Monsieur Han de Hwang Sok-yong

Monsieur HanQui est ce monsieur Han qui meurt dans la misère, moqué de ses envieux voisins qui ne pensent qu’à récupérer son très modeste appartement ? Il a mauvais caractère, ne sent pas bon, n’est pas causant : ce vieil alcoolique n’inspire guère la compassion. On le pense seul au monde et pourtant quand il meurt, on trouve chez lui un carnet, des adresses. Il avait donc de la famille ? Qui était-il ? Hwang Sok-yong raconte sa tragique et simple histoire, intimement liée à celle du pays.

Han Yongdok, fils de pasteur, est médecin gynécologue à Pyongyang, dans la Corée du Nord occupée par les Soviétiques après la Libération. On lui a déjà reproché son manque de zèle envers le Parti, mais il ne sait pas feindre, même pour sauver sa peau. Le docteur Han est là pour soigner, il ne fait pas de politique. Quand éclate la guerre (juin 1950 – juillet 1953), les autres médecins sont mobilisés, mais lui pas. Son manque d’engagement politique le disqualifie pour le front et lui aurait même valu le camp de travail sans l’intervention du doyen. Il est envoyé à l’Hôpital du Peuple où il travaille dès lors sans relâche. Mais il est affecté aux soins des militaires et membres du Parti, les mieux lotis, alors qu’il souhaite avant tout soigner les petites gens ordinaires. Il vole du matériel et des médicaments pour leur venir en aide et refuse de s’enfuir avec son collègue le docteur So décidé à passer au Sud.

Han est dénoncé, arrêté, emprisonné et exécuté dans la forêt. Il n’est que blessé quand il tombe dans la fosse commune et parvient à s’en sortir. Quand il se décide enfin de quitter le Nord, il choisit de partir quelques jours seul afin d’examiner la situation, puis de revenir chercher femme, mère et enfants. Mais il ne pourra jamais revenir. Il doit reconstruire sa vie au Sud où là encore, il ne veut que soigner les gens du mieux possible : de ce côté-là non plus, monsieur Han ne fait pas de politique. Mais son intransigeance et sa rectitude agacent jusqu’à ses « collègues », faux médecins cherchant à se faire de l’argent en pratiquant des avortements clandestins. Ils le dénoncent comme agent du Nord.

Malheureux, très malheureux docteur Han. Armé de ses seules convictions morales, il est un jouet entre les pattes des corrompus et des envieux du Nord comme du Sud. En ces temps de guerre civile, on attend d’un homme qu’il fasse preuve de zèle patriotique. Mais monsieur Han ne connait que la médecine. Il ne cherche pas à se protéger, à se faire des amis influents. Il n’est pas naïf, il est droit et honnête, jusqu’à l’obstination. Tout à fait le genre de personnage qui ne peut s’en sortir dans un contexte politique où ne survivent que les planqués, les menteurs et les profiteurs. Alors qu’il passe au Sud pour fuir le Nord communiste qui l’empêche de travailler dans des conditions correctes, il se heurte à la corruption qui lui vaut d’être lourdement torturé.

Sans larmes ni pathos, Hwang Sok-yong raconte le malheureux destin de monsieur Han qui comme de nombreux Coréens voit sa famille séparée par le 38e parallèle. Il est victime de la guerre et de puissances qui le dépassent et pour lesquelles il ne compte pas. Le style dépouillé, presque sec, souligne le tragique d’une vie anéantie par l’Histoire. Hwang Sok-yong est homme de peu de mots. L’émotion jaillit plus de la suggestion et des images que de la description. Peu de mots pour donner vie au pauvre homme qui n’a pu que subir et se taire. Ce pauvre homme qui était son oncle et dont il se fait ici la voix.

Voir l’article à l’occasion de l’année France-Corée

 

Monsieur Han

Hwang Sok-yong traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet
Zulma, 2002
ISBN : 2-84304-211-9 – 126 pages – 12,50 €

Hanssi Yeondaeki, parution en Corée : 1970

 

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27 commentaires sur “Monsieur Han de Hwang Sok-yong

  1. Quand j’ai vu que tu te lançais dans la litterature coréenne, j’ai pensé immédiatement, « pas pour moi » , mais ce roman m’attire pour son sujet. Les hommes victimes de l’histoire sont importants à mes yeux. J’ai un peu peur de l’écriture minimaliste.

