Robinson Crusoé de Daniel Defoe

Robinson CrusoéTout le monde connaît Robinson Crusoé, personnage mythique et fondateur. Il est celui qui a symboliquement passé vingt-sept ans dans une île déserte des Caraïbes (de 1659 à 1686), en est revenu et raconte son histoire. Une histoire qui peut être lue de bien des points de vue, dont on peut tirer de multiples enseignements et qui aujourd’hui encore, trois siècles après sa première publication, séduit le lecteur. En voici ma lecture.

Robinson Crusoé n’aura de cesse de préciser qu’il fut un mauvais fils, un de ces « jeunes étourdis malavisés » qui n’écoutent pas les conseils paternels et s’en vont vivre la vie dont ils ont envie : les fous, les malheureux ! Il faut d’emblée changer son regard et se placer dans une perspective morale : vivre selon son rang, obéir à ses parents, voilà qui est bel et bon. Robinson prend la mer alors qu’il n’était en rien destiné à une vie de marin. Mal lui en prend rapidement puisqu’il est fait prisonnier et réduit en esclavage pendant deux ans au Maroc.

Il parvient à s’échapper et à atteindre le continent américain grâce à l’aide d’un capitaine portugais auquel il doit tout. Il s’installe au Brésil comme planteur de canne à sucre puis de tabac. Sa plantation prospère et pourtant, le voilà qui reprend la mer pour se livrer au commerce d’esclaves encore peu développé à l’époque. C’est au cours du voyage qui l’emmène en Afrique qu’il fait naufrage et se trouve l’unique survivant.

Il passera vingt-cinq ans seul dans cette vaste île déserte, puis encore quelques années en compagnie de Vendredi. Je ne m’attacherai pas à résumer ou décrire cette solitude, juste à souligner quelques points.

Johann Baptist Zwecker, 187? (New York Public Library : digital collections))
Johann Baptist Zwecker, 187? (New York Public Library : digital collections))

Avant de faire naufrage, Robinson n’est pas particulièrement croyant : il ne fréquente pas l’église, ne suit aucun précepte religieux. Mais peu après son arrivée sur l’île de la Désolation, il est pris d’une crise mystique et se met à voir Dieu partout. J’entends par là qu’il impute à Dieu tous ses succès, lui-même étant le seul coupable de ses malheurs et échecs. Le mécanisme est évident : Dieu sert de compagnon à Robinson. Avec Dieu, il a quelqu’un avec qui discuter et quelqu’un en qui croire. Cet homme est l’Homme qui a besoin d’une puissance surnaturelle comme cause de ce qu’il ne comprend pas mais aussi pour justifier l’injustice : il est rassurant de croire en un dessein supérieur, de conférer au monde une logique plutôt que de penser au néant. Mais cette divinité à un prix : celui de la liberté. Robinson ne doit pas ses succès à ses seuls mérites mais aux bienfaits de Dieu. A lui seul Robinson nous fait comprendre comment l’Homme organise sa propre infériorité en organisant le monde à sa mesure.

Ainsi, contrairement à ce qu’on a pu dire, il me semble que Robinson ne se suffit pas à lui-même, pas pleinement. Certes il survit, s’organise, subvient à tous ses besoins (on ne saura rien de ses besoins sexuels) mais il doit s’inventer une puissance supérieure pour affronter la solitude

Après de nombreuses années de solitude, Robinson découvre que des cannibales viennent parfois banqueter sur l’île. Il prend légitimement peur et s’organise pour se défendre si besoin. Il pense dans un premier temps zigouiller tous ces sauvages qui ne méritent pas mieux. Puis il s’interroge : s’ils ne s’en prennent pas à lui, devra-t-il les tuer quand même au motif qu’ils mangent de la chair humaine ? Qui est-il lui pour agir ainsi ? Il vient d’un vieux continent qui laissa déferler sur l’Amérique des hordes d’espagnols chrétiens et enragés qui décimèrent au nom de Dieu des populations entières. Ces Espagnols ne sont-ils pas au moins aussi cruels que ces cannibales qui mangent leurs ennemis ?

Y a-t-il dans l’esprit de Robinson (et de Daniel Defoe) quelques prémices de la notion d’égalité entre les hommes ? Non, absolument aucun. Quand Robinson aide Vendredi à échapper aux mains de ses tortionnaires, il le prend sous son aile et fait de lui son serviteur, autant dire son esclave. Il lui apprend tout ce qu’il sait, y compris sa langue, mais jamais ne songe à apprendre la sienne. Autant dire que, dans la mesure du contexte, il le civilise : encore et toujours la supériorité de l’homme blanc. Mais les remarques sur les Espagnols restent très intéressantes.

