Je m’appelle Radar de Reif Larsen

Je m'appelle RadarRadar Radamanovic vient au monde un jour de 1975. Sombre jour puisqu’au moment de sa naissance, toute l’électricité est coupée. Première surprise et cependant la moindre puisque Radar est le bébé noir d’un couple de Blancs, Chalene et Kermin.  Si Kermin, modeste réparateur de radios arrivé de Serbie vingt ans plus tôt avec son père se satisfait de la situation, Charlene ne peut l’accepter. Comment une telle erreur génétique est-elle possible ? Elle consulte de nombreux médecins qui ne lui apportent pas de réponse et sombre peu à peu dans la dépression. Jusqu’à ce qu’elle reçoive une mystérieuse invitation : elle doit se rendre à l’extrême nord de la Norvège avec son fils, lequel y subira une intervention électrique qui changera sa couleur de peau. Elle s’y rend avec Radar et Kermin et tous découvrent le Kirkenesferda, troupe de théâtre de marionnettes opérant exclusivement sur les zones de combats ou de dangers (Mourmansk, Cambodge, Sarajevo…).

Bizarre n’est-ce pas ? Mais ça n’est pas tout car Reif Larsen prend plaisir à surprendre son lecteur. Par exemple en le lâchant après la fameuse intervention, pour lui raconter l’histoire de deux frères qui ont grandi en Yougoslavie et qui sont séparés par la guerre : leurs parents, leur enfance, leur vie dans leur village avant la guerre puis le départ de l’un qui s’engage tandis que l’autre part pour Belgrade où il anime un très mystérieux théâtre de rue. De loin en loin, quelques points communs avec l’histoire de Radar : son père est serbe lui aussi et sur le petit théâtre portatif de Milo est dessiné le même symbole très bouddhique que tout là bas, en Norvège.

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Retour à Radar dans le New Jersey de nos jours, avant de mieux repartir pour le Cambodge sur près de deux cents ans d’histoire avec un certain Raksmey Raksmey adopté par Jean-Baptiste de Broglie, planteur d’hévéas et physicien, qui entend faire de cet unique fils « le premier physicien quantique indigène du Cambodge« . Raksmey deviendra un jeune génie mais sa route croisera celle du Kirkenesferda et de Pol Pot au cours d’une représentation théâtrale qu’on peut sans doute qualifier de surréaliste. Ou peut être de quantique quand on y connait quelque chose.

TeslaHeureusement, point n’est besoin d’être spécialiste en physique des particules pour lire Je m’appelle Radar, même si ça ne nuit pas non plus. Je l’ai lu comme une vaste réflexion sur la création, la destruction et l’art depuis le prisme littéraire qui est le mien et donc réducteur. Mais que voulez-vous : voilà que Radar s’embarque pour le Congo à bord de l’Aleph avec un certain professeur Funes créateur d’une bibliothèque de plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages en plein coeur de l’Afrique…

Sans cesse, l’auteur adresse des clins d’œil à son lecteur pour l’inviter à réfléchir au-delà de l’histoire qui lui est racontée. Il le fait dès le titre : on pourrait penser que dans un roman intitulé Je m’appelle Radar un personnage nommé Radar va raconter sa vie à la première personne. Il n’en est rien. Reif Larsen revient d’ailleurs deux fois sur ce « je » narratif, adressant un pied de nez à son lecteur : tout à coup, à la toute fin du chapitre cambodgien, surgit un « je ». Puis le dernier paragraphe :

Vous avez remarqué ? Le surgissement de ce je (« jeg ») m’obsède. Comme un cliquetis dans le moteur. Peut-être que je surinterprète ce qui n’est en fait qu’une bête faute de frappe, mais l’apparition de la première personne est si surprenante et si incongrue, au milieu de ces quinze cents pages de description objective, quelle remet en question presque tout ce qui précède et ce qui suit.

