Lettre à la République des aubergines d’Abbas Khider

Lettre à la république des auberginesDepuis deux ans, Salim est séparé de Samia. Il a dû quitter Bagdad dans la précipitation après sept jours de prison et d’interrogatoire pour avoir lu des livres interdits à l’université. Grâce à un oncle bien placé, il quitte l’Irak pour la Lybie où il vit avec un faux passeport. Il n’en a pas pour autant oublié sa fiancée, une chrétienne kurde, lui écrit souvent, mais ne peut lui envoyer le moindre courrier au risque de la mettre en danger elle et sa famille. Mais il a entendu parler d’un réseau clandestin de trafic du courrier de la Lybie vers l’Irak : il paye les deux cents dollars demandés (un mois et demi de salaire) et confie son enveloppe à Malik. Lettre à la république des aubergines suit cette lettre d’un porteur à l’autre, sur deux mille deux cent soixante quinze kilomètres, à vol d’oiseau.

La lettre elle, ne vole pas mais prend la route. De Haytham Mursi, chauffeur de taxi à Miriam, épouse d’un responsable de la sûreté en Irak, c’est un monde qui s’ouvre au lecteur curieux, et même des mondes puisque Abbas Khider, écrivain irakien vivant en Allemagne décrit des gens très différents, tant par leurs nationalités que par leurs motivations.

Ces dernières sont souvent d’ordre économique : on s’associe pour faire passer clandestinement du courrier non par idéologie mais pour arrondir ses fins de mois. Le job est simple, peu risqué. Ces portraits forment un tableau vivant de pays minés par les dictatures, les guerres, la corruption. Il est beaucoup question des Irakiens en exil, souvent misérables.

Chaque fois que je me rends en Jordanie, le quotidien misérable de mes concitoyens irakiens me saute aux yeux. Ils sont partout à Amman, certains dorment sur le trottoir des rues du centre-ville, sur la place Hashimi, dans les ruines, les usines, sur les chantiers où se trouvent leurs habitations de fortune. Leur maître mot : survivre. Certaines jeunes filles travaillent dans les bordels tandis que de jeunes garçons sont prêts à se prostituer. Il y a tellement d’Irakiens dans ce pays que les Jordaniens en ont marre de nous.

Ces Irakiens maudissent Saddam, ils maudissent l’Amérique qui impose un embargo qui détruit le pays et appauvrit ses habitants. D’où la république des aubergines dont les habitants savent rire de tout.

Chez nous, il n’y a presque rien à manger. Depuis l’embargo nous n’avons plus vraiment le choix. On ne fait que manger des aubergines. Les jeunes Irakiens ont trouvé un nouveau surnom à notre pays : « la République des aubergines ». Toute l’année on se nourrit exclusivement de ce légume. Ma femme tente de créer de nouveaux plats à base d’aubergines : boulettes d’aubergines, soupe d’aubergines, aubergines vapeur, grillées ou sautées. Même la peau des aubergines, elle en fait des chips.

On comprendra que ce roman change notre point de vue occidental. Il ne s’agit pas ici de parler de l’Irak, c’est-à-dire de Saddam Hussein, c’est-à-dire du Mal incarné, mais bien des Irakiens, des gens du commun qui au quotidien souffrent de la dictature.

Partout dans ces pays, la police et la sûreté terrorisent la population qui vit dans la crainte d’être arrêtée. Aussi quand le cinquième porteur de la lettre est un policier de la sûreté irakien, le point de vue se déplace de façon très intéressante. Idem quand la lettre arrive sur le bureau de son supérieur. Qui sont ces hommes ? Pourquoi travaillent-ils pour Saddam ? Qu’est-ce qu’ils en tirent et comment le justifient-ils ? Miriam dit de son époux, le blond colonel Khader qui déjeune avec le dictateur que c’est un homme affectueux…

Malgré la gravité du sujet (de par les peines encourues et le système répressif qui englobe tout), Lettre à la république des aubergines est un roman au ton léger. Les situations familières et les personnages très réalistes permettent une distance salutaire. Je ne connais par d’Irakiens, d’Egyptiens ou de Jordaniens, mais les personnages d’Abbas Khider manient l’ironie et la fatalité avec un naturel convaincant. Le parcours de cette lettre débute même sous des accents de comédie romantique : un Salim plus amoureux que jamais, une fiancée qui l’a peut-être oublié, un cheminement du courrier plus que périlleux… la belle lettre de l’amoureux à l’amoureuse arrivera-t-elle à destination ? Malheureusement, l’Irak de 1999 se prête mal à la comédie romantique et la réalité est amère après tant d’espoir et d’efforts. Ce qui aurait pu être un conte n’aboutit qu’à la triste réalité car cet Irak-là n’est pas terre de rêves et d’espoir.

