Naufragés de Querini, Fioravante et de Michiel

naufragesParti de Crète en avril 1431, le bateau du noble marchand vénitien Pietro Querini dérive et fait naufrage. Son périple le mène très au nord, au large de la Norvège sur des îles toujours enneigées. Des soixante-huit marins et membres de l’équipage, seuls onze rescapés reviendront à Venise, au plus tard en janvier 1433. Naufragés propose le récit du capitaine Querini lui-même, et celui de deux membres de l’équipage retranscrit peu après leur retour. Ce sont des témoignages uniques d’une telle expérience, traduits d’après des manuscrits conservés à la bibliothèque vaticane.

C’est le capitaine Querini qui s’attarde le plus sur la longue dérive de son navire. Alors qu’il veut prendre la route des Flandres, des vents et des courants contraires le mènent jusqu’aux Canaries, puis au large de l’Irlande. Beaucoup sont déjà morts quand il est contraint d’abandonner son navire. Les survivants se scindent en deux groupes, dont un disparaît à tout jamais. Le groupe de Querini, Fioravante et de Michiel connaît la famine, la soif et le désespoir, diversement racontés par les deux parties, avant d’échouer sur une île enneigée de l’archipel norvégien des Lofoten.

De façon très moderne, l’ambition de Querini est de raconter ce qui lui est arrivé :

C’est dans ce but, et pour en perpétuer la mémoire dans l’avenir, que moi, Pietro Querini de Venise, je me suis proposé d’écrire et de raconter mes malheurs, selon la plus pure vérité.

Récit médiéval autobiographique donc, dans lequel le capitaine exprime ses sentiments, ses craintes et sa totale confiante en Dieu. Aujourd’hui, sa soumission à l’arbitraire divin fait grincer des dents. Il ne cesse de louer son Dieu si généreux (« Nous faisons bien de placer nos espérances en Dieu dont l’aide ne nous manquera jamais« ) qui a pourtant bel et bien abandonné cinquante-sept marins pour n’en sauver que onze.

Dans la transcription du récit de Fioravante et de Michiel, on note l’émerveillement de ces Vénitiens face à l’innocence et à la confiance des habitants de l’île Sandoy qui laissent les rescapés dormir près de leurs femmes et de leurs filles. Ils ne connaissent pas la corruption des mœurs, affirment-ils, et s’il n’était ce climat désastreux, ils pourraient se croire arrivés au paradis. Et au-delà du très intéressant récit de naufrage, ce témoignage à trois voix sur cet endroit totalement inconnu de ces hommes riches, vivant au centre du monde économique et intellectuel de l’époque est très important. Ils n’imaginaient pas de si rudes conditions de vie, découvrent une vie dépendante de la rude nature et une spiritualité plus authentique et plus sincère.

Benjamin Guérif romance cette aventure dans Pietro Querini, les naufragés de Röst. Par ailleurs, une bande dessinée de Paolo Cossi, 1432, raconte le périple de Pietro Querini et de son équipage en soulignant le fait qu’il fut à l’origine de l’introduction de la morue séchée à Venise (tradition gastronomique du baccalà), en provenance des Lofoten. Livres rendus possibles grâce à cet  ouvrage précieux et original publié aux éditions Anacharsis, l’éditeur du mois de décembre 2016.

Monument à la mémoire de Pietro Querini sur l'île de Røst
Monument à la mémoire de Pietro Querini sur l’île de Røst

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Naufragés

Pietro Querini, Cristoforo Fioravante et Nicolò de Michiel traduit du vénitien par Claire Judde de Larivière
Anacharsis, 2005
ISBN : 978-2-914777-209 – 93 pages – 13 €

 

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10 commentaires sur “Naufragés de Querini, Fioravante et de Michiel

  1. je connais au moins deux marins à qui j’offrirai ce livre après l’avoir lu évidemment!

    • Sandrine

      Ils apprécierons certainement la technologie dont ils bénéficient. Ici, le capitaine ne décrit malheureusement pas les techniques de navigation (ce qui serait le cas dans un roman historique, de façon à souligner le décalage avec les instruments modernes de navigation et leur évolution). Une fois le timon hors service, ils n’ont plus rien… et c’était avant les grands voyages transatlantiques : ces hommes étaient soient très courageux, soient inconscients…

  2. je suis en train de le lire sur mon kindle, j’avoue que la gloire de Dieu me gêne plus que je ne l’imaginais, cela revient souvent et toujours au moment où ils vont mourir de peur, de froid, de faim . Ils remercient toujours le seigneur pour toutes ses bontés! D’autre part le vocabulaire de la marine n’est plus le même c’est donc encore plus difficile à comprendre pour les non-initiés. Pour ceux qui ont envie de connaître les effets d’une tempête à bord, je recommande le livre que j’ai lu grâce à Kroll « Première personne du singulier » de Patrice Franceschi. J’en parlais ici http://luocine.fr/?p=6877. C’est beaucoup plus réaliste, mais on n’y trouve pas, la seconde partie qui dans ce récit est plus intéressante les mœurs des gens du grand nord vus par des Vénitiens.

    • Sandrine

      Oui, le récit du capitaine est farci de bondieuseries. C’est agaçant, je suis d’accord, mais on mesure ainsi à quel point la religion était présente, omniprésente. Ce capitaine était un homme riche et intelligent, avec les moyens de réfléchir et il ne lui semblait pas aberrant de remercier son Dieu de l’avoir sauvé, le Dieu grand, généreux, puissant qui a laissé les autres mourir.
      Je vais essayer de mettre la main sur le roman de Benjamin Guérif tiré de ce récit : ça m’intéresse de voir ce qu’il a fait de ce matériau pour écrire un roman historique moderne.

  3. Oh il m’avait échappé celui-là, pourtant c’est tout à fait mon dada. Il est donc noté et je l’achèterai sûrement au Salon du Livre !

    • Sandrine

      Je pense y aller cette année, ce serait un plaisir de t’y rencontrer 😉

  4. Une lecture probablement éclairante dont je pourrais peut-être lire quelques extraits à mes élèves aventuriers, qu’en penses tu ? Les récits de voyage sont au programme. Merci pour la découverte !

    • Sandrine

      Ça dépend aussi un peu de l’âge des élèves. Ce qui est très intéressant je pense ici c’est que c’est un texte vraiment ancien et non remanié (mais on ne sait malheureusement pas pourquoi les rédacteurs ont décidé de raconter leur périple). Ce sont des textes qui me semblent très intéressants pour aborder la mentalité de cette époque, la grande dépendance vis à vis de Dieu : c’est évidemment quelque chose de difficilement compréhensible aujourd’hui…

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