L’authentique Pearline Portious de Kei Miller

l'authentique pearline portiousConnaissez-vous Pearline Portious ? Je veux dire l’authentique Pearline Portious ? Non ? Vous n’êtes peut-être jamais allé en Jamaïque, et n’avez surement jamais entendu parler de la léproserie de Sainte-Catherine, là où elle est née. Ceci dit, la Pearline Portious née à la léproserie s’appelait Adamine Bustamante, nom que lui donna sa manman qui elle s’appelait Pearline Portious.

Si tout ça semble un peu cafouilleux, c’est qu’ils sont deux, deux narrateurs à nous raconter l’histoire d’une femme hors norme, une Crieuse de Vérité qui finit par quitter son île pour en rejoindre une autre, plus vaste et plus terne nommée Grande-Bretagne.

L’Ecrivain, autrement dit Gratte-Papyé, ouvre le bal avec Pearline, pauvre fille qui essaie de vendre son joli napperon violet au marché. Personne ne veut de son bout de tissu, personne sauf Monseigneur Dennis à la léproserie qui lui en commande d’autres et tant et tant qu’elle se consacre à ses napperons et bientôt, s’en va vivre à la léproserie. Belle et bonne Pearline qui va soigner les malades… le lecteur s’installe dans son histoire…

Quand surgit telle une furie, un autre narrateur, une narratrice plus précisément, qui rugit plus qu’elle ne raconte. C’est qu’elle est scandalisée par ce qu’écrit Gratte-Papyé, qui ne sait rien de rien et ne fait que romancer. Pearline, c’était « un genre de fille du vent« . Voilà le récit bousculé, balloté entre les recherches de l’un et les affirmations tonitruantes de l’autre. Il se trouve que cette narratrice, c’est Ada, Adamine Bustamante, fille de Pearline Portious qui par erreur administrative porte le nom de sa mère. J’espère que vous suivez. Mais autant ne pas vous expliquer qui est le narrateur, ça risquerait de prendre du temps…

Ada intègrera une communauté revivaliste avant de partir pour la Grande-Bretagne rejoindre un mari inconnu et de finir dans un asile. Car si la Jamaïque fait partie du royaume de Sa Très Gracieuse Majesté, la Crieuse de Vérité n’est qu’une folle délirante, voire violente qu’il faut enfermer. Loin de son île natale, on n’entend plus que ses cris : sa Vérité n’est plus la bienvenue.

Mais dans pays-ci qu’a nom Angleterre, les choses sont pas pareilles. L’appel, ça va sèlman te bailler problème ; l’appel, ça va sèlman amener l’infirmière pour mettre tes mains dans des sangles ; l’appel, ça va sèlman te bailler électrochocs. L’appel, ça va sèlman t’emmener devant un docteur crâne-d’oeuf que t’as tout de suite détesté et que tu vas être obligée de regarder pendant des heures. C’est lui l’Expert, le Monsieur Je-Sais-Tout mais pourtant c’est toi qui dois parler, qu’il dit. Et si tu ne parles pas, Monsieur l’Expert dit que tu coopères pas.

Ce court extrait donne un aperçu de la langue chatoyante d’Ada qui ne s’embarrasse ni de formules ni de littérature. Elle est volcan, humeurs et emportements. Elle ne cesse de bousculer la version écrite par l’Ecrivain : elle prétend mieux connaître le sujet, puisque le sujet, c’est elle ! Elle le dit dans son parler légèrement dialectal, sans être caricatural.

J’ai compris comment vie-là fonctionne. Tout ce que l’homme blanc croit fin-fond de son coeur, la chose-là, il l’appelle religion mais tout ce que femme noire croit, c’est superstition. Là où va l’homme blanc le dimanche, c’est église, mais là où la femme noire va, c’est secte. L’homme blanc vénère Dieu Tout-Puissant, mais la femme noire vénère Satan ou Belzebuth. Toute chose-là que l’homme blanc accepte dans son coeur, c’est chose qu’est sensée dans le monde mais ce que femme noire accepte dans son coeur, c’est bêtise qui vaut pas ti-centime.

Regarder le monde avec les yeux d’une Jamaïcaine ou ceux d’un Britannique, le comprendre, le restituer, voilà les enjeux d’un roman qui réussit le pari de mélanger les styles pour rendre compte des différents points de vue. Si la langue de l’Ecrivain est classique, celle d’Ada nous transporte sur son île par la magie d’une voix incarnée. L’exubérante Ada nous devient familière, puis proche, une naufragée échouée se débattant pour que son souvenir demeure.

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L’authentique Pearline Portious

Kei Miller traduit de l’anglais par Nathalie Carré
Zulma, 2016
ISBN : 978-2-84304-758-9 – 315 pages – 21,50 €

The Last Warner Woman, parution originale : 2010

 

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12 commentaires sur “L’authentique Pearline Portious de Kei Miller

  1. j’avais un peu peur de me perdre dans ce roman, je n’ai pas osé

    • Sandrine

      Oh non, il n’y a pas de quoi se perdre. Au début les deux voix sont un peu déstabilisantes, mais on se repère très vite car les deux ne s’expriment pas du tout de la même façon.

  2. Ce que tu en dis et les extraits me le font noter.

    • Sandrine

      J’ai apprécié ce style . Kei Miller n’exagère pas dans l’exotisme, juste de quoi nous faire entendre cette voix si différente et authentique.

  3. Un cri de souffrance et de folie dans une vie de misère , ce roman me semble résonner juste. La traductrice a dû avoir un sacré travail.

    • Sandrine

      Oh oui, ça n’a pas dû être une mince affaire. J’imagine qu’elle connaît à la base le dialecte jamaïcain. Et que ça doit relever du défi de traduire des textes comme ça, d’avoir à rendre dans une autre langue ces originalités.

  4. Voilà un roman qui pourrait figurer à la programmation d’Etonnants voyageurs 😉

    • Sandrine

      Samedi 14 : 18 heures 😉

  5. J’avais repéré l’auteur et ce roman au festival, mais j’avoue que (peut-être un peu bêtement…) j’ai beaucoup de mal avec les récits qui utilisent une langue « rudimentaire », ça me rend la lecture compliquée et m’empêche de me projeter « dans » le récit en m’obligeant à décrypter (idem pour « Enig Marcheur » par exemple (plus extrême c’est vrai) chez Monsieur Toussaint Louverture, pourtant reconnu comme un excellent roman)…
    Oui, dès qu’on sort de la langue française « classique », ça m’effraie. Idiot n’est-ce pas ?

    • Sandrine

      Ce que j’ai apprécié, c’est qu’il n’exagère pas le procédé. Je suis de ceux qui ont apprécié l’inventivité de Enig Marcheur, mais là, c’est beaucoup beaucoup moins complexe : de français avec un petit accent 🙂

  6. Ce livre est exceptionnel de par son souffle, sa poésie et l’intelligence de sa construction. L’auteur que j’ai rencontré ce week-end au Festival Cractères à Auxerre est de plus un personnage d’une sensibilité et d’une simplicité exquises.
    il annonce son prochain roman à paraître bientôt chez Zulma comme meilleur que le précédent. à suivre, donc, mais comme je suivrais désormais avec beaucoup d’attention toutes les résonances de cette voix magnifique. Bravo pour le commentaire précis et intelligent que ce site a réservé à l’authentique Pearline Portius

    • Sandrine

      Ravie d’apprendre qu’on lira bientôt un autre roman de cet auteur. J’ai eu la chance d’animer un débat il y a quelques jours au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo. Il y était question de magie et son point de vue très décentré par rapport au nôtre, inhabituel, fut le bienvenu.

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