Tabou de Ferdinand von Schirach

tabouTabou commence comme un roman d’initiation : Sebastian von Eschburg, dernier rejeton d’une grande famille allemande, grandit tristement dans le manoir familial. Mère lointaine bien que présente, père sombrant dans l’alcool, pensionnat. Le petit Sebastian est pourtant différent : il voit des couleurs que les autres ne voient pas. Il porte donc un regard particulier sur le monde et on ne s’étonne pas qu’à l’adolescence, il décide de devenir photographe.

Il fait rapidement fortune, rencontre une femme qui l’inspire à défaut de le comprendre, mais reste hanté par le suicide de son père et une scène de chasse durant laquelle il assista à l’éventration d’un chevreuil mort. Ses travaux et expositions sont des installations artistiques modernes qui troublent les spectateurs car il aime jouer sur la perception : que voit-on ? Ce qu’on voit est-il bien la réalité ? Sebastian lui-même n’est-il pas sujet à des hallucinations ?

Voilà plus de cent pages d’une première partie qui n’a absolument rien à voir avec la quatrième de couverture qui débute ainsi :

L’énigmatique photographe Sebastian von Eschburg a certes signé des aveux complets, mais aucun corps n’a été retrouvé, ni même l’identité de la victime établie avec certitude. Son avocat met donc tout en œuvre pour démonter l’accusation de meurtre. Mais s’il n’a pas tué, pourquoi l’artiste se trouve-t-il dans cette situation ?

Brutalement en effet, le roman bascule dans un tout autre genre, sorte de suspens judiciaire qui correspond plus à ce qu’on attend de Ferdinand von Schirach, avocat de métier. On retrouve Sebastian en prison, accusé du meurtre d’une jeune femme inconnue qui demeure introuvable. Il a d’ailleurs avoué le crime. Rien ne laissait prévoir un tel acte aussi le lecteur de Tabou est-il déconcerté : que s’est-il passé ? C’est à Konrad Biegler, avocat, de le découvrir, sans l’aide de Sebastian qui reste muet et emprisonné.

Ferdinand von Schirach s’y entend pour perturber son lecteur. Il s’engage d’abord dans un récit de vie qui ne ressemble pas à ses précédents textes. Ce récit, tout en racontant l’enfance et la jeunesse de Sebastian ne le cerne cependant pas psychologiquement : Sebastian reste une énigme. Puis le roman d’apprentissage qu’on croyait lire devient chronique judiciaire d’un crime avec meurtrier mais sans cadavre. Y a-t-il meurtre sans victime ? Y a-t-il chronique judiciaire sans procès ?

Sebastian interroge la réalité de ce que l’on voit grâce à ses compositions artistiques qui jouent sur l’instabilité du regard et l’incertitude de la perception. Voir et croire sont deux choses bien distinctes, n’en déplaise à tous les Thomas. Et donner à lire ce qui se voit n’est pas un des moindres mérites de Ferdinand von Schirach qui trouble avec habileté la notion de réalité.

Ferdinand von Schirach sur Tête de lecture

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Tabou

Ferdinand von Schirach traduit de l’allemand par Olivier Le Lay
Gallimard (Du Monde entier), 2016
ISBN : 978-2-07-014582-9 – 223 pages – 19 €

Tabu, parution en Allemagne : 2013

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16 commentaires sur “Tabou de Ferdinand von Schirach

  1. J’aime bien quand un livre ou bien un film change de direction en cours de route… Je n’ai pas de titre en tête, mais j’aime bien.

    • Sandrine

      Alors ce titre pourrait te plaire. Ce Sebastian est une énigme, le lecteur comprend bien qu’il est manipulé, comme la police et l’avocat, mais sans savoir où tout ça mène… jusqu’au dévoilement bien sûr, qui a à voir avec le regard, comme le suggère l’étrange couverture…

  2. je n’arrive pas à me souvenir du livre que j’ai lu de cet auteur , heureusement Luocine est là pour ça (C’est même la raison pour laquelle j’ai commencé et je tiens ce blog!) . J’avais bien aimé « l’affaire Collini » mais pas assez pour que je tente un deuxième roman du même auteur.

    • Sandrine

      C’était un recueil de nouvelles que j’avais lu et à l’inverse de toi, j’avais envie de voir ce que l’auteur donnait sur un texte plus long. Eh bien pas de doute, il sait construire une intrigue et entretenir le mystère.

  3. ça pourrait me plaire. C’est un auteur que je n’ai toujours pas lu (j’ai l’impression que je me répète souvent!)

    • Sandrine

      On en est tous là : il y aura toujours plus d’auteurs qu’on n’a pas lus que d’auteurs qu’on a lus… le principal, c’est d’avoir toujours et encore envie de lire !

  4. Il me tente bien, celui-là. En plus, je trouve la couv assez fascinante. A chaque fois que je tombe dessus, elle accroche vraiment mon regard…

    • Sandrine

      Oui, elle est bizarre. On se demande ce que c’est que cette ombre, ce bras, ce bizarre appareil photo… ça reflète bien l’ambiance du livre.

  5. J’ai lu avec intérêt ce roman mais je n’ai pas éprouvé le même plaisir haletant qu’avec l’Affaire Collini
    Ceci dit c’est vraiment un auteur intéressant et qui mérite qu’on suive les traductions qui sortent

    • Sandrine

      L’Affaire Collini est encore mieux ? Je me le note alors, je pense ne pas en avoir fini avec cet auteur.

  6. Je n’ai lu que des nouvelles de cet auteur, et les ai trouvées toujours sobres mais fortes… Je serais curieuse de voir ce qu’il écrit sur un texte plus long.

  7. Bonsoir Sandrine, c’est un roman surprenant qui m’a plu et il se lit vite. Bonne fin d’après-midi.

    • Sandrine

      …et pour ma part qui confirme l’envie de continuer à lire cet auteur.

  8. Deuxième billet que je lis sur ce roman, et j’ai toujours autant envie de découvrir cet auteur ! Et s’il se trouvait sous le sapin samedi soir ? la bonne surprise !

    • Sandrine

      Bonne surprise en effet. A moi, plus personne n’ose offrir de livre : malheureuse, je suis 🙂

  9. Je crois que je vais lire ce livre car il entre en plein dans le thème de mes études, en tout cas je sais que ma première année de licence d’art plastique, en cours de cinéma mon prof avait ciblé son thème sur la vision justement. Et j’ai hâte de lire un livre comme ça.

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