Louis Rhead, 1900 (New York Public Library : digital collections)
Louis Rhead, 1900 (New York Public Library : digital collections)

De même il modèle l’île selon ses besoins, construisant, taillant, plantant, domestiquant : il ne vit pas de ce que lui donne la nature mais bien de ce qu’il parvient à lui faire produire en la pliant à ses désirs et besoins. C’est le récit de ces efforts que nous fait Robinson Crusoé qui se montre très habile, parvenant même à garder l’usage de la parole et de la langue, et quelle langue ! Le discours qu’il sert aux prisonniers anglais qu’il délivre se révèle bien loin de tout réalisme. Est-il imaginable qu’après plus d’un quart de siècle, il ait pu garder un tel tact, une élocution et des manières dignes d’un gentleman ? Il s’agit bien sûr là de conventions littéraires et d’une loi non écrite qui sacrifie le vraisemblable au romanesque. C’est évident aujourd’hui, mais à l’époque le roman moderne n’est encore que balbutiant. A tel point qu’il est préférable de le faire passer pour une histoire vraie, d’où le titre :

La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé de York, marin, qui vécut 28 ans sur une île déserte sur la côte de l’Amérique, près de l’embouchure du grand fleuve Orénoque, à la suite d’un naufrage où tous périrent à l’exception de lui-même, et comment il fut délivré d’une manière tout aussi étrange par des pirates. Écrit par lui-même.

En 2012, les éditions Albin Michel ont publié cette nouvelle traduction. Françoise du Sorbier explicite en postface sa traduction, très fluide en plus d’être bien sûr fidèle au texte de Daniel Defoe (ce que n’étaient pas les traductions précédentes ni bien sûr les versions expurgées pour la jeunesse). Raison de plus pour séjourner quelques temps aux côtés de Robinson.

 

Robinson Crusoé

Daniel Defoe traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier
Albin Michel, 2012
ISBN : 978-2-226-23841-2 – 418 pages – 22 €

Robinson Crusoe, première parution : 1719

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33 commentaires sur “Robinson Crusoé de Daniel Defoe

  1. Mazette quel billet ! Cela fait longtemps que je me promets de lire ce classique jamais ouvert, et j’avais déjà lu un billet sur cette nouvelle traduction qui donnait bien envie de se lancer . Je te conseille l ‘ article d’Emmanuel Carrere ds son dernier opus sur l’homme Defoe , passionnant , qui répondra certainement aux questions que tu poses dans ta critique 😉

    • Sandrine

      Ah oui ? Eh bien merci de ce conseil, comme cette lecture est toute fraîche, je vais mettre la main sur le texte de Carrère qui d’ailleurs m’intéresse déjà.

  2. j’aime bien les relectures, je me demande si ce livre peut encore être lu par la jeunesse d’aujourd’hui. J’ai eu la surprise d’apprendre que mes petits fils se passionnent pour Jules Verne , alors pourquoi pas Defoe!

    • Sandrine

      Mmmm… il y a un côté « moralisateur » chez Defoe qu’il n’y a pas chez Jules Verne et surtout, c’est quand même nettement mois l’aventure. J’ai lu ce texte quand j’étais petite, mon souvenir est lointain mais je pense vraiment que c’était une version pour la jeunesse, expurgée des passages les plus ardus.

  3. lu il y a des lustres, vraiment des lustres, j’ai acheté cette traduction et je l’ai mise de côté pour un jour d’envie furieuse, là tu as un peu agité le chiffon rouge …

    • Sandrine

      J’ai placé 2016 sous le signe de la relecture, pas intensive mais quelques titres à mes yeux importants. Je suis plutôt bien partie et me félicite 🙂 Et vu que ma précédente lecture remonte aussi à des lustres, c’est quasi une lecture toute neuve, surtout dans cette traduction très fluide et dans le texte intégral.

  4. Cela m’étonnait de ne pas avoir de réponse à mon commentaire, voilà la raison, le commentaire a disparu (sur une ile déserte?) Bref je disais avoir lu le roman (je donnais les coordonnées du vieux volume) et les 150 dernières pages où l’on va jusqu’en Asie. Tu as ça aussi?

    • Sandrine

      ??? Quelle est cette version ?? Il passe par le Portugal, l’Espagne, la France mais pas du tout l’Asie. C’est peut-être un continuateur que tu as lu ?

      • J’ai la version traduite par Petrus borel (!) environ 620 pages, texte intégral, avec Chine, etc, dans les 100 dernières pages… Un continuateur, affaire à voir.

        • Sandrine

          Très étrange… je viens d’aller voir la traduction de Borel sur Wikisource et la fin du texte qu’il a traduit n’a rien à voir avec la fin du texte de l’édition Albin Michel. Il y est question d’une « une petite rivière appelée Kirtza », de « hordes de Calmoucks », de « la rivière Witzogda qui se jette dans la Dvina »… bref oui, l’Asie. D’où cela vient-il ? Dans sa postface, Françoise du Sorbier parle du style de Petrus Borel, mais pas de ces ajouts

          • Ajouts? Ou bien coupes actuelles parce que ça semble hors sujet avec le reste? Affaire à suivre, tiens.

