Sacrifice de Joyce Carol Oates

sacrificeFébrile, Ednetta Frye parcourt les rues de Red Rock, une photo à la main : « Zavez vu ma fille ? Mon bébé ? ». Mais dans ce quartier délabré du centre de Pascayne, New Jersey, personne n’a vu Sybilla, sa fille de quatorze ans, presque quinze. Ainsi s’ouvre Sacrifice, le nouveau roman de Joyce Carol Oates, sur une mère cherchant son enfant disparue. Mère et fille sont noires, on s’attend à un drame raciste dans l’Amérique des années quatre-vingt, mais c’est plus, bien plus que ça.

Sybilla est retrouvée par une voisine : ligotée dans une usine abandonnée, enduite d’excréments et taguée de propos racistes, écrits à l’envers. Elle affirme avoir été enlevée par des flics blancs, au moins cinq ou six, dont un blond, qui l’ont maltraitée, frappée puis laissée là pour qu’elle meure. La jeune fille sous le choc est conduite à l’hôpital mais sa mère refuse qu’elle subisse les examens nécessaires à l’enquête qui doit suivre. D’ailleurs, ni la mère ni la fille ne portent plainte : elles savent bien que la police n’est pas de leur côté.

Ednetta vit depuis plusieurs années avec Anis Schutt, un type dangereux qui a assassiné sa première femme à coups de poing. Il a purgé sa peine pour ça, mais reste un inquiétant personnage. Ednetta ne lui dit rien de ce qui est arrivé à Sybilla, qui n’est pas sa fille à lui. D’ailleurs, l’affaire s’endort bien vite car Ednetta refuse les interrogatoires et tient sa fille à l’écart. Ines Iglesias, chargée de l’enquête car elle est la femme la plus noire qu’on ait trouvée au poste de Red Rock (alors qu’elle est hispanique), ne peut faire progresser l’enquête.

L’affaire serait tombée dans l’oubli si elle n’était tombée dans l’oreille d’un certain révérend Marus Mudrick. Il fait du cas de Sybilla une affaire personnelle et part en croisade contre les « flics nazis ». On pourrait le croire dévoué à la cause de ses frères et soeurs noirs, il est en fait tout dévoué à la sienne, cherchant à s’enrichir et à faire parler de lui. Ce leader charismatique manipule Ednetta et Sybilla. Mais ne serait-il pas lui-même manipulé ?

Quand le révérend Mudrick met la main sur les deux femmes, le lecteur a déjà des doutes sur l’histoire de Sybilla. Dès le début, Joyce Carol Oates fait comprendre au lecteur que quelque chose cloche dans les affirmations de la jeune fille, mais quoi ? Et surtout pourquoi ? Et jusqu’où iront-elles dans leurs mensonges ?

Les Noirs américains ont parfois critiqué le fait que des écrivains blancs se fassent porte-paroles de leur réalité. Au nom de quelle expérience William Styron écrit-il la révolte des Noirs dans Les Confessions de Nat Turner ? Qui est-il pour parler en leur nom, que sait-il de leur vie ? On pourrait s’interroger aussi sur la légitimité de Joyce Carol Oates à incarner des protagonistes noirs, elle qui écrit confortablement installée entre les murs de sa superbe demeure.

Je ne sais si Joyce Carol Oates est légitime aux yeux de ses compatriotes afro-américains. Mais j’ai lu dans ces lignes comme un écho romanesque à l’angoisse, la peur et la haine séculaire que Ta-Nehisi Coates décrit dans Une colère noire. La même peur de marcher dans la rue dans certains quartiers, la méfiance envers la police, la soumission ou la violence comme seules réponses à la domination blanche. Pire encore, Ednetta et Sybilla sont des femmes donc doublement insignifiantes en tant qu’êtres humains aux yeux des hommes blancs dominants. Aux yeux des hommes noirs également qu’ils soient l’amant comme Anis Schutt, le défenseur chrétien comme le révérend Mudrick ou le sauveur musulman qui se fait appeler modestement le Prince noir.

S’agit-il pour eux d’aider ces femmes, ou même de dénoncer le racisme ? Pour dénoncer, ils dénoncent, ou plutôt ils vitupèrent devant des assemblées mais au quotidien le conflit racial s’accentue à force de petites relégations, de déterminisme social et d’impasses idéologiques.

