Les mains du miracle de Joseph Kessel

Les mains du miraclePour Joseph Kessel, Felix Kersten, médecin personnel de Heinrich Himmler, est un Juste qui a sauvé la vie de milliers de gens grâce à son influence sur son malade. Mais l’homme le plus puissant du IIIe Reich après Hitler était-il naïf au point de ne pas se sentir manipulé ou d’y consentir ? Les mains du miracle est biographie très partisane, une hagiographie.

D’origine estonienne naturalisé finlandais, Felix Kersten se fait masseur plutôt que chirurgien car il a les mains qu’il faut pour ça. Sa dextérité s’enrichit de la science du docteur Ko, maître masseur tibétain qui se cherchait un discipline. Quand les nazis accèdent au pouvoir puis que débute la Seconde Guerre mondiale, la réputation de Kersten n’est plus à faire : il traite les plus grands et les plus riches, industriels et princes européens, pauvres bougres et hauts dignitaires nazis. Au rang desquels Heinrich Himmler dont il deviendra le médecin attitré et le conseiller.

Le Reichsführer s’attache les services du débonnaire (selon Kessel) Kersten car seules ses mains, les mains du miracle, sont capables de le soulager des terribles crampes d’estomac qui le torturent. Kersten n’a bien sûr pas le choix et doit obéir. Jour après jour, il dissipe les souffrances du bourreau. Au lieu de lui réclamer des honoraires, Kersen lui demande la vie d’un homme déporté. Himmler accepte : ce sera le premier d’une longue liste. On ne peut qu’évaluer le nombre de vies sauvées par le médecin d’Himmler. Si l’on considère qu’il a effectivement évité la déportation des Hollandais vers la Pologne, on peut parler de centaines de milliers de vie sauvées.

C’est que Kersten a pu tout demander à Himmler qui ne pouvait se passer de lui. Il a obtenu la libération de nombreux prisonniers, y compris des déportés. Il tient de beaux discours, le flattant ou faisant appel à son humanité : « Vous n’avez jamais réfléchi Reichsführer, dit-il, combien il doit être douloureux, pour une mère française, de voir son enfant tordu par les crampes de la faim, alors qu’elle n’a rien à lui donner à manger. » Comment réagit Himmler, bourreau de l’humanité, à ces bonnes et belles paroles ?

Chaque mot de cette homélie touchait, émouvait chez Himmler – dans la disposition d’esprit et de nerfs qui était la sienne à cet instant – deux instincts essentiels : la sentimentalité, la vanité. Il s’abandonna à une tristesse métaphysique. Il prit en pitié la condition des hommes. Attendri, détrempé par la conscience de sa propre bonté, il pleura des larmes abondantes qui lui faisaient du bien.

Le maître absolu de la SS pleurant à chaudes larmes sur le sort des pauvres petits Français affamés…

C’est là que j’ai vraiment commencé à m’interroger sur cet homme et sur le témoignage de Joseph Kessel. Les mains du miracle se présente comme une biographie : Kessel a rencontré Kersten, l’a écouté et ce « roman » est la mise en forme littéraire et quelque peu romancée (dans ses procédés) de la vie du masseur du Reichsführer. Je ne mets pas en doute la sincérité de Kessel mais m’interroge sur certains points.

Felix Kersten et Heinrich Himmler
Felix Kersten et Heinrich Himmler

Celui que certains appellent le Jahrhundertmörder, le « meurtrier du siècle », apparaît clairement et à plusieurs reprises comme un idiot manipulé par son médecin. Un exemple. Kersen vit sur un superbe domaine où contre toutes les lois en vigueur pendant la guerre, il élève veaux, vaches, cochons qui font de lui un homme bien grassouillet. Bien que favori d’un puissant, il craint pour ses biens et n’a de cesse de demander le statut d’extraterritorialité pour son domaine personnel. Il se pointe un jour chez Himmler avec du jambon fait maison, lui en offre une tranche et tous deux dégustent. Jusqu’à ce que Kersten avoue que le jambon a été fabriqué en toute illégalité sur son domaine et que, selon la loi, lui Himmler est passible de pendaison pour en avoir mangé. Ce pauvre Reichsführer, très à cheval sur les lois et règlements, est tout confus et pour arranger ça accorde au domaine de Kersten l’extraterritorialité : il peut faire désormais ce qu’il veut chez lui, sans rien craindre de personne. La scène est à l’évidence une grosse farce peu crédible. Par contre, Kersten fait ce qu’il faut pour protéger son patrimoine.

De nombreuses fois, Himmler est victime du baratin de Kersten qui le flatte grossièrement. On a vraiment du mal à croire qu’Himmler accordait toute sa confiance à cet homme, lui qui vivait dans la méfiance, à juste titre.

Les demandes de Kersten et les réponses favorables d’Himmler se faisaient pendant les séances de massage et à huis clos : pas de preuves écrites. Qu’est-ce qui prouve que Kersten a bien joué le rôle fondamental qu’il s’attribue ? Qu’il ne s’agit pas d’une légende soigneusement tissée pour échapper aux poursuites après guerre ? Si Kersten a bien eu des relations avec le ministre suédois des Affaires étrangères pour sauver des Juifs déportés, c’était à une époque où le sort de la guerre ne faisait plus de doute et qu’ils étaient nombreux à se fabriquer un certificat de bonne conduite. De plus, un autre s’attribue le mérite d’avoir organisé et obtenu la libération des déportés scandinaves, en l’occurrence le comte Bernadotte, vice-président de la Croix-Rouge.

Pourquoi Felix Kersten n’a-t-il pas été reconnu comme Juste parmi les Nations à l’égal par exemple d’Oskar Schindler ? La réponse du mémorial Yad Vashem est étrange puisque Kersten, antinazi convaincu selon Kessel, n’a cessé de mettre sa vie en danger pour en sauver d’autres, notamment de Juifs de Terezin :

« Le titre de Juste est remis uniquement à des personnes non juives qui ont aidé au péril de leur vie des personnes juives sous l’Occupation […] et l’élément de risque est absent dans le cas de Kersten. »

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Les mains du miracle

Joseph Kessel
Gallimard (Folio n°5569), mars 2013 (première publication : 1960)
ISBN : 978-2-07-030645-9 – 402 pages – 8,20€

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6 commentaires sur “Les mains du miracle de Joseph Kessel

  1. J’avais remarqué le livre, mais franchement, je n’ai pas eu envie de m’y plonger. Surtout que Kessel n’est plus là pour argumenter ce qu’il a voulu faire, ce qu’il croyait à l’époque etc .. c’est ça qui serait intéressant. Venant de lui, c’est étonnant tout de même cette biographie flattteuse.

    • Sandrine

      Cette lecture suscite bien des questions. Si Kersten était un sincère antinazi comme l’écrit Kessel, je m’en veux. Mais je n’arrive pas à m’en convaincre. Pourtant, comme tu le soulignes, ce n’était pas un naïf… Je doute, je doute et aimerais lire un ouvrage historique sur cet homme…

  2. Un livre qui pose question, à tout point de vue!

    • Sandrine

      Oh oui ! Qu’est-ce que j’aimerais avoir un autre point de vue sur cet homme !

  3. pas trop envie d’aller me balader du côté des bourreaux l’actualité me suffit!

    • Sandrine

      Je ne pense pas à l’actualité en lisant…

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