Là où les lumières se perdent de David Joy

Là où les lumières se perdentcoeur animéBien sûr, le premier roman de David Joy est un roman noir. Mais à lire Là où les lumières se perdent, c’est à la tragédie qu’on pense, au sens le plus classique du terme : un même lieu (un bourg perdu de Caroline du Nord), un court laps de temps et surtout une poignée de personnages  dominés par un destin implacable. Au centre de la scène : un fils et son père.

Jacob McNeely, narrateur, a dix-huit ans. Il a quitté l’école à seize et vit et travaille avec son père, chef du réseau de drogue local. Le père ordonne et tout le monde autour de lui exécute, y compris son fils qu’il humilie sans cesse et traite comme un larbin. Charlie McNeely est un homme violent, meurtrier et omnipotent. Il est celui qui commande, celui qui donne et prend la vie : Dieu le Père. Comme il l’a toujours fait, son fils Jacob obéit, même quand son père lui demande de s’occuper d’un mouchard. Mais le passage à tabac de Robbie Douglas se passe très mal car celui-ci n’avoue rien. Jacob voit et participe à des horreurs qui enclenchent un mécanisme fatal.

Comme dans toute bonne tragédie, il y a malheureusement un espoir. Il s’appelle Maggie. Depuis deux ans, Jacob et Maggie ont rompu. Il a voulu ne plus être un poids pour elle, lui permettre de quitter leur petite ville où personne ne devient rien pour accomplir le destin qu’elle mérite. Car il l’aime plus que tout, et surtout bien plus que lui-même. Aussi, quand au cours d’une soirée il voit son petit copain sur le point de lui fourguer de la crystal meth, il le dérouille. Le lendemain elle vient le voir et leur histoire reprend, peut-être mieux que la première fois.

Jacob fume de l’herbe et s’hallucine au xanax, mais il est hors de question qu’il touche à des drogues sales. Sa mère l’a abandonné à la naissance et vit désormais seule et constamment droguée grâce à Charlie dans une vieille cabane pourrie. Elle n’a jamais été une mère pour lui, pas plus que Charlie MCNeely n’a été un père. Le seul avec lequel il peut parler c’est Rogers, un flic « ami de la famille » qui couvre les crimes de son père pour arrondir ses fins de mois.

Les gens qui vivaient dans des coins aussi reculés avaient rarement associé la loi avec la justice et les uniformes. Les vieux récits étaient plein de contrebandiers et de meurtres, d’alambics en cuivre au bord de froids ruisseaux de montagne, de têtes défoncées et de cadavres enterrés avant que le sang ait eu le temps de refroidir.

Les personnages sont tous en scène et l’engrenage suit son cours inexorable. Si Jacob caresse parfois l’idée de s’en sortir, c’est la froide lucidité qui domine et se rappelle à lui avec la force d’un leitmotiv. Condamné à cette ville, englué dans son destin, il a la mort comme échappatoire possible.

Il faisait son possible pour me faire apercevoir une réalité dont il pensait qu’elle me ferait souffrir. Mais je savais tout ça depuis que j’étais gamin. C’était ma réalité : la souffrance, la honte, et tout ce qui s’ensuivait. Attendre la mort était donc une chose que je connaissais depuis longtemps, et ce n’était pas la mort qui me rongeait. C’était l’attente.

Là où les lumières se perdent est un premier roman sauvage et désespéré d’une stupéfiante maîtrise. Page après page, Jacob s’enfonce dans la violence et le meurtre, gardant toujours cette part de naïveté qui fait de lui un être fragile, un innocent. Sans cesse humilié, il cherche à sublimer sa honte et à dépasser son destin dans son amour pour Maggie, seul espoir, seul avenir. Dès lors quelques scènes illuminent le roman : Jacob parlant à sa mère lors d’une courte période de lucidité ; regardant son père pleurer une seule et unique fois ; se projetant dans l’avenir avec Maggie ; soulageant sa peine grâce à la bienveillance de Rogers. Lumières éphémères comme celles des lucioles.

Face à la brutalité du monde, la douloureuse innocence de Jacob fait mal. Elle confirme que la violence n’est pas une fatalité tout en le condamnant face à plus fort et plus retors que lui. Jacob est de ces personnages qu’on n’oublie pas, plus grands que la vie et pourtant si réalistes.

America 2016

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La où les lumières se perdent

David Joy traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau
Sonatine, 2016
ISBN : 978-2-35584-338-9 – 295 pages – 19 €

Where All Light Tends to Go, parution aux États-Unis : 2015

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Là où les lumières se perdent de David Joy

29 commentaires sur “Là où les lumières se perdent de David Joy

    1. On a du mal à se séparer de lui, n’est-ce pas… on a envie d’aller le voir, de lui parler, de lui dire qu’il a toute la vie devant lui et qu’elle ne se résume pas à son trou paumé : il est vraiment là Jacob !

  1. L’histoire m’en rappelle d’autres que je viens de lire – donc j’ai un peu peur d’avoir ce sentiment de « déjà-vu » lors de ma lecture. Je pense que je vais attendre son arrivée à la BM et le lire dans quelques mois, quand je n’aurais plus d’autres jeunes hommes comme lui en tête !

    1. C’est sur que des paumés, il y en a plein la littérature, surtout américaine. Mais celui-là : quelle puissance, quelle présence ! Je suis absolument certaine que ce roman te plaira.

    1. J’y ai cru, j’étais à fond pour Maggie, je voulais qu’il réussisse, qu’il quitte ce trou et parte avec elle… juste une petite lueur dans ce sombre, et j’y ai cru…

    1. C’est le livre de Celeste NG je crois ? Mon mari l’a lu cet été (j’espère qu’il ne lira pas ces commentaires…) et l’a terminé en disant : « c’est un livre de gonzesses ». Bon, j’ai interprété ça plutôt négativement…

    1. C’est en effet une belle découverte des éditions Sonatine. De plus, l’auteur est jeune, il a le temps de nous écrire de nombreux bons livres !

  2. Super bouquin… Crépusculaire à souhait : Beaucoup d’ombres mais encore un peu de lumière.
    Un bouquin qui aurait pu sortir en NeoNoir de chez Gallmeister !

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Bonjour,
voici un article à lire sur Tête de lecture : http://yspaddaden.com/2016/08/26/la-ou-les-lumieres-se-perdent-de-david-joy/