nous ne laisserons pas entrer de Juifs car nous ne voulons pas importer l’antisémitisme en Australie« .

Voilà qui résume, cynisme compris, l’attitude des Nations face à la dramatique (mais pas encore irréversible) situation des Juifs du Reich en 1938, après l’Anschluss.

C’est à Franklin Delano Roosevelt qu’on doit l’initiative de cette conférence. Il sait que les Juifs cherchent à quitter le Reich, qu’ils ont besoin d’une terre d’asile. Cependant, ce n’est pas pour leur ouvrir les portes de son pays que le président américain décide de cette conférence (regardons l’Histoire avec des yeux moins naïfs). C’est pour ne pas les voir tous débarquer aux États-Unis : il faut se partager ces 650 000 Juifs, qui en veut ?

Eh bien personne. Tous les pays sans exception expliquent qu’ils ont eux aussi des problèmes de chômage après la crise mondiale, de surpopulation. Les vastes pays d’Amérique, du nord au sud, se disent terres d’accueil mais c’est de travailleurs manuels et d’agriculteurs dont ils ont besoin, pas d’intellectuels. Et personne ne veut de gens pauvres et démunis, contraints de laisser leurs biens derrière eux. Quelques années plus tard, les anciens nazis trouveront bien plus facilement des pays pour les accueillir…

Hitler peut se gargariser de cette hypocrisie:

Ces démocraties jettent les hauts cris devant la cruauté sans borne avec laquelle l’Allemagne tente de se débarrasser des Juifs […]. Oui, on gémit. Mais cela ne veut pas dire que ces pays aient l’intention de résoudre par une action efficace le problème qu’ils posent avec hypocrisie. Bien au contraire, ils affirment le plus froidement du monde qu’il n’y a pas assez de place chez eux… Bref, de l’aide – non ! Des leçons – ça oui !

Personne ne veut plus de Juifs dans son pays, mais personne ne veut clairement le dire. D’ailleurs, la conférence ne traite pas du sort des Juifs mais des Réfugiés. Voyez la nuance diplomatique…

Raphaël Delpard résume rapidement mais clairement la montée de l’antisémitisme en Allemagne, et la situation des Juifs au début de 1938. Il souligne l’attitude lamentable de tous les pays qui condamnent les violences sans jamais prendre la moindre mesure pour les enrayer.

Il s’avère dès lors qu’une question a toujours été mal posée : il ne s’agit pas de savoir pourquoi tant de Juifs n’ont pas quitté l’Allemagne tant qu’il était encore temps mais bien où ils auraient pu aller.

La conférence d'Evian

Après la conférence de la honte, la presse nazie peut titrer : « Juifs à vendre – même à bas prix, personne n’en veut » !

La Palestine, sous mandat britannique, n’acceptait plus d’émigrant juif ; le Saint Louis parti de Belgique avec à son bord près d’un millier de Juifs cherchant à fuir l’Allemagne au printemps 1939, erra des semaines avant de revenir en Europe ; on pense à créer une colonie à Madagascar, à Haïti, en Angola… mais il est bientôt trop tard : Hitler a trouvé une autre solution.

Raphaël Delpard rappelle que quelques hommes et femmes ont agi, malgré l’indifférence internationale. Au risque de leur vie, quelques individus ont voulu attirer l’attention sur le sort des Juifs européens, ont sauvé des vies, notamment celles de tous les enfants juifs partis dans des familles d’accueil britanniques. Jan Karski, Stefan Lux, Gerhart Riegner, James Grover MacDonald. J’ajoute Witold Pilecki.

La conférence de la honte

Raphaël Delpard
Michalon, 2015
ISBN : 978-2-84186-787-5 – 249 pages – 19€

 

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13 commentaires sur “La conférence de la honte de Raphaël Delpard

  1. Je n’avais jamais entendu parler de cette conférence, merci pour l’information. La réaction de l’Australie est assez extraordinaire …. Je suis en train de lire « Dans le jardin de la bête », l’attitude des américains face au régime nazi qui se met en place y est scrupuleusement décrite, dans le sens que tu indiques pour ce titre. A se demander comment il a pu être dit après la deuxième guerrre que « l’on ne savait pas » …. Il est important, je pense de dire cette hypocrisie.

    • Sandrine

      Le « on ne savait pas » est aujourd’hui remplacé par « ce qu’ils savaient », c’est-à-dire à peu près tout, y compris le fonctionnement des camps dès qu’ils ont commencé à tuer de façon organisée. Je n’ai pas encore lu le roman que tu cites car d’Erik Larson j’ai lu Le Diable dans la ville blanche qui m’avait passablement ennuyée. Mais je pense que je viendrai à ce titre…

  2. Je ne connaissais pas du tout cette conférence donc merci pour ton billet. Lamentable à tous les niveaux…et chapeau à l’Australie pour ce summum d’absurdité et de couardise ! Aucun pays n’a daigné trouver de solution pour accueillir ces « réfugiés » et rappelons aussi la magnifique attitude de la France qui a fait du zèle pour déporter également les enfants et qui a dénaturalisé des milliers de Juifs qui avaient obtenu la nationalité française dans les années 30…

    • Sandrine

      Petit à petit, les ignominies sont dévoilées. Il faut une volonté de fer pour s’atteler à ces faits quand les gens sont encore vivants (je viens de voir le film Le labyrinthe du silence à ce sujet). Le temps passant, la consultation des archives est plus aisée et notre volonté d’en savoir plus se renforce à chaque nouvelle « révélation ».

  3. Incontournable, dis donc! J’avais déjà été choquée , dans le roman de Padura, en apprenant que le bateau arrivé à La Havane avait dû rebrousser chemin… N’y a-t-il pas (toutes proportions gardées) un parallèle avec ce qui se passe aujourd’hui?

    • Sandrine

      Oh mais oui tu as tout à fait raison : il y a encore aujourd’hui à nos portes des gens persécutés qui demandent asile. Il est évident que dans ces cas-là, une entente et une organisation internationales sont nécessaires.

  4. J’i l’impression d’avoir déjà entendu parler de cette entente des « Alliés » pour refuser l’émigration des Juifs, peut-être grâce à toi ! C’est tristement édifiant, et comme le dit Keisha, ce n’est pas fini quand on voit l’embarras, l’incapacité de l’Europe face aux migrants venus d’Afrique…

    • Sandrine

      Tu fais peut-être allusion à mon billet sur le livre Katyn d’Alexandra Viatteau : le silence des Alliés concernait le massacre des soldats polonais qu’il ne fallait surtout pas imputer à ses responsables russes sous peine de fâcher le grand Staline ?
      Ces mensonges d’Etat sont scandaleux et montrent à quel point il est finalement simple de manipuler les gens, de nous manipuler car nous sommes trop confiants, ou bien souhaitons-nous être confiants, rassurés pour rester confortablement installés dans nos certitudes rassurantes…

      • J’ai entendu au JT de la RTBF ce soir que les Australiens, actuellement, reconduisent les migrants qui veulent entrer chez eux directement d’où ils viennent…

  5. Ton billet est vraiment très intéressant, je n’avais pas du tout connaissance de cette conférence!!

    • Sandrine

      Je n’en ai entendu parler pour la première fois que dans le documentaire que je cite où intervient Amos Oz et de très nombreux historiens de tout pays.

  6. Une conférence étrangement oubliée, en effet….

    • Sandrine

      Il y a heureusement de ces livres qui permettent de raviver notre mémoire…

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