Soleil brisé de M. O. Walsh

Soleil briséA Baton Rouge en Louisiane, les gosses mènent une enfance de rêve, conforme à l’image qu’on s’en fait, à l’idéal de la famille américaine. Sauf que la vie n’est pas une image et qu’un beau jour, alors qu’on va assister à l’apothéose du pays, la navette Challenger explose quelques secondes après son décollage. Premier soleil brisé pour le narrateur, première incompréhension douloureuse.

En 1989, alors qu’il a quatorze ans et elle quinze, Lindy la voisine dont il est amoureux se fait violer dans la rue à la nuit tombée. Comme tous les autres soirs, elle rentrait chez elle à vélo, queue de cheval au vent, et elle se fait violer là, sur la pelouse Personne n’a rien vu. Quatre personnes seront soupçonnées, dont le narrateur, mais jamais arrêtées. On n’assiste d’ailleurs pas à l’enquête qui semble expédiée. Il s’agit ici de s’immerger dans la conscience coupable du narrateur qui a eu la maladresse de raconter à tout le monde au collège ce qui était arrivé à Lindy. Chacun sait désormais dans ce quartier pavillonnaire qu’il y a un violeur non identifié parmi les résidents.

Le jeune narrateur fait tout pour attirer l’attention de Lindy, tout pour qu’elle lui parle à nouveau. Il l’observe du haut d’un arbre, s’habille comme il pense qu’elle aime, écoute la même musique. Alors qu’il découvre la sexualité, l’objet de ses désirs est une jeune fille tourmentée, brisée, plus incompréhensible qu’aucune autre. Il serait pathétique s’il n’était pas aussi émouvant et aussi, sans le vouloir, aussi bon observateur du microcosme qu’est son quartier, fenêtre ouverte sur l’Amérique tout entière.

Dès lors, Soleil brisé n’est pas un roman d’adolescents mais bien une belle analyse sociale de l’Amérique du début des années 90 à nos jours. Il se construit autour d’une suite de ruptures qui chacune ferme un peu plus la porte de l’enfance. Divorce des parents, viol de Lindy, mort de la sœur… les images de paix, de joie et d’amour se déchirent les unes après les autres, se cristallisant autour de l’arrestation de Jeffrey Dahmer, tueur en série psychopathe et cannibale. L’autre visage de l’Amérique.

Aucune mièvrerie dans ce roman, mais des personnages très incarnés, au premier rang desquels le narrateur qui bien qu’il n’ait pas de nom est cependant très incarné. Il raconte avec un recul d’une vingtaine d’années, interpellant parfois le lecteur, le laissant entrevoir les tragiques événements à venir. Sa voix est immédiatement proche, son quotidien prend vie et nous devient familier. Car l’écriture de M.O. Walsh est à la fois visuelle et psychologique. Il traduit très bien toute l’incompréhension de ce jeune adolescent fou amoureux qui voudrait bien faire et être aimé. On perçoit toute sa tragédie, entre innocence et confusion.

Malgré la Louisiane, les jeunes Américains et les beaux pavillons, Soleil brisé est un roman noir, un roman de la désillusion. Le narrateur doit comprendre qu’il y a des choses insurmontables, contre lesquelles on ne peut rien, qu’il y a des souvenirs qui ne s’effaceront jamais. Mais qu’il y a l’avenir, les autres et la vie.

Il me semble que ce roman est passé assez inaperçu à sa sortie ce qui est regrettable car il est assez intense et prend des voies inattendues. La jeunesse américaine y est bien malmenée, la famille se prend également des coups. C’est un livre sur l’adolescence mais aussi sur la mémoire et la difficulté de vivre, de se construire malgré des épisodes traumatiques.

America 2016

Logo America

Soleil brisé

M.O. Walsh traduit de l’anglais par Michel Marny
Michel Lafon, 2015
ISBN : 978-2-7499-2491-5 – 301 pages – 20,50 €

My Sunshine Away, parution aux États-Unis : 2015

..

7 commentaires sur “Soleil brisé de M. O. Walsh

  1. Je ne l’ai pas remarqué à sa sortie en effet ; à réparer.

    • Sandrine

      Je ne sais pas pourquoi certains bons romans passent ainsi inaperçus. J’espère que sa venue en France pour le festival le fera mieux connaître.

      • Pareil…travail éditorial, peut être. Mais heureusement, les blogueuses sur et euros donnent vie à ces livres, autant qu’ils le peuvent, comme toi

  2. Pareil ! Pourtant moi qui lis principalement des romans américains et souvent en anglais .. merci pour cette chronique ! Je le note !!!

    • Sandrine

      A côté des grands auteurs, il y en a de moins connus qu’on prend toujours plaisir à découvrir au cours du festival.

      • oui, j’ai noté plusieurs noms 😉 Vivement le Festival

  3. il faut du temps parfois pour qu’un bon livre fasse son chemin , celui des blogs est lent mais plus sûr .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *