La terre qui penche de Carole Martinez

La Terre qui pencheBlanche vit au château de son père Martin de Chaux, entourée de sa soeur jumelle Solange et de quelques bâtardes. Elle n’a que onze ans mais l’indifférence et les mauvais traitements ont aiguisé sa perspicacité. Elle se sait négligée, méprisée, elle qui a soif d’apprendre et de s’instruire. Elle ne doit que filer et ne peut que rêver écrire les lettres de son nom.

Voilà qu’un jour pourtant tout change car son père lui fait tailler de somptueux vêtements pour la première fois puis l’emmène au loin, vers une destination inconnue. Elle arrive jusqu’à un morceau de terre qui penche, au château des Murmures du sieur Haute-Pierre qui semble plus animé que celui de son père. Elle comprend d’elle-même qu’elle est promise au fils du châtelain, « un idiot magnifique » qui se prend à l’occasion pour un chien, converse avec les oiseaux et joue du pipeau. Aymon est son nom mais on l’appelle l’Enfant car il le restera quel que soit son âge. Blanche s’indigne d’abord du sort qu’on lui réserve, puis elle apprend à connaître son promis.

Tu es la feuilles que tu contemples, l’oiseau que tu suis au ciel, tu ressens dans ton corps les maux de ceux qui souffrent, tu ris avec celui qui rit. Tu n’as pas de bornes et tu t’effaces pour devenir ce que tu regardes. Tu es au monde, tu es le monde.

De fait, grâce à Aymon, elle découvrira que la nature a des charmes au moins aussi stimulants que l’instruction. Perchée sur Bouc son cheval, celui qu’elle a volé à l’ogre du même nom, elle échappe au château, au monde, à sa condition. Ce cheval catalysera les haines.

Blanche va découvrir divers états de l’amour : l’amour paternel, l’amour maternel, l’amour dévorant, la concupiscence et la pure admiration. Par bribes, à travers le discours de divers protagonistes, elle reconstitue l’histoire de sa venue au monde, quelques années plus tôt au château des Murmures : qui était alors son père, cet homme tant convoité, qui était sa mère morte un an après sa naissance et d’autres encore qui jouèrent un rôle dans sa vie avant même qu’elle n’existe.

Si Carole Martinez reprend dans La terre qui penche le décor de Du domaine des Murmures, il n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour comprend les enjeux de ce nouveau roman dont l’action se situe plusieurs siècles après, en 1361. Le destin de Blanche est fortement lié au lieu et aux forces magiques qui l’habitent. La narration elle-même accentue l’approche merveilleuse en faisant dialoguer la vieille âme de Blanche avec celle de son enfance disparue. Artificiel dans les premiers chapitres, le procédé s’installe et convainc. Il s’harmonise avec une écriture naïve, parfois soulignée de belles saillies poétiques.

Fausse naïveté bien sûr puisqu’elle est celle des contes, capables de dissimuler sous les mots le pire tueur d’enfants. Il y a des pères abusifs, des ogres, des belles délaissés et des chaperons rouges dans La terre qui penche mais aussi des pères et des mères éperdus d’amour pour leurs enfants, des princes ordinaires et des comptines. La violence et la mort les dominent tous, sous les traits de la peste noire au spectre toujours ressuscité et d’une épouvantable mortalité infantile. Être vivant en ce milieu de XIVe siècle tient du miracle. De cet univers à la croisée du conte et du roman historique, jaillissent des voix lointaines mais incarnées. La révolte idéalisée d’une petite femme en devenir sort de l’ombre, trouve une double voix pour murmurer, chanter parfois son destin. Le merveilleux faisant oublier tous les anachronismes.

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La terre qui penche

Carole Martinez
Gallimard, 2015
ISBN : 978-2-07-014992-6 – 365 pages – 20 €

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La terre qui penche de Carole Martinez

37 commentaires sur “La terre qui penche de Carole Martinez

    1. Je craignais le style, j’avais entendu dire tout et son contraire à son propos mais qui tournait toujours autour de l’aspect poétique. Qui à mes yeux a souvent tôt fait de se transformer en simagrées… mais non, il y a de très beaux passages, j’en ai même souligné quelques-uns.
      Quand au merveilleux bien sûr, je ne craignais rien, c’est même dans ce cadre que je l’ai lu 😉

  1. J’ai adoré Du domaine des Murmures. La Terre qui penche fait partie de mes (nombreux) livres à lire. Ta chronique est très jolie et donne envie de découvrir l’histoire de Blanche.

    1. Je ne le pensais pas au départ mais à présent, je suis aussi tentée par la lecture du roman précédent, même si je me suis (un peu trop) renseignée sur l’intrigue.

