La nuit du bucher de Sandor Marai

La nuit du bucherEn 1598, un jeune carme espagnol, narrateur de La nuit du bucher, arrive à Rome. Il est inquisiteur à Avila et vient perfectionner ses connaissances au contact des confortatori, ces hommes, clercs ou laïcs, chargés de réconforter les condamnés avant exécution.

Ces consolateurs, ou « confortateurs » veillent toutes les nuits dans l’attente d’une sollicitation. Appelés, ils se rendent dans la cellule de l’hérétique pour lui donner une dernière chance de retourner dans le giron de l’Église. Ainsi le narrateur en apprend-il plus sur les procédures internes et confidentielles de l’Inquisition italienne dont le fonctionnement diffère de l’espagnole.

Et le lecteur d’en apprendre lui-même beaucoup sur les rouages de cet instrument de mort et de torture. Grâce au point de vue adopté par Sándor Márai, c’est de l’intérieur et sans recul ni cynisme qu’on découvre le Saint-Office. Le narrateur ne porte pas de jugement critique, il présente et explicite le merveilleux fonctionnement de l’institution. Son aveuglement est total et sa foi inébranlable. Au moins jusqu’à la veille de son départ, où on décide qu’il assistera à une giustizia : consolation puis mise à mort du condamné. Il s’agit d’un « hérétique acharné » : Giordano Bruno, qui jusqu’à la fin refusera l’aide de l’Église.

Sándor Márai ne s’attarde pas sur la philosophie de Bruno : il le prend au dernier jour de sa vie mais ne revient pas sur les théories qui ont fait de lui un hérétique. Il s’agit vraiment ici de décortiquer la machine avec la logique de ceux qui en sont les rouages. Est ainsi souligné le paradoxe de l’Inquisition qui fonctionne pour l’Église, elle-même bâtie sur le Christ qui est amour du prochain. Jamais les confortatori ne doutent du bien fondé de leur mission.

La lueur des braises projetait un reflet rougeoyant sur le visage de ces hommes simples et sains, des visages débonnaires qu’aucune pensée vaniteuse n’avait déformés et sur lesquels on pouvait lire la sérénité joyeuse que procurent la bonne conscience et le dévouement souriant de l’expert toujours prêt à effectuer son labeur.

Aucun ne voit ni même n’entrevoit de contradiction entre ce qu’il fait et le message du Christ tant l’Église est parvenue à annihiler toute réflexion. Tous sont d’accord :

…il n’y aurait pas d’ordre dans le monde tant que vivraient des hommes qui feraient l’expérience de penser par eux-mêmes.

Quand Sándor Márai écrit La nuit du bucher en 1974, il est en exil (en Italie) d’un pays opprimé par le joug soviétique. Dès lors, on transpose aisément ses propos d’une époque à l’autre.

Car maintenant il ne s’agit pas de savoir qui a raison. Maintenant ce qui compte, c’est de savoir qui possède la force de faire croire au monde sa propre vérité…

Le zèle inquisitorial des Italiens, qui fait l’admiration du narrateur, trouve donc trois siècles et demi plus tard un sombre écho historique :

J’ai été surpris de constater à quel point la surveillance romaine est bien plus développée et efficace que chez nous. […] Alors s’est déroulé lentement devant moi le jeu d’une prévoyance magnifique orchestré par la Sainte Inquisition en vue de surveiller la vie privée des gens, ici à Rome mais aussi sur l’ensemble du territoire italien, partout où s’active l’Inquisition. J’ai été empli d’admiration et de zèle en me rendant compte à quel point tout ce que l’on accomplit chez nous en Espagne sur ce plan-là est imparfait et primitif… Ici à Rome, on est plus exigeant : on veut débusquer chez chacun le moindre manquement à servir les buts de l’Inquisition. Les indolents sont tout aussi dangereux que les hérétiques actifs et véritables, me disait le padre Alessandro. Toute personne qui ne persécute pas activement l’adversaire est suspecte.

Dans ses méthodes, le totalitarisme soviétique rappelle l’Inquisition : surveillance, dénonciations, arrestations, torture, exécutions. Que l’idéologie soit religieuse ou politique, si elle accède au pouvoir il n’y a plus de libertés individuelles. Et si l’individu parvient à prendre conscience de son asservissement, l’unique solution pour lui est l’exil. C’est celle que choisit le narrateur du roman, tout comme Sándor Márai.

Sandor Marai sur Tête de lecture

 

Lire le monde iconeLa nuit du bucher

Sándor Márai traduit du hongrois par Catherine Fay
Albin Michel, 2015
ISBN : 978-2-226-31928-9 – 255 pages – 19 €

Erősítő, première parution : 1974

..

