Les oiseaux de Verhovina d’Adam Bodor

les oiseaux de verhovinaAvec constance, les jeunes éditions Cambourakis éditent ou rééditent en français l’écrivain hongrois méconnu Adam Bodor. Les oiseaux de Verhovina est le troisième titre disponible, un inédit que j’ai choisi pour inaugurer Un mois, un éditeur, rendez-vous mensuel qui me permet de partir à la découverte d’éditeurs que je lis trop peu malgré l’originalité et/ou la richesse de leurs catalogues.

Et plonger dans le monde étrange d’Adam Bodor se transforme en expérience littéraire qui ne plaira pas à tous mais qui ne peut que durablement marquer. Si la quatrième de couverture évoque Dino Buzzati ou Samuel Beckett pour nous aider à cerner son univers, j’ai après quelques pages plutôt pensé à l’écrivain polonais Witold Gombrowicz et à son Cosmos. A cause des oiseaux certainement, mais aussi du huis clos et du sentiment d’absurdité, proche du non sens qui plonge le lecteur dans l’incertitude. Qu’est-ce donc que ce village de Jablonska Poljana ?

Loin de toute psychologie, Les oiseaux de Verhovina s’attache au quotidien d’habitants au mieux bizarres au pire inquiétants. Beaucoup partagent des traits physiques avec des animaux : ourse, blaireau, souris… mais sont cependant décrits comme des êtres humains. On dit de certains qu’ils ont d’étranges pouvoirs comme Nika Karanika qui a ressuscité deux enfants morts électrocutés. On ne sait pas qui sont ces gens, pourquoi ils vivent là et surtout pourquoi ils restent. Les oiseaux ont un jour été chassés, avec eux la vie, le retour du printemps, et l’avenir.

Village enclavé s’il en est, encerclé par les montagnes, né du jaillissement de sources chaudes. Impropres à la consommation, puantes et délétères, elles ont apporté à la région de Verhovina une certaine activité. Le brigadier Anatol Korkodus a eu un jour l’idée d’acheminer l’eau chaude des sources thermales vers le village pour y installer une laverie communautaire. Il gère au quotidien cette laverie et le bon écoulement des sources dans une région où l’hiver dure très longtemps. Où l’eau se solidifie et immobilise un moulin dans la glace. Régulièrement, Korkodus fait venir d’un foyer de jeunes délinquants des jeunes gens qui vont l’aider et ainsi travailler à leur réinsertion. L’un d’entre eux est Adam, narrateur de quasi tous les chapitres.

Entre roman et recueil de nouvelles, les divers épisodes qui composent Les oiseaux de Verhovina enferment les personnages hors du temps, hors du monde. Le temps certes s’écoule, puisque certains naissent, d’autres meurent, le plus souvent disparaissant du jour au lendemain, sans explication. Mais ils sont comme coincés dans cette vallée où l’on arrive à cheval puisque les trains ont été supprimés. On est pourtant au XXIe siècle, précise un personnage… L’absence d’oiseaux, symbole de liberté, de libre mouvement serait-elle pétrification ? Les habitants ne peuvent plus circuler, ils ne peuvent plus non plus communiquer avec l’extérieur. Prisonniers, mais inconscients de l’être. Allégorie de l’humanité. Portrait de l’étrange qui ne se ressent pas comme tel, car l’ambigüité est dans l’œil de celui qui regarde (qui lit) comme un voyeur.

Il n’y a plus de vie à Jablonska Poljana, mais des personnages étranges qui subissent l’arbitraire de leur situation. Non sur le mode tragique, car Adam Bodor manie un humour à la fois grotesque et subtil : on ne se moque jamais, on s’interroge sur l’étrangeté de cet univers. De l’enfermement arbitraire naît une sorte de folie qui passe par l’aveuglement et l’indifférence au monde. Et par un sentiment d’étrangeté qui déroutera de prime abord puis réjouira par son originalité et sa capacité à interroger ce monde, le nôtre malgré tout.

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Les oiseaux de Verhovina

Adam Bodor traduit du hongrois par Sophie Aude
Cambourakis, 2016
ISBN : 978-2-36624-228-7 – 253 pages – 22 €

 

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14 commentaires sur “Les oiseaux de Verhovina d’Adam Bodor

  1. J’ai lu un article sur ce livre ce week-end et je l’ai noté, et ton avis me conforte. Je vais devoir retourner en librairie !

    • Sandrine

      Je n’ai pour ma part pas trouvé grand-chose sur cet auteur en français, même pas une page Wikipedia. Je m’amuse à penser que s’il décrochait le prix Nobel de littérature le 13 octobre prochain, ce serait un belle débandade !

  2. Je n’avais jamais entendu parler de cet auteur je dois dire … Merci de m’ouvrir les yeux 😉

    • Sandrine

      Il était précédemment publié chez Robert Laffont, Cambourakis a repris les titres déjà publiés mais celui-ci est inédit. Il n’est pas l’auteur hongrois le plus connu chez nous…

  3. Pas sûr que ce livre soit pour moi, mais merci à toi de parler de livres qui ne sont pas sur le devant de la scène.

    • Sandrine

      Des titres et des auteurs moins connus, j’espère en découvrir et en faire découvrir en visitant ces éditeurs qui ne sont pas sur le devant de la scène éditoriale…

  4. Je crois que ce titre a tout pour me plaire…

    • Sandrine

      Amie du bizarre, tu as répondu à l’appel !

  5. Je n’avais jamais entendu parler de ce livre. J’aime bien cet éditeur, mais je n’en avais pas sous la main pour te rejoindre ! Tu penses à quel éditeur pour le mois prochain ?

    • Sandrine

      Tu as tout le mois pour lire n’importe quel titre publié chez cet éditeur et publier un billet.
      Pour le mois prochain je n’ai pas une idée, pas deux mais cinquante !! Va falloir choisir…. Je ferai sûrement une annonce FB 😉

  6. Ca a l’air un peu spécial tout de même.

    • Sandrine

      Oui, c’est certain…

  7. Margotte

    C’est une excellente initiative ce rendez-vous. Et ce billet, très tentateur, va encore me faire faire des folies chez mon libraire…

    • Sandrine

      J’espère bien découvrir de nombreux et beaux livres grâce à ces « petits » éditeurs.

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