  2. j’ai aimé ce roman et je trouve assez étonnant le talent de cette auteure qui fait lire au femmes (et aux hommes) du 21° siècle des histoires du temps passé sans les lasser

    1. Quand on a aimé un univers, c’est toujours plaisant de le retrouver, même s’il est assez étonnant quand même de le voir réutiliser ici dans un roman qui n’est pas une suite. C’est assez inhabituel me semble-t-il…

  3. J’ai un sacré faible pour l’écriture de Carole Martinez, en refermant « Le domaine des murmures », j’avais des licornes plein les yeux, un peu moins avec celui-ci où des passages un peu faibles, répétitifs, ont modéré mon enthousiasme. Mais il sera toujours acquis d’avance pour le prochain !

    1. J’ai dû rater pas mal de billets enthousiastes sur ce roman, je ne me souvenais plus en tout cas qu’il était si côté sur la blogo. Et si tu as envie de voir un débat avec Carole Martinez à Étonnants Voyageurs, il se pourrait que j’y sois aussi, en train de lui poser des questions (samedi 14, 17 h 45) 😉

      1. Génial ! je note dans mon futur programme ! (je crois qu’il n’est pas encore diffusé officiellement, mais j’ai mes billets …) Tu auras d’autres plateaux ?

  4. Magnifique article, cependant je n’ai pas réussi à lire Le cœur cousu, je me suis ennuyée, totalement insensible à l’histoire, pourtant l’écriture est très belle.

    1. Le coeur cousu est plus épais, peut-être est-elle moins performante dans la longueur… et puis c’était son premier roman, elle a sans doute plus de maîtrise aujourd’hui.

  5. Après mon enthousiasme pour Le coeur cousu, je suis entrée dans les deux suivants sur la pointe des pieds, mais me suis laissée toujours emporter eu final…

    1. Je comprends ça : quand on a beaucoup aimé un roman, on a souvent peur de ne pas retrouver le même plaisir avec le suivant. Mais celui-ci n’en est que plus grand quand le charme opère à nouveau !

    1. Je ne pensais pas non plus qu’il me plairait, je le pensais trop féminin, voire féministe, et ce que j’avais lu du style poétique m’inquiétait aussi. Et puis finalement, tout s’est très bien passé : tu peux tenter ! 🙂

  6. Il est dans ma PAL aussi et étonnamment, alors que j’ai aimé les deux premiers romans de Carole Macet été, j’espère.rtinez, je neme suis pas jetée dessus et n’ai pas encore trouvé le bon moment, le bon état d’esprit pour le lire.

  7. Carole Martinez est une formidable conteuse. J’ai eu le plaisir de l’interviewer puis de la rencontrer en librairie. Tu vas la retrouver à Saint-Malo…J’attends la suite de ses femmes aux murmures avec impatience.

  8. Autant j’avais beaucoup aimé l’écriture poétique dans « Du domaine des murmures », autant je n’ai pas du tout accroché cette fois à ce roman-ci. Trop de simagrées comme tu dis, trop peu ancré dans le réel, du coup je n’ai pas été touchée par Blanche comme j’avais pu l’être par Esclarmonde.

  9. De cette auteure, je n’ai lu que Du domaine des Murmures, pas un coup de cœur d’ailleurs… Il faut que je lise le fameux Cœur cousu maintenant, du coup celui-ci attendra encore un peu 😉

    1. Le Coeur cousu ne m’a jamais tentée, par sa thématique bien trop femme pour moi, mais qui sait, puisque celui-ci m’a plu…

  10. J’ai attendu trois ans avant de lire « Du domaine des Murmures » dont le thème ne me tentait pas mais une fois que j’ai eu découvert Carole Martinez, j’ai lu ses trois livres d’un coup (à la suite (Le coeur cousu en dernier))… J’ai adoré celui-ci et ces deux voix justement, en miroir de ce qu’a été la petite fille devenue vieille âme intemporelle… Mais bon, je comprends fort bien qu’on n’entre pas forcément dans cet univers. De là à parler de « simagrées »… 😉 No comment…

    1. Je m’attendais pour ma part à quelques « simagrées » (j’entends par là du maniérisme poétique qui devient lourd au bout de quelques pages), mais je n’en ai pas trouvé. Cependant, je conçois qu’on reste hermétique à ce genre de texte, comme à tout texte trop marqué stylistiquement…

  11. J’ai beaucoup aimé les 2 livres que j’ai lu d’elle, et j’ai très envie de voir comment évolue le domaine des Murmures que j’imagine très bien par chez moi, dans la vallée de la Loue !

    1. Tu es donc en effet au coeur du sujet ! Je crois que Carole Martinez souhaite écrire plusieurs destins de femmes avec comme fil conducteur ce château…

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2016/05/06/terre-penche-de-carole-martinez/