L’imposteur de Javier Cercas

L'imposteur de Javier CercasAprès Une imposture de Juan Manuel de Prada, voici L’imposteur de Javier Cercas. Portraits de deux hommes, deux Espagnols qui ont manipulé l’Histoire pour inventer leur vie. On ne saurait mieux démontrer le poids du passé dans l’Espagne actuelle qui cherche encore ses morts et ses héros.

A l’inverse du personnage de Prada, Enric Maro a bien existé, il est aujourd’hui âgé de quatre-vingt-quatorze ans. Il a été démasqué il y a dix ans par un historien, Benito Bermejo : depuis la fin de la guerre civile, Enric Marco se faisait passer pour un républicain traqué et contraint de fuir le pays et surtout, après la Seconde Guerre mondiale, pour un ancien prisonnier du camp de concentration de Flossenbürg. Il a à ce titre présidé l’Amicale de Mauthausen, prononcé des dizaines de discours devant des milliers de personnes souvent émues aux larmes. Ses prétendus souvenirs, il les a construits à partir de ses lectures et des témoignages des autres. Il s’est fait passer pour la victime qu’il n’était pas, s’ouvrant par sa faconde et sa longévité une voie vers les médias ravis de trouver un client aussi charismatique. Enric Marco est devenu le rescapé héroïque dont le pays avait besoin.

Javier Cercas stipule à plusieurs reprises qu’il se fait violence pour écrire ce livre :

Mes efforts en ce sens ont commencé alors que je le poursuivais déjà depuis plusieurs mois et que je menais une lutte sans merci contre lui, après avoir surmonté le dégout initial qu’il m’inspirait…

Son but ? Comprendre. Comprendre comment et pourquoi Enric Marco a pu devenir l’imposteur. Ce qui passe par beaucoup de travail de recherches, de rencontres de témoins (tous les gens qui ont côtoyé Marco avant le scandale l’admiraient), mais aussi d’entretiens avec Marco lui-même qui furent comme autant de combats. Car Marco n’a jamais reconnu ses torts, il n’a jamais demandé pardon. Il n’a au contraire jamais cessé de se justifier.

Marco explique à Cercas qu’il a fait comme lui : utilisé la fiction pour faire passer un message. Comme un écrivain, il a créé un personnage, celui d’un Espagnol prisonnier dans un camp nazi et que grâce à ce personnage, l’Espagne a entendu parler des camps. C’est grâce à lui que ces morts et ces déportés ne sont pas tombés dans l’oubli, grâce à lui que journalistes, historiens et simples citoyens, même les enfants des écoles ont pu entendre parler des camps, ont saisi la réalité de l’horreur. Ont pleuré d’émotion aux discours de Marco.

J’ai démontré que tout le monde s’en fichait de cette infamie, que, du moins en Espagne, personne ne voulait en entendre parler, elle n’avait intéressé personne et continuait à n’intéresser personne. […] avec mon imposture, j’ai démontré que l’Holocauste n’existait pas dans notre pays ou qu’il n’intéressait personne. Ne me dites pas que j’ai fait du mal à qui que ce soit.

Jorge Semprún, survivant de Buchenwald, écoute Enric Marco s'exprimer (2004)
Jorge Semprún, survivant de Buchenwald, écoute Enric Marco s’exprimer (2004)

On mesure le cynisme de Marco et pourtant il n’a pas tort : pour les Espagnols, il était « champion ou héros ou rock star de ladite mémoire historique« . Du mensonge est sorti un bien. Cette affirmation lui a servi de défense auprès de tous quand le scandale Marco a éclaté. Car le vieil homme de plus de quatre-vingts ans n’a rien lâché : il a avoué ses mensonges en les justifiant encore et toujours. Il ne s’est pas caché ou dérobé à la presse au contraire : il s’est défendu, a dénoncé la façon dont on s’acharnait sur lui.

Sans nul doute ce Marco est un personnage : un personnage de roman égaré dans la réalité. A maintes reprises, Javier Cercas souligne les similitudes entre Marco et Alonso Quijano : tous deux ont voulu transformer la réalité pour se la rendre supportable. L’un est devenu Don Quichotte, l’autre le héros d’un livre de Cercas. Mais Marco a pour lui d’avoir existé, de l’avoir fait : il a été sa propre fiction. Avec Vargas Llosa, on ne peut que souligner le « génial talent d’imposteur » du grand affabulateur qu’a été Marco. Porter l’imposture à un tel degré tient du génie. Celui de Cercas tient au démontage de la statue. Marco n’était pas un calculateur machiavélique, il a tricoté ses mensonges au fur et à mesure, profitant de l’ignorance de quasi tous, de l’indifférence de la plupart et le moment venu, du besoin de mémoire. Il n’y a pas de plan réfléchi à la base ni de grande manipulation planifiée, mais bien de l’opportunisme.

Le lecteur de L’Imposteur est au final dans une situation bien délicate, partagé entre l’admiration pour l’ampleur de l’imposture et la révolte face au mensonge et à la manipulation cynique. État d’esprit identique à celui des lecteurs émus de Survivre avec les loups, présenté par son auteur Misha Defonseca comme l’autobiographie de celle qui échappa aux camps nazis et vécut seule en forêt. Insupportable chantage aux sentiments. Ceux qui incarnent notre passé mentent, les témoins sont des baudruches qui insultent notre compassion, notre désir de comprendre. Ils profitent sans scrupules de la culpabilité rétrospective qu’ils sont censés incarner. Ils sont un pied de nez à l’omniprésent devoir de mémoire qui nous tient respectueux.

Ces affabulateurs sont sans doute hors normes, mythomane dans le cas de Marco. Ils sont peut-être aussi les signes que notre engouement pour la mémoire historique, devenue l’industrie de la mémoire a besoin de limites, que tout ce qu’elle recycle n’est pas bon à prendre. C’est quand un historien s’empare du cas Marco que la vérité se fait jour. Car l’historien n’a à voir ni avec le sensationnel médiatique qui fait pleurer dans les chaumières ni avec le devoir de mémoire mais avec les faits et la vérité.

Enric Marco s’avère coupable au nom de l’Histoire, mais ce que démontre ici Javier Cercas c’est qu’il est aussi un grand maître de la fiction, comme Don Quichotte car tous deux « ne se sont pas résignés à la grisaille de leur vie réelle mais ont inventé et vécu une vie héroïque fictive« . Moralement répréhensible, Marco a donné vie à son rêve.

 

L’imposteur

Javier Cercas traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic
Actes Sud, 2015
ISBN : 978-2-330-05307-9 – 403 pages – 23,50 €

El impostor, parution en Espagne : 2014

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L’imposteur de Javier Cercas

25 commentaires sur “L’imposteur de Javier Cercas

    1. Je n’ai pas écouté… d’ailleurs, je n’écoute plus cette émission du tout, j’y entends beaucoup trop Ono-dit-Biot à mon goût (l’école Busnel en fait…).

    1. La seule critique que je ferais, mais que je n’ai pas su où caser dans ce déjà long billet, c’est le style de Cercas. Les répétitions de formules du genre « Marco dit que… », « Marco se souvient de ou prétend se souvenir »… sont rapidement lourdingues : on a bien compris qu’il rapporte les paroles d’un menteur. Idem quand il reprend plusieurs fois des arguments et épisodes toujours présentés comme si c’était la première fois qu’il les citait (la citation de Faulkner par exemple).

  1. Brillant billet! De toute façon j’ai envie de lire ce roman, et comme il est à la bibli… Une histoire troublante quand même que celle de cette homme (jamais je n’avais entendu parler de cette imposture avant)

    1. Ah ça, il est certain que ce Marco n’est pas sympathique. Ceci dit, il a quand même de grands talents, même s’ils sont moralement répréhensibles… Du coup, il est assez fascinant par son ambiguïté.

    1. Je n’ai pas trouvé le style très fluide, au contraire : beaucoup de répétitions, des paragraphes très compacts, font qu’on peut avoir du mal à accrocher…

    1. C’est en fait assez déconcertant de constater à quel point ce mensonge s’est fait assez « naturellement » dans ce pays où le passé est zone dangereuse…

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2015/10/31/limposteur-de-javier-cercas/