Mise en abîme : un « je » sorti de nulle part s’étonne de la présence d’un « je » dans le texte… Larsen nous a prévenus pourtant : « Écrire, c’est mentir« . Et manipuler des marionnettes humaines ? L’art est-il du côté du mensonge et la réalité du côté de la vérité ? L’art est-il à ce point inutile qu’il n’a pas besoin de spectateurs, comme tous les spectacles du Kirkenesferda ?

Radar se rend compte que les enfants africains qu’ils croisent portent des T-shirts célébrant à tort la victoire des Giants au Super Bowl de 2001.

Oui, c’est une chose qui arrive, ici, dit Horeb en riant. C’est un peu comme si on vivait dans un monde parallèle. Je ne sais pas si vous savez ça, mais aux États-Unis, quand il y a des matches importants, ils impriment toujours ces T-shirts-là en deux versions avant de savoir qui va gagner, parce qu’en Amérique tout doit être disponible au moment où les gens le désirent. La télévision ne peut pas attendre que quelqu’un aille dire à l’usine : Au fait, telle équipe a gagné, merci de l’imprimer sur ce T-shirt. » Et tout le monde attendrait patiemment dans le stade… Non, ça, ça ne peut pas arriver. Alors ils impriment les deux versions, mais comme il n’y a qu’une seule équipe qui peut gagner, après ils envoient les T-shirts de l’équipe perdante aux pauvres petits Africains. Comme ça ils se sentent généreux. C’est pour ça qu’il y a beaucoup d’enfants ici qui se promènent avec une histoire illusoire sur la poitrine.

Illusions, marionnettes, manipulations. L’enfant noir qui est blanc, le théâtre sans spectateurs et le livre à l’auteur qui n’existe pas… Je m’appelle Radar est un livre multiple qui submerge le lecteur de digressions constructives et d’allusions stimulantes. Reif Larsen construit un labyrinthe, proposant plusieurs clés (ou codes) pour le comprendre, mais on peut aussi choisir de s’y perdre, de remonter avec lui, avec Radar, avec le professeur Funes et quelques autres le fleuve Congo jusqu’au cœur des ténèbres, de la vaste destruction qui est peut-être aussi création.

Comme dans L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T S Spivet mais dans une moindre mesure, le voyage est illustré. Il est aussi bourré de références très précises dont certaines ne procèdent que d’un effet de réel tout à fait efficace.  A tel point que je m’interroge encore : existe-t-il un musée de la marionnette à Kirkenesferda ? (c’est quoi ce compte Twitter ?).

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Quel plaisir de se perdre dans cette gigantesque fiction qui est aussi un voyage dans l’art, le temps et la science. L’intérêt du lecteur est sans cesse relancé par de fines allusions qui font résonner les chapitres entre eux. Mais n’oublions pas de signaler la belle maîtrise de Reif Larsen en matière de personnages : qu’ils soient principaux ou secondaires, ils vibrent tous d’une intense vitalité qui nous les rend proches et humains en quelques mots. Quelle tristesse de voir passer trop vite Stoya, la mère de Miro et Misa par exemple, ou Leila, femme de Jean-Baptiste de Broglie. Beaux personnages de femmes même si la paternité est au centre de Je m’appelle Radar : être le père d’un fils qui ne vous ressemble pas, quelle histoire… une belle histoire qui mérite de nous être racontée, un peu comme si… comme si on la vivait…

Peut-être était-ce plus important de pouvoir raconter une histoire que d’avoir pu assister en personne aux événements réels.

Reif Larsen sur Tête de lecture

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Je m’appelle Radar

Reif Larsen traduit e l’anglais par Hannah Pascal
Nil Editions, 2016
ISBN : 978-2-84111-866-3 – 729 pages – 22,50 €

I Am Radar, parution aux Etats-Unis : 2015

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18 commentaires sur “Je m’appelle Radar de Reif Larsen

  1. Premier avis que je vois sur ce roman (et j’ai lu le précédent, tu sais, le voyage). Franchement tu donnes envie, ça a l’air … bizarre et intelligent!

