Bordeaux-Vintimille de Jean-Baptiste Harang

Bordeaux-VintimilleIl s’appelait Habib Grimzi ; en 1983 il avait vingt-six ans. Pour les besoins du récit, il s’appelle Rachid Abdou. Habitant Oran, il est venu passer quelques jours en France, en ce mois de novembre, pour rencontrer celle avec qui il correspond depuis le lycée, Patricia. Le 13 au soir, il monte dans le Bordeaux-Vintimille qui doit le conduire à Marseille où il prendra un bateau pour rentrer en Algérie. Il a apprécié son séjour, les Français se sont montrés accueillants. Pourtant, Patricia le prévient : « Fais attention à Marseille, c’est une ville dangereuse. »

C’est là, dans ce train, qu’il rencontre la bêtise et la haine de quelques aspirants légionnaires en route pour Aubagne. Ils trouvent en lui un ennemi commun, l’Arabe, qui leur donne l’occasion de prouver leur virilité : tabasser à trois un homme désarmé, c’est tellement ça être un homme, un vrai, un légionnaire…

De toute sa vie, Santini n’a jamais perdu une seule seconde à réfléchir.

On peut se dire que ces types-là ne nous ressemblent pas. Ivres, violents, racistes : décidément, ils sont bien loin de nous qui lisons des livres qui nous font réfléchir, nous lecteurs. Nous pouvons condamner en toute conscience. Mais Jean-Baptiste Harang interroge aussi le silence des autres, de tous les autres passagers des deux compartiments arpentés par les fous furieux. Il ne s’est trouvé qu’un contrôleur pour porter aide et attention à l’Arabe malmené. Tous les autres se sont tus. Il est facile de savoir pourquoi : ils avaient peur. Moi aussi j’aurais eu peur.

Jean-Baptiste Harang, qui était au moment des faits, de ce fait divers comme tant d’autres (comme l’horreur se cache bien derrière ce mot d’une significative banalité…), correspondant régional de Libération à Toulouse, raconte les faits sans passion mais sans froideur non plus. Le récit est factuel et précis, le passé des différents protagonistes est très rapidement brossé : il n’y a à l’évidence pas à s’étendre sur le portrait psychologique de ces assassins qui ne sont que des caricatures d’eux-mêmes. Ils finissent en prison, pour des peines de longueurs variées. Certains sont sortis aujourd’hui, peut-être même celui qui a pris perpétuité. Si la prison les a tenus éloignés de nous pendant des années, leur a-t-elle fait prendre conscience de leurs actes ? Ont-ils compris ? Leur seul sincère regret à l’époque était de ne plus pouvoir faire carrière dans la Légion…

Mais la vraie question est : est-il possible à la société aujourd’hui d’empêcher de couver en son sein des types pareils ? Les faits ont beau dater de 1983, il est évident que des crimes de même nature ont lieu aujourd’hui encore, même s’ils ne provoquent pas toujours la mort des victimes. Vous et moi, qui ne pouvons lutter dans un compartiment contre trois futurs légionnaires déchaînés, pouvons-nous quelque chose avec nos livres, nos lectures et notre indignation ?

 

Bordeaux-Vintimille

Jean-Baptiste Harang
Grasset (Ceci n’est pas un fait divers), 2013
ISBN : 978-2-246-78571-2 – 121 pages – 12,10 €

 

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7 commentaires sur “Bordeaux-Vintimille de Jean-Baptiste Harang

  1. Une question qu’on se pose tous les jours, un monde qui tend à nous dire qu’on peut se rhabiller, avec nos bouquins, mais continuons. on va pas céder. Et j’aurais beaucoup à dire sur les agressions dans les transports en commun ou dans des lieux publics, face à des têtes tournées ailleurs pour ne pas voir.

    • Sandrine

      C’est tellement difficile d’agir et facile de condamner… ce genre de texte aide à réfléchir…

  2. C’est vrai, mais je crois que parfois le nombre ferait la différence…ah non…

  3. Un titre que je note 🙂

    • Sandrine

      C’est un texte qui va à l’essentiel et qui donne à réfléchir. Je t’en souhaite bonne lecture.

  4. je me souviens encore de cette histoire, c’est terrible le racisme ordinaire!

    • Sandrine

      A la même époque, il y avait eu l’histoire de Fabienne qui s’était fait violer dans un train de banlieue. Je m’en souviens car Coluche avait fait une blague immonde dessus…

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