Les enfants du jaguar de John Vaillant

Les enfants du jaguarIls sont une quinzaine de personnes à vouloir traverser la frontière, la fameuse frontière entre enfer et paradis (ou serait-ce l’inverse ?), celle qui sépare le Mexique des États-Unis. Les Enfants du jaguar commence sur ces mots, qui nous interpellent tous : « salut désolé de te déranger mais j’ai besoin de ton aide« , de ton aide à toi, oui toi, bien assis derrière ton ordinateur, ton livre. C’est Hector qui les prononce, alors qu’il est enfermé avec quatorze autres migrants dans un camion-citerne scellé, accidenté et abandonné par ses passeurs en plein soleil, probablement dans le désert, Hector n’en sait rien. Dans le téléphone portable qu’il tient en main ne figure qu’un seul numéro américain, celui d’AnniMac. Il ne sait pas qui c’est mais son unique espoir ce sont les sms qu’il lui envoie et bientôt, les messages qu’il lui laisse.

Il fait noir dans ce camion et les clandestins n’ont presque rien emmené pour ce voyage qui devait durer trois heures. Mais quand débute le roman, en voilà trente qu’ils sont enfermés sans plus grand-chose à boire et rien à manger.
Les Enfants du jaguar est donc un roman sur la tragédie des migrants, prêts à tout pour partir, mais c’est aussi bien plus. A travers Hector qui enregistre ses souvenirs en forme de messages sur un téléphone portable, c’est l’histoire du Mexique, des paysans et d’un patrimoine culturel et économique piétiné par les géants de l’économie et de l’agroalimentaire qui se dévoile à nous.

Les Mexicains ont mille et une raisons de partir loin, très loin de ce pays violent et corrompu. Hector est issu d’une famille zapotèque de la Sierra de Juarez. En partant, c’est le rêve de son père qu’il réalise, lui qui a fait un séjour aux USA mais a été rattrapé par la Migra. Hector a fait des études et pour réussir, il doit partir vers el Norte. Il a donc accepté de suivre des coyotes qui promettent le passage sans risque de se faire prendre.

Quelques jours avant, il retrouve un ancien camarade de classe, Cesar, Indien comme lui. Cesar, de quatre ans son aîné, a toujours été très brillant. Sa réussite scolaire lui a valu des bourses et il est aujourd’hui chercheur dans un laboratoire de l’université d’Oaxaca. Il fait des recherches sur le maïs. Ce qu’il a découvert lui vaut de devoir passer la frontière avec Hector pour fuir, fuir vite et loin de la firme SantaMaize qui veut son silence, c’est-à-dire sa peau. Il a en effet découvert que la firme cherchait à introduire au Mexique son maïs modifié, celui qui ne peut être ressemé et condamne donc les paysans à racheter des graines chaque année.

Parallèlement à l’histoire de Cesar, qui arrive tard dans le roman, Hector raconte aussi sa vie, sa famille, et en particulier son grand-père Hilario. Un campesino qui toute sa vie a travaillé la terre, le maïs, la base même et la vie du Mexique depuis des millénaires, avant les Mexicains, les Espagnols et même avant les Aztèques. Le maïs est aussi vieux et aussi puissant que le jaguar, cet animal emblématique de la culture olmèque et des guerriers aztèques. Les Espagnols (les Blancs) ont tout détruit de cette culture et ont imposé aux Indiens leur langue, leur dieu et leur gouvernement. Le jaguar n’est plus mais il reste le maïs, la céréale sacrée chantée par l’écrivain guatémaltèque Miguel Ángel Asturias.

Le maïs, c’est l’identité du paysan indien. Ce que César a découvert, c’est le dernier coup porté par les Blancs, le coup de grâce qui achèvera de diluer l’Indien dans la grande identité mondialisée. Comme l’agriculteur français, européen, le paysan zapotèque ne pourra plus garder une part de sa récolte pour la semer l’année suivante. Comme 95% des agriculteurs dans le monde, il devra acheter tous les ans aux semenciers des graines rendues stériles.

Les enfants du jaguar, roman d’une grande richesse, creuse profondément les racines d’un pays. On ne saura pas tout des quinze personnes enfermées dans le camion-citerne, mais on apprend beaucoup sur une civilisation ancestrale cent fois piétinée mais capable de survivre à la modernité.

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Les Enfants du jaguar

 

John Vaillant traduit de l’anglais par France Camus-Pichon
Buchet Chastel, 2016
ISBN : 978-2-283-02892-6 – 316 pages – 21 €

The Jaguar’s Children, parution en langue originale : 2015

 

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12 commentaires sur “Les enfants du jaguar de John Vaillant

  1. Mon côté claustrophobe risque de se réveiller à la lecture d’un tel enfermement ! mais pour l’histoire du Mexique, et les magouilles des multinationales de l’agro-alimentaire, je retiens.

    • Sandrine

      L’auteur n’en fait pas trop dans la description des malheureux enfermés.

  2. ais dis moi, rien qu’à moi! s’ils seront sauvés je suis incapable de supporter un tel suspens

    • Sandrine

      Absolument impossible ! Tu imagines : j’aurais réussi à éveiller ton intérêt et te révèlerais ensuite ce qui fait le suspens du roman… tssss, impossible. Mais sache que le plus intéressant n’est pas ce qui se passe dans le camion.

  3. On ne saura pas tout ? Je n’aime pas rester sur ma faim avec une lecture.

    • Sandrine

      Si, on sait pourquoi Cesar et Hector sont montés dans le camion-citerne et ce qui advient d’eux à la fin.

  4. Ce roman me tente beaucoup !

    • Sandrine

      Je comprends ça car il est très intéressant. Et puis une nouvelle voix américaine, on a toujours envie de la découvrir 😉 L’auteur sera à Étonnants Voyageurs.

  5. J’ai Le Tigre de cet auteur dans ma PAL et je lorgne aussi L’Arbre d’or depuis quelques temps. Je ne savais pas qu’il écrivait également des romans mais tu me tentes bien. En plus, pour l’avoir rencontré il y a quelques années au Livre sur les quais de Morges, il est très sympa et ouvert.

    • Sandrine

      C’est en effet son premier roman. Et puis c’est tant mieux s’il est sympathique puisque je vais animer un débat avec lui 😉

      • Ouah, super pour le débat. Tu nous raconteras?

        • Sandrine

          Humm… pas facile, je vais en animer plusieurs…

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