L’histrion du Diable de Michel Maisonneuve

L'histrion du DiableLa belle couverture colorée de L’histrion du Diable permet au lecteur de deviner de quel personnage il va être ici question : Arlequin. On le sait membre de la commedia dell’arte dès ses débuts au XVIe siècle, mais Michel Maisonneuve choisit de faire remonter ses origines bien avant, à la toute fin du XIVe siècle.

Il se nomme alors Angelo Naselli, il est le fils d’un ancien ouvrier florentin, un de ces Ciompi qui ont dû fuir la ville. Le père Naselli s’est fait colporteur puis contrebandier : tout au long de l’année il va de village en village, la balle sur le dos. Angelo devient bientôt Lecchino, le petit gourmand et grandit dans un hameau de montagne du Nord de l’Italie. La pauvreté est son lot quotidien. Ce n’est que quand il prend la route aux côtés de son père que Lecchino se rend compte de la dangerosité du métier et de la misère du monde qui l’entoure, sans cesse en proie aux guerres. Toute sa vie Lecchino sera sensible au sort des siens.

Le jeune garçon, après la mort ignominieuse de son père, devient l’apprenti de Gonnella, le bouffon du duc d’Este. Il donne alors la pleine mesure de son talent : il apprend à faire rire, à se moquer, à virevolter. Puis il prend la route vers le royaume de France, vers Avignon et son anti-pape, formant peu à peu une troupe dont les facéties ne sont pas toujours appréciées. Il tâte de la prison, doit fuir la peste et la rancune des grands. La troupe se voit confier une carte, une des premières cartes de ce qui sera beaucoup plus tard l’Italie : elle doit l’apporter à plusieurs savants qui tous l’amélioreront, la complèteront. Une vie de voyages et de dangers.

Quelle énergie dans ce roman ! Michel Maisonneuve choisit de faire raconter l’histoire d’Arlequin et de ses amis par un des membres de la troupe, Gianni le goliard, qui parfois cède la parole aux autres. C’est donc avec la verve d’un bateleur que nous est contée l’histoire de Lecchino, parsemée d’interjections, d’expressions dialectales et de dialogues qui donnent vie au récit. Le pittoresque de la langue est un des atouts du roman. Buffaltronio, la Zingara, Micheluccio et Bernabo contestent, s’invectivent, s’insultent vertement et dans la bonne humeur. Même si pourtant, l’enjeu qui les réunit trois nuits de suite autour du feu est de taille : Lecchino devenu très vieux a disparu sans préambule. Son fils Micheluccio va-t-il lui succéder ou le rôle s’éteindra-t-il avec lui ?

Il apparait clairement qu’Arlequin n’est pas un gentil saltimbanque, mais bien un empêcheur de penser en rond, tout comme un bouffon qui se complait dans la provocation. Toujours il s’en prend à l’hypocrisie, à l’argent et surtout à la toute puissante Église catholique. Il souligne l’intransigeance de certains moines et s’amuse de la crudité des gyrovagues. Aux hommes de guerre et de pouvoir il oppose ses mots, ses mimiques et gesticulations. Il est de ceux dont le verbe dérange. Il goûte donc du bâton et de la prison.

Inventer la vie de cet Arlequin fictif permet à Michel Maisonneuve de peindre l’Italie du Quattrocento, le plein éveil de la Renaissance. Déjà des peintres s’affairent dans les églises et chapelles, des hommes de science et de savoir s’appliquent à étudier les grands textes anciens et de riches seigneurs se piquent de mécénat artistique. Sans doute est-ce pour ça que l’auteur s’est permis d’anticiper de plusieurs décennies la naissance de l’Arlequin historique. L’Histoire s’en offusquera certainement, mais le lecteur ne peut que se réjouir d’un récit qui allie humour, dynamisme et discrète érudition.

 

L’histrion du Diable

Michel Maisonneuve
Gaïa, 2015
ISBN : 978-2-84720-469-8 – 519 pages – 22 €

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13 commentaires sur “L’histrion du Diable de Michel Maisonneuve

  1. Ton billet est très très tentant !

    • Sandrine

      J’en suis ravie car c’est un roman dont il me semble qu’on a malheureusement peu parlé.

  2. Oh là là, il est pour moi celui-là encore !
    Je n’en avais pas encore entendu parler. La couv est très belle, j’adore l’Italie, j’aime aussi la comedia dell’arte et les romans historiques. Tu vois, je ne peux pas passer à côté !

    • Sandrine

      En effet, il y a là tout ce qu’il te faut. C’est un livre qui m’a semblé terriblement bien renseigné, sans que la documentation alourdisse la narration. Au contraire, c’est un livre joyeux et léger de ton même si les sujets abordés ne le sont pas forcément.

  3. Ah ! Oui ! J’avais beaucoup aimé « Le chien tchétchène », et celui-ci, avec l’Italie et la Renaissance, la peinture et tout ça ! Oui ! pour moi ! Merci !

    • Sandrine

      Eh bien pour ma part, je n’avais pas entendu parler de cet auteur avant ce roman. Les éditions Gaïa n font pas beaucoup de bruit dans le paysage littéraire, on peut facilement passer à côté de bons romans.

      • C’est vrai. J’ai trouvé chez Gaïa de belles choses comme « Karitas, sans titre » d’une islandaise, très beau livre. Et Maisonneuve ( j’en ai lu un autre, mais oublié, pas terrible ). Le premier Nesbo traduit, c’était chez Gaïa ( le rouge gorge )

  4. J’avais vraiment aimé cette lecture, j’adore ce style et cette ambiance 🙂

    • Sandrine

      Souvent, quand je croise des mots ou citations non traduits dans les romans, ça m’agace si je ne les comprends pas. Mais ici, tout est si fluide et bien amené que ces mots et expressions font partis de l’ambiance ils sont très bien intégrés, c’est comme s’ils aidaient à l’intimité avec le lecteur. J’ai trouvé certains épisodes un peu longs parfois mais comme toi l’ambiance et le style m’ont séduite.

  5. Repéré grâce au billet positif de Lelf justement. Je pense qu’il fera un cadeau super pour Mister. Alors j’attends l’occasion de lui offrir et après, je pourrai le lire comme ça 🙂

    • Sandrine

      C’est aussi une de mes techniques favorites pour faire entrer un nouveau livre à la maison 🙂

  6. Zut de Zut ! encore un qui me tente diablement , mais comment faire???

    • Sandrine

      Dors un quart d’heure de moins par jour (pour commencer) et commande tes courses dans un drive : tu gagnes 3 heures de lecture par semaine !

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