La mésange et l’ogresse d’Harold Cobert

La mésange et l'ogresse« Parfois, je me demande si ce n’est pas elle la pire des deux. »

Le commissaire Debiesme, en charge de l’enquête autour de Michel Fourniret, s’interroge. Celui-ci a été arrêté suite au kidnapping manqué d’une jeune adolescente qui a réussi à s’enfuir. Elle échappe ainsi au sinistre rituel de celui qui fait semblant d’avoir perdu son chemin et embarque jeunes femmes ou jeunes filles trop serviables dans sa camionnette.

Les enquêteurs belges cherchent des preuves contre lui. Il a déjà été emprisonné pour agressions, tentatives d’enlèvements, viols. Ils sont persuadés qu’il est responsable de bien plus que d’un enlèvement raté, qu’il est à l’origine de la disparition de plusieurs jeunes filles en Belgique ces derniers mois.

Pendant un an, le commissaire Debiesme interroge séparément Michel Fourniret (cent dix fois) et Monique Olivier, sa femme (cent vingt fois). Ce qu’Harold Cobert reconstruit dans La mésange et l’ogresse, ce sont uniquement les auditions de Monique Olivier qui n’est pas emprisonnée mais entendue comme témoin. C’est un affrontement. Sans cesse, il repose les mêmes questions. Face à lui, une femme peu soignée, manquant d’hygiène, tête basse derrière un rideau de cheveux. Elle annone, bafouille, répète qu’elle ne sait pas. On pourrait dire qu’il l’interroge inlassablement si l’auteur ne proposait aussi le point de vue de ce commissaire, excédé par cette femme qu’il ne parvient pas à faire craquer. Une femme qui se moque de lui, il en est persuadé, qui joue le rôle d’une pauvresse un peu idiote et dont le QI s’élève à 131 (la moyenne se situe entre 90 et 110).

Ce commissaire, c’est un peu nous, lecteurs. Comme nous, il est désorienté par cette femme qui n’entre pas dans les cadres de la morale traditionnelle. Ses préjugés bloquent son jugement : une femme, plusieurs fois mère de surcroît, ne peut pas aider son mari à violer des jeunes filles. Nous savons aujourd’hui quel monstre elle était et ce qu’on suit, c’est son cheminement. Car le commissaire Debiesme est plus qu’un individu lambda : il est celui qui pose les questions et qui cherche à la piéger. On le suit aussi dans son quotidien d’homme marié trop souvent absent, de grand-père, de gros fumeur qui ne prend pas soin de sa santé. Pas juste un enquêteur donc, aussi un personnage très humain, consciencieux mais sans héroïsme.

Le point de vue le plus étonnant est celui de Monique Olivier. Harold Cobert lui donne la parole à la première personne dans des chapitres alternant avec la progression de l’enquête. Le pari est risqué puisqu’il s’agit de plonger dans une conscience totalement hors norme. Qui est cette femme, cette mère ? Comment est-elle devenue complice active de l’Ogre des Ardennes ? Le recours à la fiction est efficace, plus encore qu’un point de vue journalistique : le lecteur est immergé dans une conscience qui pourrait être celle de Monique Olivier, tout en sachant qui tient la plume, à savoir un auteur qui tente de comprendre.

Peut-être divague-t-il. Peut-être celle qui est à la fois la mésange et l’ogresse n’a-t-elle que peu à voir avec le personnage brossé par Harold Cobert. On ne peut cependant nier que l’approche est convaincante, glaçante, effrayante.

C’était vraiment le bon temps, c’était bien, on était ensemble, Fourniret ne me tenait pas encore à l’écart, il était encore mon fauve et j’étais sa mésange, c’était notre pacte, j’existais, je me sentais utile, j’ai toujours aimé rendre service et m’occuper des autres, c’est mon truc à moi, les autres.

Son flux de pensée se déverse sans paragraphes ni beaucoup de points. Le lecteur est immergé, noyé dans cette conscience lucide et froide. Ses propos sont parfois tirés de ses propres déclarations.

