Tête de lecture

Trois jours et une vie de Pierre Lemaitre

Il avait promis une suite à Au revoir là-haut, mais Trois jours et une vie est un suspens psychologique sans rapport avec ce roman historique si réussi. Pas n’importe quel roman cependant puisque le succès lié au prix Goncourt et à sa popularité a fait naître un horizon d’attente parmi les lecteurs et les chroniqueurs qui poireautent au tournant.

Est-ce pour surprendre son lectorat que Pierre Lemaitre revient vers le genre dans lequel il a fait ses premières armes d’écrivain ? Roman noir, suspens, thriller : quels que soient les noms qu’on leur donne les premiers romans de Pierre Lemaitre, plaçaient déjà la barre bien haut, notamment Alex.

Tout ici tourne autour d’un personnage, Antoine Courtin. Quelques jours avant Noël 1999, à l’âge de douze ans, il tue son petit voisin Rémi sous le coup de la colère. Il parvient à cacher le corps dans la forêt de Saint-Eustache, reste à vivre avec cette culpabilité. Trois jours et une vie, c’est ça : la culpabilité qui fait son chemin. Pendant les trois jours qui suivent le meurtre, Antoine expérimente aussi la peur irrationnelle, le remords, l’envie d’en finir. Il interprète chaque geste, chaque mot comme une menace, persuadé que la police va venir le cueillir, comme dans les films. Mais la vie à Beauval, petite ville de province plus que tranquille, n’a rien d’une série télé et personne n’a l’idée de soupçonner un gosse de douze ans, semble-t-il.

D’autres par contre sont soupçonnés, interrogés, au grand soulagement d’Antoine. Bientôt, un hasard malheureux fait que le corps de Rémi se retrouve irrémédiablement enfoui pour de longues années : Antoine n’a plus à s’inquiéter. On le retrouve douze ans plus tard, en 2011, étudiant en médecine vivant loin de Beauval qu’il ne rejoint que pour rendre visite à sa mère. Et cette fois-ci, la mécanique du hasard prend une direction bien plus défavorable pour lui. Toujours soucieux de ne pas se faire prendre, jusqu’où ira-t-il pour rester innocent ?

Si Trois jours et une vie se lit facilement, on ne retrouve pas le grand plaisir procuré par le roman précédent. Cependant, même si le lecteur connaît le coupable, la mécanique du suspens est efficace, car on se demande si Antoine va ou non être démasqué. Si sa conscience va le condamner. On se prendrait presque à espérer le meilleur pour lui s’il n’était dans les faits qu’un sale petit menteur irresponsable et sans scrupule, juste avide de sauver sa peau, et pire, prêt à faire accuser n’importe qui à sa place. Devenu un homme aussi peu responsable, Antoine tentera à nouveau de prendre la tangente mais sera rattrapé par celle qu’il prend pour bombasse un peu neuneu. On s’en réjouit…

Le style Lemaitre est toujours bien là. Ce ton moqueur, souvent critique et acerbe fonctionne aussi avec une tragédie comme celle-ci. Pierre Lemaitre a le don du discours indirect libre qui crée une grande proximité avec les personnages tout en saisissant avec naturel l’évolution de leur pensée.

Sur la disparition de Rémi et le rôle qu’Antoine y avait joué, elle ne savait rien de précis, n’importe qui aurait été submergé par des images sordides, de l’épouvante à l’état pur, mais Mme Courtin, elle, avait sa méthode. Elle élevait, entre les faits qui la dérangeaient et son imagination, un mur haut et solide qui ne laissait filtrer qu’une angoisse diffuse qu’elle atténuait grâce à une quantité inouïe de gestes habituels et de rituels intangibles. La vie doit toujours reprendre le dessus, elle adorait cette expression. Cela signifiait que la vie devait continuer de couler, non pas telle qu’elle était mais telle qu’on la désirait. La réalité n’était qu’une question de volonté, il ne servait à rien de se laisser envahir par des tracas inutiles, le plus sûr pour les éloigner était de les ignorer, c’était une méthode imparable, toute son existence montrait qu’elle fonctionnait à merveille.

Sur fond de misère sociale et de crime provincial, Pierre Lemaitre interroge la culpabilité : est-on un meurtrier quand on tue à douze ans ? Le devient-on avec le temps ? Tout est-il acceptable pour se préserver de la vindicte populaire et de la justice ? La conscience coupable n’est-elle finalement pas pire ? Le roman s’articule autour de l’ambiguïté du personnage d’Antoine, jeune garçon qu’on plaint dans son affolement, mais jeune homme égoïste et irresponsable.

Bon après cette parenthèse, j’attends la suite d’Au revoir là-haut !

Pierre Lemaitre sur Tête de lecture

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Trois jours et une vie

Pierre Lemaitre
Albin Michel, 2016
ISBN : 978-2-226-32573-0 – 278 pages – 19,80 €

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