La dune de Matias Crowder

La duneFin du XIXe siècle : la « civilisation » avance dans la pampa argentine. La Campagne du Désert qui avait pour but de coloniser et peupler les vastes étendues arides, est en voie d’achèvement et les Indiens hostiles sont presque tous morts, esclavagisés ou déportés. Les soldats de la Campagne ont demandé les terres longtemps promises en rétribution de leur engagement et on leur a attribué d’arides hectares de désert, les meilleures terres allant aux politiciens. Qu’importe, ces Blancs, ces Huincas sont bien aise de quitter Buenos Aires où sévissent la peste et la misère.

« Desindianisées » une première fois par les soldats, ces territoires le sont à nouveau par ces colons forts de leur droit et toujours soldats dans l’âme. Ce sont majoritairement des hommes frustres et travailleurs, issus d’un « passé baignant dans la violence et le sang« . En plus de leur vie à défendre, ils ont celles de leur famille. Mais devant le fléau qui s’abat sur le village Trenque Lauquen, ils sont démunis : une dune, une dune mouvante assèche et stérilise la terre, parcelle après parcelle, formant des croix sur son passage dit le maître d’école. Vengeance divine ? Le rouleau stérilisateur du sable passe à son tour sur la terre blessée comme pour l’empêcher d’y porter un jour la vie.

Les habitants sont prêts à se croire coupables de quelque chose, mais c’est pourtant la science qu’on leur envoie en la personne d’un ingénieur. Celui-ci propose de construire un piège en forme de pyramide pour enfermer la dune puis l’emmener ailleurs, loin du village…

Ce court roman de l’Argentin Matías Crowder se révèle d’une grande richesse. On s’interroge bien sûr sur la signification métaphorique de cette dune qui vient ruiner les efforts et espoirs des colons blancs tueurs d’Indiens. On peut y voir sans doute l’incarnation de la vengeance indienne qui s’acharne sur les spoliateurs. Mais au-delà de la fable ainsi suggérée, Matías Crowder revient sur le passé de son pays qui s’est construit dans le sang grâce au génocide de nombreux peuples. Comme la dune, les Blancs ont tout ruiné :

La poussée des Blancs, les destructions et les saccages qu’ils ont commis, constituent une véritable tornade dévastatrice.

Alors que l’Argentine s’est affranchie de la tutelle européenne, qu’elle est un vaste pays libre à l’orée de l’ère industrielle et moderne, elle pose les fondements de ce nouveau départ sur des cadavres et l’exploitation des vaincus. Les colons se sentent floués par le pouvoir et les grands propriétaires terriens. Ils travaillent pour un maigre rendement des terres arides et doivent courber l’échine sous les ordres de l’armée. Et toujours la crainte de voir s’abattre sur eux la vengeance du peuple exterminé, comme une dune, sans cesse renouvelée, sans cesse de retour.

On dit que la peur et le poids de tout le mal que nous avons fait sont comme le sable qui glisse entre les doigts : nous aurons beau l’enfouir, il remontera tôt ou tard à la surface. On dit qu’il y a tant de sable qu’il forme une dune, une dune qui brûle les champs, tue les animaux et sème la terreur dans l’âme des gens.

Il ne s’agit pourtant pas de raconter les mésaventures d’un village de la pampa, ni même de l’Argentine, mais bien de retracer l’histoire de tout le continent américain, qui du nord au sud a vu mourir tous les Amérindiens.

Habillement, Matías Crowder n’adopte pas l’unique point de vue de l’Indien, mais multiplie les regards : un extrait de journal, un Blanc qui en compensation de son engagement dans l’armée obtient enfin une terre, un Indien survivant du camp de l’île Martín García qui échappe à la misère en vendant ses bras et en buvant, un berger qui coupe les oreilles pour en faire des trophées, les visions d’un jeune moine à l’agonie…

Mélangeant les points de vue et les genres (conte et roman historique), Matías Crowder écrit un roman national fantasmagorique qui s’ouvre à de multiples interprétations.

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La Dune

Matías Crowder traduit de l’espagnol par Vincent Raynaud
La Dernière goutte, 2016
ISBN : 978-2-918619-29-1 – 101 pages – 12 €

La duna, première parution : 2013

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8 commentaires sur “La dune de Matias Crowder

  1. En dehors des massacres d’humains, hélas communs à toute communauté humaine, une chose terrible qui a été faite dans ce vaste continent , c’est certainement la violence contre la nature . Sans doute parce que les hommes sont arrivés nombreux avec un savoir technique relativement avancé qui n’a pas permis à la nature de s’adapter comme dans la vieille Europe.

    • Sandrine

      C’est vrai, je n’ai pas évoqué dans cette chronique la vengeance de la nature qui est aussi une interprétation possible de l’existence de cette dune qui ravage tout.

  2. Marie

    Encore une belle découverte!

    Merci à vous pour tout ça. Je passe ici tous les mois et découvre de superbes romans dont on ne parle pas forcément. Je devrais vous laisser plus de commentaires! :-p

    • Sandrine

      Merci Marie. Vous serez toujours la bienvenue ici, avec ou sans commentaires 😉

  3. je le garde dans un coin de ma tête mais, pour l’instant, le mélange des genres et le côté fantasmagorique, me freinent un peu.

    • Sandrine

      Il ne s’agit que du phénomène de la vague de sable qui se déplace, tout le reste est réaliste, et même historique en dehors de ça. Et ça fonctionne très bien.

  4. Une bonne vibration avec cette dune que tu nous proposes. Je la note, ce qui me permet en général d’attendre deux trois semaines avant de finalement craquer.

    • Sandrine

      Je ne doute pas que viendront d’autres bonnes chroniques pour confirmer ton envie. Je note souvent des titres qui paraissent chez La Dernière goutte mais ne concrétise pas assez souvent ces envies : c’est un bon éditeur, qui publie pas mal d’auteurs argentins notamment, j’en ai d’ailleurs encore un sur mes étagères mais j’ai cédé à l’attrait de la nouveauté…

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