Terre ceinte de Mohamed Mbougar Sarr

Terre ceinteDepuis quatre ans déjà, la fraternité contrôle le Nord du Sumal. Après une guerre meurtrière face à l’armée nationale, les djihadistes se sont emparés de diverses villes d’importance dans la province du Bandriani. Kalep est l’une d’entre elles. Terre ceinte s’ouvre sur une exécution : les islamistes ont condamné à mort deux jeunes gens coupables de s’être aimés en dehors du mariage. Ils ont à peine vingt ans et meurent sous les cris de la foule.

Qui donc est cette foule et qui sont ces gens qui viennent assister à l’exécution ? Mohamed Mbougar Sarr nous invite à suivre quelques-uns d’entre eux, non pas ces résignés qui baissent la tête mais bien ceux qui ont décidé de faire quelque chose. Ça sera un journal, un journal de résistance conçu dans le sous-sol d’une auberge. C’est là que comme des conspirateurs, sept hommes et femmes se retrouvent et conjuguent leurs talents pour écrire et publier quelques pages qui feront changer les choses. Quelques pages qui prendront la parole confisquée pour lutter contre la résignation, la soumission, l’islam intransigeant.

Ce faisant, ils vont prendre beaucoup de risque et en faire courir à autrui. Des gens innocents mourront à cause de ce qu’ils font. Dès lors, les sept s’interrogeront sur leur engagement et sur la responsabilité morale de leurs actes.

Ndey Joor ne sait rien de tout ça, elle s’inquiète juste du retard de son fils aîné. Alors qu’elle l’attend sur le pas de sa porte, un trio de barbus fous furieux la prend à parti et bientôt, l’un d’entre eux la fouette car elle a osé sortir sans son voile. C’est alors que l’inattendu se produit : voisins et passants prennent la défense de Ndey Joor contre les hommes armés.

Mohamed Mbougar Sarr, jeune auteur sénégalais déjà plusieurs fois récompensé (Grand Prix du roman métis 2015, Prix Ahmadou Kourouma 2015), choisit de ne pas évoquer un pays en particulier. Ce qui lui permet de mélanger plusieurs situations passées ou présentes et d’ainsi faire écho à l’Histoire comme à l’actualité. On aura aucun mal à reconnaître les djihadistes qui exécutent et détruisent. Le roman nous permet par ailleurs à nous Occidentaux de pénétrer ces foules anonymes et de les appréhender dans leur diversité. Les résistants sont au coeur du roman, mais d’autres personnages permettent à l’auteur d’évoquer d’autres points de vue.

Les mères des jeunes gens exécutés au début du roman correspondent entre elles : elles sont le peuple, l’une choisissant au final de lutter, l’autre estimant que c’est inutile. Un chapitre nous laisse entrevoir le parcours d’un jeune djihadiste issu d’une famille modérée et même cultivée. Plus intéressant encore sont les passages consacrés à Abdel Karim, chef de la police islamique.

Ce n’était pas un de ces fanatiques musulmans médiocres dont le seul argument était impartial, arbitraire, autoritaire, fondé sur une interprétation littérale du Coran, dénuée d’une véritable réflexion théologique et philosophique. Il n’avait pas choisi de servir la Loi fondamentale par mimétisme ou parce qu’on lui avait ordonné de le faire. Il avait choisi parce qu’il avait réfléchi, mûrement, profondément, longuement réfléchi, et que, de sa méditation, avait jailli cette vérité évidente : la Loi fondamentale est la seule à correspondre non seulement à la lettre du Coran, mais encore, à son esprit. […] Cet homme était l’incarnation du fanatisme dans ce qu’il avait de plus dangereux : c’était un fanatique intelligent.

Terre ceinte n’est pas qu’un livre à thèse, même s’il alimente bien des pistes de réflexion. Mohamed Mbougar Sarr  met son évidente culture littéraire au service d’une intrigue romanesque et construit de beaux personnages très incarnés. Le classicisme de sa langue n’entrave jamais son habileté à raconter dans un style à la fois souple et poétique qui sait parfois être grave. Alors que l’islamisme confisque la parole jusqu’à rendre inutile le langage, la résistance passe à l’évidence par les mots.

Des manuscrits multimillénaires brûlés par l'État Islamique à Mossoul
Des manuscrits multimillénaires brûlés par l’État Islamique à Mossoul

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Mohamed Mbougar Sarr
Présence africaine, 2014
ISBN : 978-2-7087-0881-5 – 258 pages – 18 €

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8 commentaires sur “Terre ceinte de Mohamed Mbougar Sarr

  1. l’image de la fin est terrible , le pouvoir de l’écrit est donc toujours aussi important ? Je mets ce livre dans mes tablettes , j’ai lu avec grand intérêt ton billet précis et donc tentateur.

    • Sandrine

      Ce jeune auteur (26 ans) a intéressé de nombreux lecteurs à Saint-Malo. Son discours est clair, sa parole sobre, calme et efficace. Et il explicite très bien son projet littéraire. Nous n’avions qu’une demi-heure, c’est court, mais ce fut intéressant.

  2. Une image à la fin de ton billet qui fait froid dans le dos.

    • Sandrine

      Ils détruisent tout pour construire leur nouvel État. Mais quel état, quelle structure peut se construire sur des ruines, des cendres, des morts, en reniant le passé…

  3. Comment peut-on être demeuré au point de brûler ces livres ? Ces images en rappellent d’autres… comme ces gosses embrigadés que l’on commence à voir aussi, censés former une 2ème génération encore plus demeurée que la première 🙁

    • Sandrine

      Il existe un très intéressant reportage sur les manuscrits sauvé de Tombouctou : un sauvetage incroyable de textes très anciens, à la sauvette, de nuit, dans des malles métalliques, en prenant beaucoup de risques. Si tu peux le voir regarde-le : il remonte le moral après de telles images.

  4. En plein dans l’actualité brûlante et ça fait du bien de voir de jeunes auteurs africains prendre le problème à bras-le-corps. Je note ..

    • Sandrine

      Tout à fait. Et le roman est bien accueilli au Sénégal.

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