Clairement, si les Noirs sont ici les victimes d’une société qui s’est construite sur l’inégalité raciale, ils ne sortent pas pour autant grandis de Sacrifice. On ne reprochera pas à Joyce Carol Oates de donner dans le manichéisme ou la facilité : il n’y a pas de « gentils Noirs » dans ce roman, on se prendrait même à espérer un peu plus d’empathie pour certains d’entre eux. Si tous sont à plaindre, aucun n’est aimable.

S’inspirant d’un fait divers, Joyce Carol Oates parvient à nouveau à ausculter la société américaine contemporaine. Elle nous la présente gangrénée par un racisme qui s’entretient lui-même et n’est pas unilatéral. Le racisme des Noirs envers les Blancs est évident et la polyphonie des premiers chapitres permet de l’appréhender de l’intérieur avant que n’entre en scène le révérend, celui dont la carrière et la gloire reposent sur le racisme : il se doit de l’entretenir, c’est son fonds de commerce que légitiment des siècles d’oppression. Dès lors, il n’est plus seulement question de racisme mais aussi du pouvoir des hommes de religion qui manipulent pour leur seul profit. Et Joyce Carol Oates en a pour les chrétiens comme pour les musulmans, même si ces gourous manquent de subtilité.

Ce qu’il y a de bien avec un roman tel que Sacrifice, c’est qu’outre le plaisir d’une intrigue bien menée (suspens garanti), il y a de quoi réfléchir…

Joyce Carol Oates sur Tête de lecture

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Sacrifice

Joyce Carol Oates traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban
Philippe Rey, 2016
ISBN : 978-2-84876-546-4 – 384 pages – 22 €

Sacrifice, parution aux États-Unis : 2015

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29 commentaires sur “Sacrifice de Joyce Carol Oates

  1. J’avais déjà ressenti ça avec « fille noire, fille blanche », un livre dans lequel je n’ai pas aimé les personnages, la fille noire en particulier, et d’accord avec toi, pas de manichéisme, et c’est très bien. Je pense que c’est en cela – parmi de nombreuses autres qualités – qu’Oates est une grande écrivaine; elle est souvent perturbante. Un bon moment que je n’ai rien lu d’elle ( ça doit être La fille tatouée ) et j’en ai deux qui m’attendent depuis très longtemps sur les étagères ( « Eux » et les » Winterthur » )

    • Sandrine

      A la fin de Sacrifice, Joyce Carol Oates précise : « Sacrifice est étroitement lié à mon roman Eux (1969). L' »émeute » de Detroit de juillet 1967 (appelée plus exactement, par ceux qui l’ont vécue, l’Émeute de la 12e Rue) de même que l' »émeute » de Newark de juillet 1967 ont donné lieu, au cours des années suivantes, à quantité d’études bien documentées sur « les désordres raciaux urbains », mais je ne les avais pas à ma disposition à l’époque où j’écrivais Eux. »
      Je n’ai malheureusement pas encore lu ce roman…

  2. keisha

    (j’aime bien aujourd’hui, deux romans sur tes blogs que j’ai déjà lus, ouf, rien à noter; mais juste voir ton avis)
    Comme JCO n’est plus trop ma copine, là je reconnais qu’elle a trouvé un bel équilibre, à la fois dans l’histoire et dans la façon de raconter. On ne lâche pas ce roman, mais pas parce qu’elle insiste sur le suspense. Et pas de longueurs comme parfois.

    • Sandrine

      Ah quand même, je trouve le suspens bien présent : je me suis interrogée tout du long sur ce qui s’était passé réellement. On comprend assez rapidement qu’il y a un problème avec la mère et la fille, et je voulais vraiment savoir pourquoi elles mentaient, si elles allaient craquer. Je suis une lectrice naïve de romans à suspens ou de romans policiers : je ne mène pas l’enquête, je me laisse prendre et quand le suspens est bon comme ça, c’est un vrai plaisir !

      • keisha

        Oui, je me suis mal exprimée, il y a un suspense, mais pas un faux suspense préfabriqué à grand renfort de pensées des personnages . Et dès le départ, elle instille le doute, que s’est-il passé?

  3. Je compte découvrir Joyce Carol Oates prochainement avec Carthage, mais celui-ci pourrait bien me plaire aussi. C’est une auteure que je n’ai jamais lu!