Et quand bien même elles ne sont pas reparties, toutes ces filles, franchement, le viol, ce n’est pas mortel, dans d’autres pays, les fillettes violées, c’est presque normal, pourquoi on en fait tout un foin comme ça ?

Émerge peu à peu une femme dénuée d’empathie, incapable d’aimer et de compatir. La thèse adoptée par Harold Cobert fait de Monique Olivier le pygmalion de l’Ogre des Ardennes. C’est grâce à elle qu’il a pu laisser s’épanouir sa personnalité perverse jusqu’au crime : elle lui a servi de révélateur. On peut à l’inverse s’interroger : sans Michel Fourniret, que serait-elle devenue ? Cette femme qui a utilisé sa grossesse puis son bébé pour attirer des victimes, qui les a « préparées » pour que son mari puisse les violer, qui aurait-elle été sans lui ?

Harold Cobert évite les descriptions malsaines autour des viols et des meurtres. Certaines scènes restent cependant terribles par ce qu’elles suggèrent. Il construit un vrai suspens autour de l’affrontement entre le commissaire Debiesme et Monique Olivier : comment va-t-il finir par la faire parler et comment gère-t-il personnellement ces confrontations. A partir d’une affaire connue de tous, Harold Cobert construit un roman-enquête minutieusement documenté. Malgré l’horreur des faits et la perversité des assassins, on lit. On lit pour comprendre. On lit parce que la fiction prouve ici son efficacité quand il s’agit de conjecturer des possibles à partir de faits. D’où un certain malaise né d’une trop soudaine proximité avec cette monstrueuse humanité qui dérange, qu’on montre du doigt au moment où elle fait la une de l’actualité, mais qui nous fascine.

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La mésange et l’ogresse

Harold Cobert
Plon, 2016
ISBN : 978-2-259-23042-1 – 424 pages – 20 €

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10 commentaires sur “La mésange et l’ogresse d’Harold Cobert

  1. Les citations que tu nous présentes sont effrayantes. J’imagine que l’intérêt de ce livre est d’essayer de montrer comment ou à quel moment l’humain peut dévier pour aller vers la monstruosité, ce qui est toujours très difficile à comprendre.

    • Sandrine

      Oui. Après lecture, j’ai plongé dans ce que je trouvais sur le net sur les Fourniret, et j’ai pu constater qu’Harold Cobert reprend dans son livre des propos de cette femme. On aimerait que ce soit de la fiction, qu’il ait inventé ces propos sur le viol…

  2. Quand la réalité du crime dépasse ou ressemble trop à la fiction , je suis très mal à l’aise , je n’arrive pas à lire de tels témoignages.

    • Sandrine

      C’est un livre qui met mal à l’aise mais pas un livre malsain. Ces humains monstrueux sont aussi fascinants qu’incompréhensibles à mes yeux, et de tels livres peuvent aider à commencer à les comprendre…

  3. Pourquoi pas, malgré le côté un peu morbide fascinant, comme tu dis.

    • Sandrine

      Le morbide doit exercer une certaine fascination sur moi : j’ai un autre titre de la rentrée un peu dans le même genre…

  4. Une parution interpellante à l’heure où on « célèbre » en Belgique les vingt ans de l’affaire Dutroux. Fourniret avait d’ailleurs enlevé et assassiné une jeune Namuroise, Elisabeth. Je ne sais pas si j’aurais le courage de lire ce roman (à la rigueur en l’empruntant en bibli) mais ça me paraît intéressant. Tu me donnerais presque envie de chercher un roman d’une romancière belge flamande qui a « mis en scène » Michelle Martin, la femme de Dutroux (l’auteur : Kristien Hemmerechts).

    • Sandrine

      Ces femmes sont encore plus effrayantes que leur mari… On les voudrait folles mais elles sont froidement intelligentes. Je pense à toutes ces « hystériques » qu’on enfermait jadis alors qu’elles n’étaient dangereuses que pour elles-mêmes, alors que des sociopathes comme celles-là ne risquaient rien…

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