La végétarienne de Han Kang

La VégétarienneYonghye est une femme insignifiante, presque transparente. C’est du moins ce que pense son mari, narrateur de la première partie de La Végétarienne. Elle se contente de vivre à ses côtés, sans faire de bruit, comme il le souhaite. Mais voilà qu’elle se met à faire des rêves étranges, sanglants qui la poussent à ne plus manger de viande, ni de produits issus d’animaux. Pour peu qu’elle en reste là, le mari est prêt à s’en accommoder car il se rend bien compte que cette décision est irréversible.

Au cours d’une réunion de famille pourtant, la situation tourne au drame : Yonghye a considérablement maigri, ses parents s’inquiètent. Le père, très autoritaire, veut contrainte sa fille par la force : elle se tranche les veines et doit être emmenée à l’hôpital.

Dans une seconde partie, le point de vue est désormais celui du beau-frère de Yonghye, le mari de sa soeur aînée Inhye. C’est un artiste qui filme puis expose ses vidéos. Quand Inhye lui apprend que Yonghye a conservé au creux des reins sa tache mongolique de naissance (une tache verdâtre présente sur quasi tous les bébés asiatiques et qui s’efface avec l’âge), il devient obnubilé : il veut la voir, la filmer, la sublimer. Il va rencontrer Yonghye à présent divorcée.

Dans une troisième partie, Yonghye la végétarienne est envisagée depuis sa soeur Inhye qui tente de la comprendre, va la voir à l’hôpital psychiatrique où elle est enfermée.

La Végétarienne est un roman étrange où comme les différents personnages le lecteur essaie de comprendre Yonghye et assiste impuissant à sa déchéance. Ou à sa métamorphose. La jeune femme ne vit à l’évidence pas en harmonie avec le monde qui l’entoure. Elle est sans contours ni attrait, presque invisible, absente. Son monde onirique par contre est intense, fait de viande, de sang donc de vie. Quand elle prend la décision radicale de ne plus manger de viande, les regards et attentions se tournent enfin vers elle, malgré elle. Dans cette société hiérarchisée, réglée et conservatrice (jusqu’en 2015, l’adultère en Corée du Sud était passible d’une peine de prison) celui qui s’affirme par le refus est stigmatisé. Il dérègle et donc provoque.

Body painting par l'artiste vietnamien Duong Quoc Dinh
Body painting par l’artiste vietnamien Duong Quoc Dinh

Yonghye s’affirme en s’emparant ainsi de son corps, elle le pousse au-delà de l’humain en aspirant au végétal. C’est ce que cherche également son beau-frère artiste en lui peignant fleurs et feuilles sur le corps : prendre possession d’un corps en retournant à un état de nature que la société moderne a renié. Le corps de Yonghye sert à exprimer ce qu’ils ne peuvent pas dire : le désir et la violence d’émotions qu’il est interdit de formuler.

Il percevait le léger tremblement de la peau chatouillée par le pinceau, et il en avait des frissons. Il ne s’agissait pas d’un simple désir sexuel, mais d’une émotion qui prenait racine dans les tréfonds de son être et véhiculait en continu des centaines de milliers de volts.

Alors qu’il est très mal vu en Corée d’arborer un décolleté, Yonghye va seins nus : il faut l’enfermer ! Sa soeur à l’inverse essaie de la comprendre, gagnée elle aussi par le malaise ambiant. Car Yonghye semble avoir semé une graine, celle de la révolte silencieuse qui remet en cause tous les rôles. Ainsi le corps d’Inhye se dérègle lui aussi, il proteste et elle se met à rêver… Quel danger !

 

Voir l’article : auteurs coréens pour l’année France-Corée

 

La Végétarienne

Han Kang traduite du coréen par Jeong Eun-jin et Jacques Bartilliot
Le Serpent à plumes, 2015
ISBN : 979-10-94680-03-2 – 200 pages – 18 €

채식주의자, parution en Corée : 2007

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20 commentaires sur “La végétarienne de Han Kang

  1. Merci Sandrine de nous faire découvrir des auteurs coréens, leurs livres ne sont pas faciles à dénicher …

    • Sandrine

      En bibliothèque, pas facile, ça dépend aussi de la taille de l’éditeur (et de la bibliothèque…). Ce livre-là, je l’ai emprunté à la bib de Tours, c’est-à-dire à 55 kilomètres de chez moi : oui, je suis persévérante quand il s’agit de livres et de lecture 😉

  2. hum, bravo pour ta persévérance à trouver des livres rares , mais je ne suis pas tentée par celui-là , merci de l’avoir si bien présenté

    • Sandrine

      J’ai pas mal hésité à lire ce roman, ayant une fille végétarienne qui vit en Corée… je craignais le glauque et finalement, c’est un livre qui est aussi poétique et très sensuel.

  3. Une femme qui rêve, c’est dangereux, en effet….

    • Sandrine

      Mais oui : elle découvre par la voie des rêves des univers oniriques bien plus riches que la réalité et elle se met à rêver d’ailleurs, de mieux…

  4. Très bizarre et attirant

    • Sandrine

      Oui, je fais dans le bizarre en ce moment (retour aux traditionnels américains dès le prochain billet !).

  5. Une ambiance et un texte hors du commun apparemment.
    Je ne suis pas sûre d’être tentée, mais il est intéressant de le découvrir grâce à toi.

    • Sandrine

      Pas aussi difficile d’accès que je le pensais en fait. Plus je les lis ces Coréens, moins je les trouve effrayants 🙂 Mais bien sûr, j’ai commencé par des textes avec lesquels je me sentais quelques points communs, a priori faciles d’accès même si avec ce texte-ci précisément, c’était plus aventureux en raison du sujet difficile qui me concerne d’un peu près.

  6. Hmmm ça a l’air assez spécial quand même pour le coup.;-) Intrigant mais particulier. Pas sûre que je m’aventure par là. Côté Corée, j’ai encore deux de Crescenzo dans ma PAL. Je vais me concentrer là-dessus.:-)

    • Sandrine

      Oh oui, je sais que tu as de belles choses encore à nous faire découvrir : hâte de lire tes billets !

  7. Il me tente celui-là, je sens venir le parcours du combattant pour le trouver mais il me tente 🙂

    • Sandrine

      Tu habites une trèèèèès grande ville, tu le trouveras sans problème dans une des bibliothèques du réseau (Vendôme ne compte que 16 000 habitants…).

  8. Je l’avais repéré et puis l’ai un peu oublié

    • Sandrine

      Ravie de te le remettre en mémoire…

  9. Je note, merci !

  10. Cela semble bizarre, mais je suis assez tentée.

    • Sandrine

      C’est assez bizarre en effet, mais pas inabordable ou difficile à lire.

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