          • Sandrine

            Je n’imagine pas aujourd’hui une maison d’édition comme Albin Michel en trin de découper un texte comme celui-là pour qu’il corresponde aux modes…

  5. A lire en parallèle avec Vendredi ou les limbes du Pacifique.

  6. J’avais lu cette traduction. J’ai beaucoup apprécié ma relecture. effectivement, ce roman est un reflet d’une certaine mentalité de l’époque. Malgré des longueurs, un classique que j’ai relu avec plaisir

    • Sandrine

      Je ne (re)lis pas souvent de classiques alors je prends mon parti des longueurs. D’ailleurs ici, j’ai trouvé toutes ces explications assez passionnantes, surtout grâce à cette superbe langue que finalement j’ai peu l’occasion de lire. J’y ai pris beaucoup de plaisir.

  7. Je l’ai lu il y a longtemps sans doute dans une traduction p’us ancienne 🙂 j’étais archifan de toutes les histoires de « Robinson » et il y en avait des tas… Et des émissions d’Alain Bombard, je me souviens qu’il en avait fait une sur le « vrai » Robinson, enfin le modèle de Defoe, Alexander selkirk ou quelque chose comme ça 🙂

    • Sandrine

      Oui c’est ça. Il y a eu aussi Narcisse Pelletier, autre naufragé dont la vie a été raconté il y a peu par François Garde dans son roman Ce qu’il advint du sauvage blanc.

      • Ah tiens je ne l’avais pas noté celui-là, peut être à cause de son titre… Je vais aller voir ce qu’il en est 🙂

  8. Je me souviens d’avoir lu de Ricardo UZTARROZ « La Véritable Histoire De Robinson Crusoé Et L’Ile Des Marins Abandonnés » où il racontait toute l’histoire originale et l’écrivain Defoe. Je me souviens aussi d’une version non pour la jeunesse qui m’avait semblé bien ardue à l’époque, un peu comme le croc blanc de London non expurgé. Mais je me souviens surtout que j’avais mille fois préféré Defoe au pale ersatz roboratif proposé par je ne sais plus quel écrivain français mort il y a peu.

    • Sandrine

      Je ne connaissais pas Ricardo UZTARROZ, merci pour cette référence. Et pour Tournier, disons que ses romans sont plus… psychologiques 😉

  9. C’est le genre de livre que je sais que je lirai un jour 🙂 Je suis certaine que l’histoire et l’écriture me plairont.

    • Sandrine

      J’avoue que je ne lirais pas de tels livres à longueur de journée, mais cette plongée dans cette belle langue surannée m’a fait plaisir.

      • Oui de temps en temps ça fait du bien, un peu comme un retour aux sources.

  10. Très bel article !
    Il faudrait que je lise ce classique un jour ou l’autre :/

    • Sandrine

      J’ai entamé un beau programme de relecture en 2016 qui a commencé avec Le nom de la rose et se poursuit ici. Je te donne ma méthode : j’ai placé les livres à relire sur mon bureau, là, sous mon nez. Inratables. Ça marche aussi avec les livres à lire 🙂

      • Le nom de la rose fait justement partie de mes prochains lectures 🙂
        Si seulement je pouvais suivre une méthode…j’ai tendance à trop m’éparpiller :/

  11. Un classique que je compte enfin lire cette année ! Merci pour ce beau billet.

    • Sandrine

      J’en ai d’autres à mon programme, pas si anciens que celui-là cependant, et ça me fait tellement plaisir de consacrer un peu de temps de lecture à la relecture que je sens que 2016 sera ma grande année en ce sens 😉

  12. C’est chouette de consacrer du temps à la relecture de certains livres qui nous ont marqué comme ça 🙂 C’est est un plaisir différent de lecture qu’on fait trop rarement. Je me promets de faire ça dans quelque temps, mais pour le moment j’ai vraiment trop de livres dans ma PAL qui me font envie pour me le permettre !

  13. Mmmmm…. Tu me fais prendre conscience que je j’ai jamais lu l’histoire de Robinson Crusoe. J’avais lu Vendredi ou la vie sauvage quand j’étais petite, mais pas cette histoire-là.
    Je me mets une note pour lire celui-ci. Merci pour cette piqûre de rappel ou plutôt cette mise en évidence.

    • Sandrine

      On a tous des classiques qu’on n’a pas lus, ou pas réussi à lire. Et il n’est jamais, jamais trop tard 😉

      • En parlant de livre qu’on n’a pas réussi à lire, c’est ce qui m’est arrivé avec Un amour de Swann. Je n’ai pas pu aller plus loin que l’histoire de la madeleine… Je le retenterai une autre fois. Peut-être n’était-ce pas le moment pour moi de le lire.

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