    • Sandrine

      Moi aussi c’est ce que je crains dans la littérature asiatique. J’imagine une écriture sèche, dénuée de pathos (tant mieux) mais aussi d’émotions, tout en retenue. Moi je suis une latine, il me faut de l’expression des sentiments. Or ici, l’écriture correspond bien au personnage : on n’imagine pas ce monsieur Han hystérique ou violent. C’est un homme discret, presque effacé que des hommes plus expansifs, moins scrupuleux n’ont aucun mal à balayer. Bref, je n’ai pas éprouvé de sentiment d’étrangeté ou d’éloignement face à cet homme, au contraire.

  2. On oublie bien souvent les drames derrière la politique.

    • Sandrine

      et les écrivains sont là pour nous les rappeler…

  3. Il est également dans ma liste, ça m’a donné envie de commencer par lui !

    • Sandrine

      Je crois que cet auteur est très apprécié en Corée. En tout cas, nous avons plusieurs titres traduits en français : c’est bien d’avoir le choix.

  4. Voilà un livre qui donne envie d’être lu en tout cas. Merci.

    • Sandrine

      En lisant le résumé, je craignais de ne pas en savoir assez sur cette période de l’histoire coréenne pour bien comprendre le texte. Mais en fait pas du tout : le lecteur n’est pas noyé sous les références, il y a quelques notes en bas de page et la lecture préalable d’une brève mise au point sur la guerre de Corée est suffisante.

  5. Un thème dur, mais très intéressant. Je le note d’autant plus que je me suis inscrite au challenge coréen.

    • Sandrine

      La séparation des familles et l’exil dans son propre pays sont des thèmes forts qu’on retrouve dans les romans autour de n’importe quelle guerre civile. C’est ce qui fait que ce roman est surtout humain et donc abordable par ceux qui, comme moi, ne connaissent pas ce pays et son histoire. Une bonne entrée en matière je crois pour ce challenge.

  6. Merci Sandrine, je le note dans le Challenge coréen.
    Très beau billet et très envie de lire cet auteur et ce titre tout spécialement !

    • Sandrine

      Du même auteur, il y a aussi Shim Chong fille vendue qui me tente beaucoup.

      • Je l’ai déjà vu passer sur des blogs mais je ne sais pas pourquoi il m’intéresse moins…

  7. très intéressant. Idéal pour découvrir la littérature coréenne.

    • Sandrine

      Oui tout à fait : pas trop long et un sujet universel, abordable par tous.

  8. Voilà typiquement le genre d’ouvrage dont je serais passé à côté dans m’attarder dessus. Mais ta chronique titille ma curiosité et me donne envie d’en savoir plus et de découvrir, moi aussi, ce personnage !

    • Sandrine

      Je suis vraiment ravie que ma chronique éveille ta curiosité pour ce roman : j’espère que tu auras l’occasion de le lire !

  9. Je garde un bon souvenir de Shim Chong fille vendue de cet auteur, quoique ce fut une lecture éprouvante au début, du coup je lirais bien Monsieur Han. La thématique me parle en tout cas.

    • Sandrine

      J’ai repéré et noté cette Shim Chong, en me disant que ça ne devait pas être une lecture de tout repos. A la bib, je n’ai trouvé que Monsieur Han, mais ce n’est que partie remise car je lirai Shim Chong aussi.

  10. Je ne connaissais pas du tout, merci de la découverte 🙂

    • Sandrine

      Les blogs sont là pour ça !

  11. Je suis allée voir à la médiathèque mais ils n’ont pas regroupé les auteurs coréens alors que pour d’autres pays, c’est regroupé (Chine, Russie, etc). Je vais donc devoir les chercher par nom 😉

    • Sandrine

      Alors n’oublie pas ton petit papier pour l’orthographe de ces noms pas toujours évidente. Moi le plus souvent, je fais d’abord une recherche chez moi sur le catalogue en ligne de la bibliothèque.

  12. Le sujet me paraît intéressant. Mais comme je le disais en commentaire sur ton billet concernant la littérature coréenne, j’ai un peu d’appréhension quand même…

    • Sandrine

      Je pense avoir les mêmes, je ne suis pas très à l’aise avec la littérature asiatique. Aussi, j’essaie de choisir des titres pas trop dépaysant pour commencer : romans policiers ou romans historiques.

  13. Tentant, très.

    • Sandrine

      Je suis contente de donner envie même avec de la littérature coréenne qui n’est pas mon pré carré habituel…

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