Tête de lecture

J’enquête de Joël Egloff

Qui a lu L’Etourdissement de Joël Egloff ne pourra oublier cet humour-là, fait de petits malheurs, de désastres quotidiens rapportés sur un ton qui touche à l’absurde. Avec J’enquête, l’auteur perfectionne son art du dérisoire tragique. Ex-gardien de square reconverti en détective privé, le narrateur débarque au surlendemain de Noël dans une ville où il a été appelé par le curé : on a volé le petit Jésus !

C’est avec grand sérieux que notre narrateur, sûr de ses compétences, s’attelle à la tâche qui lui a été confiée : trouver qui a enlevé l’enfant Jésus de la crèche paroissiale. Il arpente la ville gelée, interroge les témoins et note frénétiquement dans son carnet le moindre détail. Mais les indices sont maigres et pour tout témoignage il ne récolte que les ragots du salon de coiffure. Alors autant relire ces notes, les annoter, les recopier…

« Je réactualisais mes notes de la veille, les complétais parfois de petits commentaires, de croquis, si nécessaires, de dessins abstraits qui n’avaient pour fonction que de m’aider à réfléchir, si bien qu’au bout du compte j’avais du mal à me relire et à dégager de ces gribouillis ce qui allait vraiment pouvoir faire avancer l’enquête. »

Il y a du Pierre Richard dans cet enquêteur, quintessence du pauvre type malchanceux. Imaginez donc : il oublie gants et bonnet dans le train,  le curé repousse sans cesse l’avance promise sur son salaire, sa chambre d’hôtel est en travaux et sa femme qu’il a régulièrement au téléphone lui apprend qu’elle est allée au cinéma avec le chauffagiste. Ce ne sont bien sûr que quelques exemples car la vie de cet enquêteur hors pair est une guigne. Hors pair pour sa patience car le type est d’une discrétion et d’une politesse qui confinent à la crétinerie. Jamais il ne se plaint. Car en vrai professionnel, il ne doit ni se faire remarquer ni faire d’esclandre. Et tant pis pour les miettes et la mortadelle qu’il trouve dans son lit !

J’enquête est drôle de bout en bout. Si on prend en pitié ce pauvre type qui se fait mener en bateau, on ne peut s’empêcher de rire à ses dépends. C’est bien simple : on le voit. On le voit manger seul son kebab le soir du 31 décembre et le 1er janvier aussi. On le voit boitiller dans la rue, se prendre une soufflante par la femme de chambre et se livrer à la reconstitution de « l’enlèvement ». Parce qu’il joue sur les images de genres bien balisés (roman noir, roman policier), l’auteur fait fonctionner des archétypes qu’il détourne subtilement vers le ridicule. Car malgré l’insignifiance de son enquête (pas de bas-fonds, pas de mafia, pas de meurtres), le narrateur s’en empare comme de l’affaire du siècle.

Joël Egloff possède au plus au point l’art de l’insignifiante digression, du détail monté en épingle. Un humoriste du presque rien en quelque sorte, sur le mode humour noir.

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J’enquête

Joël Egloff
Buchet-Chastel, 2016
ISBN : 978-2-283-02631-1 – 285 pages – 16 €

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