    • Sandrine

      Il faut aimer les romans assez sombres : on ne rigole pas souvent (voire même jamais), mais quel regard acéré sur la société américaine et ses travers. Je n’ai pas lu Carthage, je lirai donc ton billet avec plaisir, aussi pour connaître tes premières impressions de lecture de cette terrible écrivain…

  4. Ce livre est dans ma PAL (numérique, ça tient moins de place) depuis peu, et ne devrait pas trop attendre…

    • Sandrine

      Comme je te le disais, c’est « La Dispute » qui m’a donné envie : ils ont été franchement dithyrambiques (finalement plus que moi, même si j’ai apprécié ma lecture). J’écoutais ça en podcast, dans un TER au petit matin et j’ai aussitôt voulu le lire. Arrivée en gare de Toulouse, j’ai fait les relais H, devine ce qu’ils y vendaient : Gaël Faye, Leïla Slimani et toute la cohorte des prix !! Pas de Oates en gare de Bordeaux non plus. Il a fallu que j’attende jusque dimanche quand même 🙂

  5. j’apprécie de plus en plus les romans de cette grande dame. On m’a d’ailleurs fortement recommandé celui-ci et tu confortes mon envie. J’aime son regard acerbe, sans concession sur la société américaine.

    • Sandrine

      Celui-là ne fait pas dans la dentelle, en abordant par exemple très explicitement le racisme des Noirs à l’encontre des Blancs…

  6. Joyce Carol Oates n’est pas une auteure que j’aime particulièrement, je vais donc passer. De plus le racisme quel qu’il soit me met en joual vert* . Tahar Ben Jelloun a écrit : Quand on n’a plus d’arguments, il reste toujours le racisme.
    *C’est quand même plus joli qu’être en tabarnak
    Le Papou

    • Sandrine

      Le racisme ne me met pas en joie non plus, mais je trouve intéressant d’en observer les effets et les raisons. Je ne connais ni tabarnak ni joual vert 🙂

  7. Personnellement lorsqu’il est question d’un écrit de la plume de Joyce Carol Oates, je note et je lis c’est certain. Depuis le temps que je lis cette grande auteure, mon intérêt n’a aucunement diminué.

    • Sandrine

      C’est probablement parce qu’elle sait renouveler les points de vue, les thématique et que son oeil est toujours aussi affuté et sans concession. Ces derniers temps je crois cependant qu’elle écrit de moins gros livres…

  8. il a rejoint ma PAL, parce qu’en général j’aime bien l’auteure… on verra!

    • Sandrine

      Tu ne seras pas déçue je pense : son regard est toujours aussi acéré.

  9. Je n’ai pas été emballée. J’avoue que depuis Ma soeur, mon amour, elle ne m’a plus emballée de la même manière.

    • Sandrine

      Petite sœur, mon amour est nettement au-dessus, c’est certain, beaucoup plus intense, dramatique et surtout plus humain. J’ai pour ma part l’impression qu’elle s’éloigne de l’humain au profit de la société. Ses romans sont très froids, c’est ce que je leur reprocherais principalement.

  10. Aaah voilà un JCO qui pourrait me plaire pour sa thématique et ses réflexions ! Cette auteure, je veux la lire depuis des années mais on ne sait quoi choisir tant elle a écrit, et bien évidemment, on n’a pas envie de se planter dans son choix… Alors au gré des avis, je note, et puis subitement j’ai un doute, j’en note un autre, doute de nouveau. Allez, je m’arrête sur celui-là, ce sera mon premier JCO ! Enfin, il ne faut pas trop que je traîne évidemment…

    • Sandrine

      Si tu veux la lire vivante, ça va finir par urger en effet 🙂 Valérie se joindra certainement à moi pour te conseiller Petite soeur, mon amour

  11. Une première lecture, je ne me souviens plus du titre, peu appréciée et j’ai abandonné. Je vais essayer de nouveau cet auteur

  12. Joyce Carol Oates a une plume qui ne ressemble à aucune autre. Ces écrits ont une telle force !
    Je n’ai pas lu celui-ci encore mais je compte bien le faire.

    • Sandrine

      Pas facile de lire tout Joyce Carol Oates : il en sort au moins deux par an ! Remarque qu’ils sont moins épais aujourd’hui…

  13. Je reconnais bien là les thèmes chers à JC Oates… encore un qu’il faudra que je lise. Cette romancière est difficile à suivre tant sa production est abondante : en quantité, et en qualité !

    • Sandrine

      Oui, et je ne sais pas comment elle-même fait pour écrire autant, c’est impressionnant…

  14. je ressors toujours des livres de JCO déprimée au pssible, je n’ai pas l’impression que celui à ferait exception à la règle soupir 🙂

    • Sandrine

      Ah ça, pas certain qu’elle ait prévu un feel good book pour bientôt… mais c’est comme ça qu’on l’aime !

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