    • Sandrine

      Oui, c’est bien ça : bizarre et intelligent. Très stimulant aussi car il ne cesse d’interroger le lecteur. Un livre pour toi, je n’en doute pas.
      Et je vais essayer de trouver le temps d’écrire aussi un billet sur L’extravagant voyage…

  2. ça me semble tout à fait pour Keisha ! 😉 Heu, moi, autant de bizarreries sur plus de 700 pages, je ne pense pas que ça me convienne !

    • Sandrine

      Ça n’est pas que bizarre, tout ça se tient pour converger vers ce fleuve Congo au final, vers la grande librairie africaine. Ce livre est bourré de pistes de réflexion qui te plairaient, j’en suis sûre.

  3. L’extravagant voyage me faisait très envie et d’ailleurs j’attends toujours que ma soeur me le prête après sa lecture (mais qu’est-ce qu’elle est lente ;-)) Du coup il m’était un peu sorti de la tête. Ce nouveau roman a l’air tout aussi « magique » et tortueux. Ca donne bien envie en tous cas.
    Et comme je suis une pro en physique des particules… Je viens d’ailleurs de me taper un article sur les boules de glu (le pire c’est que c’est vrai, le côté triste c’est que j’ai bien évidemment pas tout capté). Bref, là je suis d’attaque!

    • Sandrine

      Je ne connais rien à la physique et ça ne m’a pas posé problème . J’ai juste bien senti que si je m’y connaissais un peu plus, d’autres pistes encore se seraient ouvertes à moi. Et donne-moi le mail de ta soeur si tu veux : je m’en occupe 😉

  4. J ai bien aimé son premier roman , que j’avais lu à l’occasion du festival de saint Malo , les dessins m’avaient absolument enchantée, Reif Larsen est un conteur d’histoires et ça ne m’étonne pas qu’il ait récidivé

    • Sandrine

      Je le lis justement parce que j’animerai deux débats à Saint-Malo avec lui : l’un autour de ce roman (avec lui seul donc), l’autre autour de L’extravagant voyage… avec quelques autres auteurs sur le thème « Mythes américains ». Si tu vas à Saint-Malo, je serai très très contente de t’y rencontrer.

  5. Comme si la PAL n’était pas déjà assez volumineuse… il faut que tu t’y mettes. Pas sympa.

    • Sandrine

      C’est l’hôpital qui se moque de la charité ! C’est tout juste si j’ose lire les billets publiés sur Nyctalopes tellement je sais que ça va me parler. Toutes ces belles choses qui sortent chez Sonatine, Albin Michel…etc. J’ai une remorque pleine de livres achetés en souffrance de lecture, qui doivent passer après d’autres que je dois lire en ce moment : c’est bien simple, il faudrait que je n’aille plus sur les blogs d’ici la fin de l’année pour l’écluser. Ah la la, on est bien malheureux 🙂

  6. Valentyne

    L’extravagant voyage… avait été un coup de coeur pour moi
    Je note celui ci 🙂
    Bonne soirée

    • Sandrine

      Il y a moins d’illustrations, plus de texte mais toujours un grand talent pour raconter les histoires.

  7. En dépit de ton commentaire final, je me demande s’il ne donne pas un peu le tournis, ce livre…

    • Sandrine

      Mais un tournis organisé au final, et surtout très riche en piste de réflexion.

  8. Il faudra vraiment que je lise cet auteur un jour. Je crois que je suis plus attirée par ta présentation de ce roman-ci que par « L’extravagant voyage… » alors je commencerai par « Le radar ». Ça a l’air furieusement dingue comme livre ! Mais bon, quand caser ce pavé ?… Mon objectif cette année c’est déjà de caser Confiteor que j’ai trop repoussé, là il est temps.:-)

    • Sandrine

      A moins d’être dans l’urgence : c’est aussi un bon moyen. J’entame tout à l’heure un 1 152 pages : je me suis donné 3 jours, au plus 3 jours et demi pour le lire (j’en ai encore d’autres pour Saint-Malo), à raison de 350 pages par jour, j’espère m’en sortir 😉

  9. Je te sens sous le charme de cette lecture.

    • Sandrine

      Tout à fait, c’est un texte très stimulant !

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