La battue de Rohan Wilson

La battueJ’ai tellement chroniqué de romans historiques sur Tête de lecture, de ces romans mémoire qui traduisent l’opiniâtre persistance du passé, qu’il est presque superflu de rappeler l’importance de la littérature en ce domaine. D’autant plus je crois quand il s’agit d’un pays aussi lointain que l’Australie, d’une région presque mythique comme la Tasmanie. Ses habitants originels ayant été massacrés, ce peuple sans archives n’est plus que traces et souvenirs. A lire La Battue pourtant, il semblerait que le jeune Rohan Wilson a vécu ces moments-là, ceux des traques, des viols et des morts.

Le roman s’ouvre sur Black Bill, le Vandémonien, natif de la terre de Van Diemen. Les siens viennent solliciter son aide dans la guerre qui s’annonce contre les Blancs colonisateurs. Mais Black Bill a choisi son camp : il est l’obligé de John Batman et de personne d’autre. C’est donc à ses côtés qu’il s’engage dans la battue dont deux autres Noirs font partie. Quatre repris de justice également. En tout neuf hommes s’enfoncent dans la jungle pour de l’argent, des terres ou en échange d’une promesse de liberté. Chasse à la prime et chasse aux Noirs.

Rohan Wilson ne s’arrête guère aux motivations de chacun. On ne saura pas qui ils sont ni ce qui les pousse. Ils travaillent pour John Batman qui cherche à étendre ses propriétés sur les terres tribales. Pour encore plus de richesses et de pouvoir. Et puisque les autochtones refusent de partir, il faut les éliminer.

Le jeune auteur australien s’attache particulièrement à décrire la forêt, hautement inhospitalière aux colons britanniques, ô combien profonde. Ce n’est qu’avec l’aide d’Aborigènes convertis à leur cause que ces derniers peuvent s’y orienter et pourchasser leurs proies. La Battue se présente donc comme largement descriptif : couleurs, odeurs, bruits, faune, chaleur… tout est sensations et dangers. Et guère de lyrisme car le style est très sec, factuel.

Aucun personnage ne s’épanche, il faut les comprendre grâce à quelques brefs dialogues (dénués de ponctuation) et à travers leurs actions. Quand à la fin, le roman se centre sur Black Bill et sa vengeance à l’encontre du chef Manalarguenna, on effleure l’ampleur du personnage : un père blessé, un homme donc, qui devient soudainement bien plus humain. Défaut de rationalité ? J’aurais voulu savoir pourquoi Black Bill s’est battu pour Batman contre les siens. Pourquoi certains indigènes se sont-ils rangés du côté des colonisateurs et exterminateurs ? Pour le droit d’être traités de sales Noirs par les Blancs ? Pour une méchante cabane loin de la maison du maître ?

Nul doute que ce roman met au jour une histoire méconnue, celle de la Black War et qu’il donne envie d’en savoir plus. Il choque par sa brutalité, par sa violence primaire, par l’absence totale d’humanité et de compassion. Il interroge, il perturbe : un fort roman.

 

La battue

Rohan Wilson traduit de l’anglais par Nadine Gassie
Albin Michel (Les Grandes Traductions), 2015
ISBN : 978-2-226-31708-7 – 288 pages – 22 €

The Roving Party, parution en Australie : 2011

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22 commentaires sur “La battue de Rohan Wilson

  1. Je ne connaissais pas ce roman, mais, coincidence, viens juste de lire un récit de voyage intitulé Aborigènes…(chez Transboreal!)

    • Sandrine

      Avec ce roman, on est très près de la nature, avec cette forêt si hostile que traversent les rabatteurs à la poursuite des indigènes. Malgré lecture, j’ai encore du mal à comprendre comment on poursuit quelqu’un dans cette immensité verte…

  2. la forêt, personnage ami ou ennemi, selon comment on la vit, voit, considère ou utilise…Et puis un massacre…Ce livre m’intéresse.

    • Sandrine

      D’autant plus intéressant que le sujet est rarement abordé, du moins dans les littératures qu’on nous traduit.

  3. je ne connais pas ce roman que je vais noter, j’ai lu plusieurs romans mais qui avaient trait aux aborigènes d’Australie, Nouvelle-Zélande

    • Sandrine

      La Tasmanie est une île qui fait partie de l’Australie. Renseignements pris suite à cette lecture, les deux îles ne devaient en former qu’un il y a de très nombreuses années, et la mer est venue recouvrir tout ça. Donc les Aborigènes de Tasmanie au moment où se déroule ce roman sont cousins de ceux présents en Australie même.

  4. Le thème m’intéresse, surtout si ce peuple a complètement disparu et ne peut plus témoigner lui-même.

    • Sandrine

      La diversité du monde disparait peu à peu. Partout il y a des hommes qui pensent détenir la Vérité et qui cherchent à l’imposer par la force. Rien ne change, seuls les plus forts survivent, les mieux armés, les plus nombreux…

  5. Ca a l’air dérangeant, en effet.

    • Sandrine

      Disons que l’écriture est très aride, mais rien d’illisible cependant.

  6. Dérangeant mais intéressant. La forêt vierge peut être dangereuse… J’espère que ma claustro envahissante ne souffrira pas trop de cette forêt très dense

    • Sandrine

      On voit ici comment, bien que les Aborigènes aient l’avantage du terrain (et du nombre dans un premier temps), ils ont été vaincus par les armes à feu mais aussi par la détermination des colons.

  7. Aaah voilà une idée de lecture originale et intéressante pour moi au rayon romans historiques ! Merci pour cette découverte. Tiens, d’ailleurs quand j’y pense, idée de lecture autour du monde à travers une thématique, ce serait pas mal, les romans historiques !

    • Sandrine

      Elle s’étoffe la liste d’auteurs autour du monde ! Je n’y proposerai pas de thématique, mais il est certain que pas mal d’auteur s’attachent au passé de leur pays, qui bien souvent explique le présent…

  8. Lire sur le sujet oui, mais probablement pas avec ce titre (les dialogues sans ponctuation 🙁 ). Rien à voir, mais as-tu avancé dans la liste des auteurs du monde? Je lis actuellement un auteur Ouzbek trouvé par hasard, je suis encore perplexe, mais ça se lit 😉

    • Sandrine

      Je ne comprends pas bien pourquoi certains auteurs se passent de cette ponctuation-là : un tiret pour chaque personne qui parle, ça aide… je ne suis pas contre les fioritures stylistiques, mais je ne vois pas ce que ça apporte ici.
      Et pour la liste en question, c’est pour la fin du mois 😉

  9. J’ai beaucoup aimé les niveaux de langue selon l’origine des personnages et moins apprécié le manque de repères historiques de ce génocide ignoré.Vous avez raison,un roman fort.

    • Sandrine

      On dirait que l’auteur n’a pas pensé à l’exportation en écrivant 😉
      Et je m’étonne d’avoir si peu entendu parler de ce roman dans les médias traditionnels… australien, ça n’est pas si différents des américains dont nous raffolons tous tant, c’est peut-être le côté roman historique qui gêne…

  10. J’ai adoré ce roman 🙂

    • Sandrine

      Je trouve que malheureusement, on n’en a pas beaucoup entendu parler…

  11. Un libraire m’avait conseillé ce titre au festival de Saint Malo, je m’étais précipitée … J’ai parcouru ensuite (ben ouais …) la première page qui m’a fait furieusement pensé au style qui m’avait fait grincer des dents de « La route » ( que tu avais aimé, par contre, si je me souviens bien …) Du coup, je l’avais laissé prendre la poussière sur l’étagère ! Suite à ta note, je vais aller le sortir de son purgatoire !

    • Sandrine

      Oui, l’écriture est assez aride et oui, j’ai aimé La Route mais pas tout ce que j’ai lu de McCarthy, justement en raison de ce style si particulier. La comparaison ne m’a pas semblé si évidente, même si suggérée par l’éditeur. Je trouve que Rohan Wilson possède son propre style, à la ponctuation certes aléatoire comme chez McCarthy, mais ça ne fait pas tout.
      Je ne peux donc que te conseiller de reprendre ta lecture…

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