Le vieux roi en son exil d’Arno Geiger

Le vieux roi en son exil« Toute mon enfance j’avais été fier d’être son fils. »

coeur animéMais cet homme-là n’est plus. Celui qui se tient devant Arno Geiger n’a plus grand-chose à voir avec l’homme qui fut son père. Le cerveau peu à peu rongé par la démence, il oublie. Il ne sait plus qui il est, où il se trouve, qui sont ces gens qui s’occupent de lui. Il leur faut beaucoup de patience et d’amour pour répéter, rassurer, étayer en quelque sorte ce vieil homme perdu qui n’aspire qu’à rentrer chez lui…

Par ce texte, qu’Arno Geiger a voulu écrire avant la mort de son père,  c’est comme s’il lui construisait une maison de papier, un endroit rassurant ou vous et moi pourrions découvrir celui qu’il a été et celui qu’il est devenu. Un homme comme les autres, fils de paysans austères, beaucoup de frères et sœurs, peu de tendresse. La Seconde Guerre mondiale (de côté des vaincus) au sortir de l’adolescence, puis son village de Wolfurt pour seul horizon, même pas un voyage de noce le moment venu. Un père laborieux, attentif autant que faire se peut à l’époque, une maison qu’il bâtit de ses mains, une épouse de quinze ans sa cadette qui le quitte avant que sa tête ne fasse de même.

Histoire d’un père, bribes d’une histoire personnelle pour écrire une famille et retrouver des souvenirs, des images à fixer. Peut-être aussi pour mieux effacer le présent de l’écriture, celui d’un père qui oublie, s’énerve, insulte, qui d’une petite phrase ruine la patience de son entourage.

« Je vois souvent dans le pauvre homme privé de sa raison le père des jours anciens. Quand son regard est clair et qu’il me sourit, ce qui par bonheur arrive très souvent, alors je sais que j’ai bien fait de venir, pour lui aussi. »

Le vieux roi en son exil est un livre aussi infiniment triste qu’il est beau. Arno Geiger sait que ni sa patience ni son amour ne feront rien pour améliorer l’état de santé de son père et pourtant, il explicite avec une immense tendresse chaque petit bonheur, chaque étincelle dans l’œil du vieil homme qui ravive la filiation qui les unit et que la maladie ne peut détruire.

Arno Geiger chuchote à notre oreille. Le style est simple, sans grandiloquence ni pathos. Il touchera n’importe quel lecteur, peut-être même trop profondément. Parce qu’on a eu des parents, devenus vieux ; parce qu’on sera un jour une vieille personne et qu’on aura besoin de quelqu’un à nos côtés. Parce qu’on aimerait ça quelqu’un qui écoute sincèrement.

Les nouveaux liens qu’Arno Giger tisse avec son père qui s’en va ne sont pas assez puissants pour le retenir. Ils créent pourtant une nouvelle relation qui permet cette écriture autobiographique intense, personnelle et pourtant si universelle. Plus August oublie et plus Arno écrit sur le passé, comme un rempart. Pour que l’August Geiger malade ne remplace pas l’autre, ne fasse pas oublier le père, laissant ainsi la maladie l’emporter aussi sur les bien portants.

« C’est comme si je voyais mon père se vider de son sang au ralenti. La vie s’écoule de lui goutte à goutte. Le sentiment que c’est là mon père, l’homme qui a contribué à m’élever, demeure intact. Mais les moments où je ne reconnais plus le père des jours anciens sont de plus en plus fréquents, le soir surtout. »

 

Le vieux roi en son exil

Arno Geiger traduit de l’allemand par Olivier Le Lay
Gallimard, 2012
ISBN : 978-2-07-013587-5 – 179 pages – 17, 55 €

Der alte König in seinem Exil, parution en Autriche : 2011

 

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12 commentaires sur “Le vieux roi en son exil d’Arno Geiger

  1. Hum, pas sûr que je puisse lire ce livre (j’ignorais que j’étais une petite chose fragile sur le sujet…)

    • Sandrine

      Ça n’est pas non plus un sujet qui me tente a priori et pourtant… J’espère avoir fait ressentir dans mon billet toute la douceur et le tact d’Arno Geiger parce que c’est vraiment un très beau texte.

  2. Je te sens très touchée, l’émotion passe dans ton billet mais sans pathos. Le sujet ne me gêne pas. Pourquoi pas, si je croise le bouquin en bibliothèque…

    • Sandrine

      La simplicité des mots, l’expression de l’amour et du désarroi sont exprimés comme rarement… Du coup oui, je suis touchée et j’imagine que beaucoup le seront comme moi.

  3. Ouf quel beau billet tout en sensibilité. Pour l’heure je ne sais pas car un sujet très émotif pour moi mais je note pour une lecture en devenir.

    • Sandrine

      C’est un livre qui parle forcément à tout le monde, à beaucoup en tout cas, car on a tous un parent ou un grand-parent ou un proche qui a dû affronter longtemps la maladie. Le fait qu’ici la maladie touche les facultés intellectuelles et émotionnelles et que le narrateur raconte tout ça avec sincérité (c’est autobiographique) est vraiment très fort.

  4. Je ne me sentais a priori pas trop concernée par le sujet mais tu as une manière d’aborder ce livre qui me donne très envie de le lire…

    • Sandrine

      J’en suis ravie. Je n’ai pas écrit le mot Alzheimer dans mon billet, parce qu’il ne s’agit pas tant de ça que les rapports d’un fils et d’un père. Pas facile en plein été de donner envie de lire un livre sur un sujet en apparence aussi difficile. Je suis ravie si j’y arrive 😉

  5. j’aurais un peu peur d’être trop touchée par ce livre, mais tu en parles si bien que je tenterai peut-être le coup!

    • Sandrine

      Tu seras touchée, je n’en doute pas, émue, mais tu découvriras une très belle plume !

  6. Ça a l’air intéressant, touchant, mais je crois que c’est une lecture bouleversante. Vais-je oser franchir le pas ?

    • Sandrine

      Je l’ai choisi parce que je m’intéresse en ce moment à l’écriture autobiographique. ET ce texte est d’autant plus touchant qu’il l’est…

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