Aujourd’hui Abbas Khider vit en exil en Allemagne et écrit en allemand.

De Benghazi à Bagdad : le trajet de la lettre de Salim
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Lettre à la République des aubergines

Abbas Khider traduit de l’allemand par Justine Coquel
Piranha, 2016
ISBN : 978-2-37119-032-0 – 135 pages – 15 €

Brief in die Auberginenrepublik, parution en Allemagne : 2012

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24 commentaires sur “Lettre à la République des aubergines d’Abbas Khider

  1. Les malheurs de ce pays ne sont pas finis et personne ne s’en sort très bien. Avoir de l’humour dans ce genre de situation relève du prodige.

    • Sandrine

      C’est peut-être aussi parce qu’il a quitté le pays et qu’il peut prendre une certaine distance…

  2. Tu me donnes très envie de découvrir la littérature irakienne avec ce roman ! Le sujet est aussi simple mais qu’inimaginable pour nous autres qui pouvons écrire à notre guise.

    • Sandrine

      Oui, l’idée de cette lettre pour nous faire voyager dans ces pays tout en nous faisant sentir les conditions de vie, le quotidien est vraiment originale et réussie.

  3. Un sujet rare dans les romans.

    • Sandrine

      Ça pourrait s’intituler « L’histoire d’une lettre » et en effet, c’est original.

  4. si je m’arrête au titre et à la couverture, je fuis mais ton billet m’a convaincue. Très intéressée je suis 🙂 !

    • Sandrine

      La couverture et le titre donnent le ton de l’humour (malgré le sujet grave). Mais bien sûr, une aubergine, ça n’est pas forcément très vendeur… en revanche, ça peut éveiller la curiosité…

  5. Oh ! Voilà une belle trouvaille pour un petit voyage littéraire côté Irak. Je note ! Je n’avais rien dans mes rayons pour ce pays, et là c’est typiquement le genre de livres qui pourrait me plaire pour découvrir une autre culture.

    • Sandrine

      Moi non plus je n’avais rien, et ne pensais pas trouver mon bonheur du côté des littératures du Proche et du Moyen Orient chez les éditions Piranha qui donnent plutôt dans l’allemand. Mais voilà, les hasards de l’exil font que…

  6. je l’avoue, le sujet me fait peur (de ne rien y comprendre). Mais si tu dis que c’est sur un ton léger, je le note car… j’adore les aubergines ! Oh ! 😀

    • Sandrine

      Je comprends très bien, je crois, car je ne suis moi non plus pas très au fait de l’information et de la situation générale du Moyen Orient en particulier. Mais je suis absolument certaine que tu sais qui étaient Saddam Hussein et le colonel Kadhafi, qu’il y a eu un embargo américain contre l’Irak. Ça suffira largement pour que tu apprécies ce roman.

  7. Eh bien, je n’aurais pas parié sur un livre portant un tel titre et doté d’une telle couverture… Tu viens pourtant de me convaincre !

    • Sandrine

      Dans la revue Le Matricule des anges de ce mois-ci, il y a une interview d’un des fondateurs des éditions Piranha qui souligne l’importance graphique des couvertures. Elles attirent l’oeil, font partie de l’identité de la maison, mais c’est vrai qu’à l’image de celle-ci, elles sont risquées.

      • Il m’est arrivé d’acheter un livre sur la seule foi de sa couv. C’est ainsi que j’ai découvert l’extraordinaire « Khomeiny, Sade et moi ». C’est déterminant une couv !
        Merci pour l’info sur Le matricule, que je lisais autrefois avec assiduité. Une excellente revue !

  8. Cela a l’air d’être un beau livre. Le thème m’intéresse.

    • Sandrine

      Si le thème t’intéresse alors tu ne seras pas déçue : j’ai apprécié cette façon de mêler le tragique de la situation au ton de la comédie.

  9. Un point de vue intéressant en tous cas 🙂

    • Sandrine

      Oh oui : ça fait toujours du bien de déplacer notre regard…

  10. Tu me donnes envie de le lire!

    • Sandrine

      J’en suis ravie ! J’espère que tu pourras le voir.

  11. Une belle idée que de changer de point de vue, notre œil est formaté par les médias et autre sources d’informations, c’est bon parfois de prendre un autre angle

    • Sandrine

      Oui Yv : heureusement qu’on a la littérature…

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