Jonas a eu un frère, il y a longtemps, avant même qu'il naisse. Ce frère s'appelait Paul et il est mort 502 jours avant la naissance de Jonas. Il avait à peine dix-huit ans au moment de sa mort et maintenant que Jonas est adolescent lui aussi, il s'interroge sur…
En 1942, quand Josef Bor est interné au camp modèle de Terezin, il y a déjà là un grand nombre d'artistes. Parmi eux, le chef d'orchestre et compositeur Raphael Schächter. Qui décide de monter dans le camp le Requiem de Verdi. Une oeuvre énorme par son ampleur, le nombre de…

25 commentaires sur “La nuit du bucher de Sandor Marai

  1. Un auteur avec lequel je n’accroche pas.

    • Sandrine

      Je le découvre avec ce titre très intéressant : roman historique et Église, tout pour me plaire.

  2. Jamais lu, j’ignorais qu’il était hongrois, en plus.

    • Sandrine

      Je n’en connaissais pas beaucoup sur lui non plus. J’ai écouté suite à ma lecture l’émission « Une vie, une oeuvre » qui lui a été consacrée : enrichissant.

  3. J’ai lu Sandor Marai mais essentiellement ses romans psychologiques si je peux dire
    là je l’ai noté dès sa parution à cause du sujet, ma médiathèque l’a acheté mais patience avec de l’obtenir

    • Sandrine

      Pour commencer avec cet auteur, j’ai trouvé plus abordable de choisir un sujet historique dans lequel j’ai quelques repères…

  4. L’inquisition pour dénoncer la dictature soviétique. Un rapprochement loin d’être illogique.
    Le Papou

    • Sandrine

      Oui, le temps passe et les méthodes restent. C’est à se demander si l’Histoire sert à quelque chose…

      • Oui elle sert…a recommencer les mêmes erreurs. 🙂
        Le Papou

  5. J’avais apprécié Métamorphose d’un mariage. Celui-ci me parait très fort, l’inquisition , le soviétisme… ou le totalitarisme dans toute sa » beauté »

    • Sandrine

      Un titre comme Histoire d’un mariage me tente tout de suite moins 😉

  6. J’avais adoré Maraï avec Les braises, lu il y a un sacré moment mais il m’en reste un souvenir fort et marquant. Pour l’instant je n’en ai pas tenté d’autres avec toutes les découvertes à faire, PAL, LAL & co, mais il reste dans mes projets lecture. Pas sûre que je continue directement avec ce titre que tu as lu par contre. Le sujet est dur quand même, ou du moins, pas très apaisant, cauchemardesque même.

    • Sandrine

      J’ai écouté l’émission « Une vie une oeuvre » consacrée à Sandor Marai après lecture. N’intervenaient que des Hongrois qui disaient que Les braises était le livre que les étrangers appréciaient le plus alors qu’en Hongrie, on estimait que c’était le plus faible…

  7. Grand lecteur de Sandor Marai (huit romans tous chroniqués) je viens de l’acheter. Il est dans mon panthéon.

    • Sandrine

      Je me félicite de cette lecture qui est pour moi une découverte. J’irai donc fouiller sur ton blog pour trouver mon prochain Marai.

  8. Ce n’est pas la première fois que quelqu’un me donne envie de lire Sandor Marai. Est-ce que tu as lu d’autres de ses titres ? Par lequel me conseillerais-tu de commencer ?

    • Sandrine

      Non, c’est le tout premier. J’ai profité de ce roman historique, sur un sujet (l’histoire de l’Église) qui m’intéresse comme tu le sais, pour le découvrir. Parce que je m’aventure loin de mes bases avec ces auteurs « Lire le monde » et ce que je crains c’est un contexte inconnu de moi et donc difficile d’accès et donc déstabilisant… mais avec l’Inquisition, ça va 🙂

  9. J’ai l’impression qu’il faut s’armer d’une bonne culture générale pour tout saisir dans ce livre. Cependant, je trouve les quelques morceaux choisis percutant. La bibliographie de l’auteur étant assez riche, je devrais trouver mon bonheur avec peut être quelque chose de plus léger.

    • Sandrine

      Je ne saurais te dire si Marai a fait dans le léger… je crois que ses autres romans sont assez psychologiques.

  10. Ah il me tente celui-là, le sujet, le traitement, tout… Voilà une lecture hongroise qui s »annonce 🙂

    • Sandrine

      Une visite s’impose dans certains rayons de littératures du monde 😉

  11. J’ai été un peu déçue par les dernières (re)parution, mais j’ai adoré Les braises notamment et un chien de caractère.

    • Sandrine

      Je crois que ce texte-là est inédit…

  12. Passionnant. Je viens de le finir et vais le chroniquer. Quel grand écrivain.

    • Sandrine

      Je lirai avec intérêt cet avis de spécialiste.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *