D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

D'après une histoire vraieDelphine de Vigan a été marquée par les retombées médiatiques de son précédent livre, Rien ne s’oppose à la nuit. Elle y racontait le suicide de sa mère, se dévoilant beaucoup. D’après une histoire vraie rapporte la façon dont elle a vécu la réception de ce livre à succès, ce qu’il a changé dans sa vie, comment ses proches et sa famille ont réagi. Un témoignage donc.

Quoique.

D’après une histoire vraie met en scène une écrivain qui vient de remporter un grand succès médiatique grâce à un livre très personnel sur le suicide de sa mère. La quarantaine, mère de jumeaux adolescents sur le départ, elle vit à Paris et est la compagne d’un célèbre animateur d’émission littéraire prénommé François. Même sans affinités avec un certain milieu germano-pratin, on reconnaît Delphine de Vigan très rapidement. Et puis son nom est écrit sur la couverture. Et puis elle dit « je ». Delphine de Vigan donc.

Quoique.

Disons Delphine.

Malgré son succès, Delphine est très vulnérable : ses enfants viennent d’avoir le bac et quittent le domicile où elle se retrouve seule ; François voyage beaucoup aux États-Unis pour une série documentaire ; elle reçoit des lettres anonymes très virulentes d’un membre de sa famille qui l’accuse d’avoir exposé leur vie à tous ; et surtout, elle a de plus en plus de mal à écrire. Delphine rencontre alors L. lors d’une soirée. L. est tout ce que Delphine n’est pas, la femme qu’elle aurait aimé être. Elles deviennent amies, se voient de plus en plus. Bientôt même, L. est la seule personne que voie Delphine. Elle a lu tous ses livres et l’encourage sans relâche à écrire. Mais pas n’importe quoi : elle ne doit plus dévier de l’autobiographie. Selon L., la fiction est morte, ce que les lecteurs veulent, c’est du Vécu.

Les gens en ont assez des intrigues bien huilées, de leurs accroches habiles et de leurs dénouements. Les gens en ont assez des marchands de sable ou de soupe, qui multiplient les histoires comme des petits pains pour leur vendre des livres, des voitures ou des yaourts. Des histoires produites en nombre et déclinables à l’infini. Les lecteurs, tu peux me croire, attendent autre chose de la littérature et ils ont bien raison : ils attendent du Vrai, de l’authentique, ils veulent qu’on leur raconte la vie, tu comprends ?

Mais Delphine résiste, Delphine ne veut plus mettre ses tripes sur le papier, elle aspire à retrouver le confort de la fiction. Alors L. se fait pressante. Puis inquiétante. Le lecteur sait depuis le début, Delphine le lui a confié, qu’il faut se méfier d’elle. De L. bien sûr, pas de Delphine.

Quoique.

S’il faut se méfier de quelqu’un dans ce roman, c’est bien de Delphine de Vigan qui maîtrise à merveille le jeu littéraire qu’elle met en place. Il n’est pas dans mes intentions de divulgâcher cette brillante intrigue, mais bien plutôt d’en dire assez pour donner envie de s’y frotter. Très habilement, Delphine de Vigan multiplie les effets de réel, installant le lecteur dans une histoire dont il pense connaître la protagoniste et, pour peu qu’il soit lecteur de suspens psychologiques, le déroulement. Elle lui joue le jeu du livre-réalité (à l’image de la télé-réalité) : que va-t-on apprendre de croustillant sur le célèbre François ?!

Mais mieux encore pourtant que les effets de réel sont les effets de fiction qui achèvent de bluffer le lecteur. D’après une histoire vraie se place sous l’égide de Stephen King, en particulier de Misery et de La part des ténèbres, c’est-à-dire de romans où les écrivains sont victimes de leur écriture. Il manipule d’ailleurs les codes du thriller : la tension s’installe, le rythme est parfois un peu lent, mais le lecteur est ferré.

Au-delà de son incontestable habileté littéraire, Delphine de Vigan se livre ici à une analyse du lectorat français aujourd’hui : ce que veut le lecteur, c’est de l’intime, de l’autofiction. Et il veut du Vrai sur toute la ligne, ne pas être floué par la fiction. Il veut pouvoir départager. L’autofiction, c’est la téléréalité de la littérature : le lecteur veut tout voir, l’écrivain doit donc tout dire. Se déballer.

Oui, les gens croient ce qui est écrit, et c’est tant mieux. Les gens savent que seule la littérature permet d’accéder à la vérité. Les gens savent combien cela coûte d’écrire sur soi, ils savent reconnaître ce qui est sincère et ce qui ne l’est pas. Et crois-moi, ils ne s’y trompent jamais.

Delphine de Vigan choisit de jouer avec les codes de l’autofiction : vous y tromperez-vous ?

 

D’après une histoire vraie

Delphine de Vigan
Lattès, 2015
ISBN : 978-2-7096-4852-3 – 478 pages – 20 €

 

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51 commentaires sur “D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

  1. Pfou, deuxième billet que je lis ce matin, et à chaque fois cela me donne terriblement envie de découvrir ce ‘roman’, mais ai-je toutes les clés? Je n’ai pas lu le précédent et il y a peu j’ignorais qu’elle était la compagne de FB.

    • Sandrine

      Moi non plus je n’ai pas lu Rien ne s’oppose à la nuit et le fait qu’elle soit la compagne de François Busnel était tout ce que je savais de sa vie privée : ça suffit amplement, crois-moi.

  2. Tu as réussi à me donner envie de le lire alors que j’avais détesté l’autofiction dans « rien ne s’oppose à la nuit » (ou justement parce que j’avais détesté ;))

    • Sandrine

      Je ne peux vraiment rien dire de précis sur l’intrigue, ça serait dommage, mais le fait d’avoir aimé ou d’avoir lu ou pas son précédent livre ne change rien à l’affaire, à mon avis.

  3. Très très intéressant. En te lisant, je pense aussi au dernier roman de Laurence Tardieu. J’ai hâte de lire celui-ci.

    • Sandrine

      Aïe, ma première et unique expérience avec Laurence Tardieu s’est plutôt mal passée, mais qui sait, je retenterai peut-être un jour…

  4. J’ai adoré me faire avoir dans ce roman. Moi non plus je ne veux rien divulgâcher, mais punaise que c’est bon de lire un tel roman ! 🙂

    Jolie pied de nez en tout cas à ses détracteurs. Elle est très très forte.

    • Sandrine

      Je ne sais pas si Delphine de Vigan a beaucoup de détracteurs, moi je n’étais pas parmi ses admiratrices, en tout cas. A la base, l’autofiction qui se répand, ça n’est pas pour moi. C’est le sujet qui a attiré mon attention, un sujet à la Stephen King avec un écrivain qui n’arrive plus à écrire et va être manipulé… Ah la la, qu’est-ce qu’on a envie d’en dire plus !

  5. ajouté à ma liste d’envies!

    • Sandrine

      Tu fais bien. Tu peux même faire direct un tour à la librairie parce que tu vas l’aimer ce roman !

  6. Tu m’as convaincues. J’hésitais à lire cette écrivain, car je suis souvent déçue par les livres à succès et donc leurs auteurs. Je l’ajoute moi aussi à ma wish-list (désolée pour l’anglicisme, mais « la liste de mes envies » me fait trop penser à un livre justement à succès, que je n’ai pas vraiment aimé…)

    • Sandrine

      Ecoute pour l’instant, on n’est pas encore sûrs que ce soit un livre à succès puisqu’il sort aujourd’hui. Disons que c’est un livre dont on parle…

      • Ah pardon ! En fait pour le livre à succès je parlais de « Rien ne s’oppose à la nuit »

  7. Evidemment toi aussi tu nous manipules pour nous donner envie !!! Tsss ! 😉 J’avais aimé Rien ne s’oppose à la nuit (quoique), aimé parce que l’on ne peut pas ne pas aimer ce qu’elle dit et détesté la partie où elle nous invite à la regarder écrire, donc mitigée depuis. Là du coup, je ne sais pas, je n’en fais pas une priorité mais je sais que je le lirai… Même si d’être la compagne de F. Busnel n’est pas un critère pour la servir selon moi. On a beau ergoter sur le sujet, ça lui donne une visibilité immédiate dont beaucoup sont privés…

    • Sandrine

      Une visibilité peut-être, mais tout le monde ne sait pas qu’elle est sa compagne, au moins pas avant de lire ce livre. Et puis pour ma part, elle n’est pas ressortie grandie du fait que Busnel l’a invitée pour son dernier roman comme si c’était une écrivain comme les autres pour lui : il s’est largement extasié devant son livre et franchement, ce coup-là je l’ai trouvé tout à fait malhonnête.

      • C’est tout à fait ce que je pense ! De même l’encart dans Lire qui justifie pourquoi ses collaborateurs ont décidé de lire le livre, c’est tordu, on retourne le problème à l’envers pour le rendre acceptable mais en toute honnêteté, je trouve ça très très limite… On ne peut pas être juge et partie…ça se saurait, moi j’appelle ça un conflit d’intérêts mais j’entends déjà des cris d’orfraie alors je ne dis rien… 😉

  8. Je n’ai encore jamais lu l’auteure (je crois) et je fuis l’autofiction (beurk) mais là…. oui là je suis tentée 🙂

    • Sandrine

      Après, il y a autofiction et autofiction : j’aime bien plutôt parler d’écrits autobiographiques, parce que si certains auteurs racontent effectivement leur vie, certains le font avec plus de style que d’autres (le style « je me répands » étant celui que je fuis et que j’assimile à l’autofiction. Oui, j’ai une terminologie bien à moi !).
      Ceci dit en ce qui concerne le texte de Delphine de Vigan : c’est bien plus malin que tout ça !

  9. Tentant, très tentant, même si je n’ai pas lu son précédent…

    • Sandrine

      Pas grave. Mais j’imagine que certains lecteurs de son précédent livre vont se retrouver dans celui-ci, dans tous ces gens qui ne cessent de lui demander : « alors, vous allez écrire quoi après ça ? » et « vous avez vraiment vécu tout ça ? »

  10. Je n’ai lu aucun livre de cette auteur dont tout le monde parle.
    Je ne commencerai probablement pas par ce titre mais tu me rappelles qu’il faut que je me lance.

    • Sandrine

      Eh bien moi, je crois que je n’en lirai pas d’autres, en tout cas aucun de ses précédents ne me tente.

  11. Ça pourrait très clairement me plaire. Je note !

    • Sandrine

      La liste s’allonge… 😉

  12. Je dis bien, tu arriverais presque à me convaincre. Parce qu’après l’avis de Leiloona, le tien est assez persuasif. Mais je vais résister à donf !!!!!

  13. oh, oh, un peu de Misery ? Je frissonne !

    • Sandrine

      Oh oui, Misery ! Je ne peux vraiment pas préciser en quoi ce roman de King est si présent ici, mais emprunt il y a et ça fonctionne.

  14. Comme tu le dis si bien : quoique…..

    • Sandrine

      C’est vraiment le mot qui s’est imposé : on croit croire quelque chose, on croit avoir compris, et puis voilà, c’est pas vraiment ça…

  15. Alors là… quel billet époustouflant 😉 D’abord j’avais bien évidemment repéré le roman, et tu m’as définitivement ferrée. Ensuite, je me souviens de ton billet sur ton ancien prof et ses étdes sur l’autobiographie, je lis tes réponses aux commentaires et je me sens finalement attirée aussi par ces récits d’autofiction au sens le plus positif du terme !

    • Sandrine

      Je souhaite vraiment que des gens oublient leurs a priori sur Delphine de Vigan (qui étaient les miens, en tout cas moi, j’en avais pas mal) pour ouvrir ce livre. Car même (voire peut-être SURTOUT) s’ils n’aiment pas l’autofiction (disons celle à la Christine Angot), ils apprécieront ce roman, j’en suis certaine.
      Et oui, comme tu le constates, je retourne vers les écrits autobiographiques, cherchant l’originalité dans la façon de faire. Avec Le vieux roi en son exil d’Arno Geiger et Sept années de bonheur d’Etgar Keret par exemple, je suis ravie d’en explorer la diversité des tons.

  16. Tu m’étonnes que je vais le lire, je n’hésitais pas, mais tu vas convaincre tous les hésitants en deux secondes !

    • Sandrine

      J’espère de tout coeur qu’ils apprécieront. Et qu’ils me le diront !!

  17. Je suis lasse de cette mode des histoires vraies que l’on nous impose en littérature et au cinéma. Le fait que ce soit vécu est devenu un plus par rapport à la fiction et cela m’énerve comme cela m’attriste. Pourtant, j’ai bcp aimé son précédent roman, je ne vais pas manquer celui-ci, et encore moins après avoir lu ton avis !

    • Sandrine

      Delphine de Vigan est aussi lasse que toi, je crois.
      Ravie que tu sois de retour 😉

  18. Un article très tentant, je n’ai qu’une envie : me procurer le livre immédiatement !

  19. Il est sur ma liste de futures lectures.

    • Sandrine

      Il te plaira sans doute !

  20. Aaah j’ai juste adoré ce livre!
    Je ne la connaissais que « de nom » (je ne savais même pas qu’elle était la compagne de M. Lire).
    J’ai vraiment été prise dans ce jeu de réalité/fiction (oui, inconsciemment tu tentes de démêler le vrai du feux tout du long).
    J’ai apprécié son écriture et sa manière de faire monter la sauce.
    Une auteur que j’aurais bien envie de découvrir un peu plus!

    • Sandrine

      J’ai été bluffée aussi, vraiment une bonne lecture de cette rentrée. Par contre, je n’ai pas forcément envie de lire son précédent roman, celui dont il est question dans le livre. Ce genre d’autofiction-là ne me tente pas… mais peut-être sauras-tu me convaincre 😉

      • Habituellement, je ne suis spécialement tentée par ce genre, et depuis quelques temps, je n’ai plus bcp lu d’auteurs français (il me semble), mais c’est vrai que là, je suis curieuse par rapport à son style d’écriture.

  21. Comme toi, j’ai adoré me laisser piéger par cet auteur !

    • Sandrine

      J’ai lu récemment qu’on reprochait aux lecteurs qui aiment ce roman et le disent de cirer les pompes de Delphine de Vigan et de François Busnel : il y a vraiment des gens qui n’ont absolument aucun argument à faire valoir pour en arriver à de telles âneries. Perso, je n’apprécie pas du tout, mais pas du tout François Busnel et du coup, je suis assez fière d’avoir pu l’oublier pour apprécier ce roman.

      • Pareil ! Je trouve que Busnel ne met pas du tout en valeur ses invités et que ses commentaires n’ont pas toujours grand intérêt.
        De plus, je ne vois absolument pas quel intérêt j’aurais à cirer les pompes de Delphine de Vigan…

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