Saint-Cendre de Maurice Maindron

saint-cendreDéconcertant ce Maurice Maindron (1857-1911), découvert grâce à cette réédition à L’Arbre vengeur. Qui sort pour l’occasion un inhabituel grand format, 21 x 14, pour un nombre de pages conséquent : 460. Avec ce Saint-Cendre nous voilà plongés dans un roman historique totalement oublié et bien loin du politiquement correct.

Si vous regardez avec attention la couverture, vous verrez que le chevalier qui y figure ne gravit pas une dune mais bien un corps féminin. C’est que notre Saint-Cendre est un séducteur. Non, pas un séducteur, c’est bien trop positivement connoté. Le séducteur séduit, charme, porte attention. Saint-Cendre lui consomme et jette. Ce marquis est un don Juan au sens le plus sombre, qui ne se préoccupe guère du suicide de ses amantes délaissées.

Il y a d’ailleurs du Molière dans ce roman qui prend souvent des airs de comédie : le fameux marquis de Saint-Cendre, « proscrit, rebelle, contumace, hérétique » cherche à récupérer sa femme Gabrielle qui l’a quitté car le bonhomme avait jugé bon de coucher avec sa mère à elle. Le bellâtre est ruiné, il a besoin de la fortune de Gabrielle pour l’heure retenue au château de son vieil oncle M. de Lanelet. Lequel s’est entiché d’une très jeune femme, Gilonne de Bonisse qu’il prétend épouser. Elle a d’autres prétendants et soupire pour Gabrielle. Saint-Cendre, aidé de son ami de Clerambon et de son serviteur Dartibois va faire en sorte de récupérer son épouse en partant à l’assaut du château.

Mais Molière aimait les femmes, toujours plus malignes que les hommes dans ses pièces. Le marquis de Saint-Cendre lui n’aime pas qu’on lui résiste. Ce désagréable sire use de violence, trahit, humilie, de préférence les femmes. Il administre une fessée à la jeune et effrontée Gilonne qui ose lui tenir tête : le mâle n’aime pas ça, alors il use de la force. Comme ses amis et soudards qui ont pour habitude de se payer en nature sur les femmes, car c’est une des lois de la guerre, même si elle est de religion en ce milieu de XVIe siècle. Les femmes n’ont qu’à en prendre leur parti et se soumettre en cela comme en tout à leurs maîtres naturels, comme l’explique une brave béguine dans une lettre adressée à deux amies sur le point de se faire violer et pire par toute la troupe du marquis.

Aussi je n’approuve pas la conduite de tant de dames et demoiselles qui, ne sachant pas se soumettre, poussent des cris affreux lorsque le bélier militaire bat en brèche leur tremblante pudeur. C’est là une sotte conduite, si j’ose dire, et qui n’est point honnête. Car, si vous considérez que vous êtes une proie, vous n’avez point à ergoter sur la façon dont vous prendra votre maître et seigneur, qui est bien le maître de votre corps puisqu’il l’est de votre vie et de celle des vôtres. A agir ainsi, on ne déploie aucune vertu, mais on s’expose à plus d’un outrage, et aussi à être battue comme une bête, ce qui ne sauve pas du reste. Il faut en venir, tôt ou tard, à ce que nous ne pouvons empêcher.

Il est certainement préférable de ne pas s’interroger sur l’implication de Maurice Maindron dans ses personnages. Il est bien loin le temps des subtils romans érotiques du XVIIIe siècle où la femme pouvait être au moins aussi intelligente et manipulatrice que l’homme. Il s’agit ici de paillards sans nuances (voire des violeurs sans scrupules) et l’humour tient plus de la gauloiserie que de la grivoiserie. A coup sûr, le noble protestant de Maurice Maindron n’est pas le rigoriste et preux chevalier prêt à mourir pour sa foi et confie en dévotion. Saint-Cendre et Clerambon ne sont pas héroïques au sens romanesque mais certainement reflètent-ils avec plus de réalisme ces gens de guerre qui se payaient sur l’habitant, que leur Dieu parle ou non latin. Hommes violents, non édulcorés, que l’on peut aujourd’hui détester…

Ce pourrait être désagréable si Maurice Maindron ne maniait une langue riche et élégante qui enchante tout du long. Chaque phrase est un fleuve qui transporte le lecteur au gré de méandres et de circonvolutions réjouissantes. Maurice Maindron semble connaître son XVIe siècle sur le bout des doigts. Ses descriptions architecturales et vestimentaires sont minutieuses, à tel point que parfois, on n’y comprend pas grand-chose (il fera paraître en 1907 un Dictionnaire du costume du Moyen Âge au XIXe siècle). Mais là encore, le plaisir des mots et de la phrase l’emporte sur le sens. Maindron est pratiquant d’une langue dans laquelle chatoie la nuance sémantique et adepte d’une syntaxe protéiforme. L’ennui ne guettera jamais son lecteur pour peu qu’il goûte l’ampleur d’une telle prose.

Bref la prose est bien plus subtile que les personnages. Ceux-ci ont hérité de sentiments exacerbés et de traits stéréotypés, notamment celui du vieux bonhomme qui veut marier une jeunette. Certaines scènes sont de comédie : traquenards, quiproquos et espionnage derrière les tentures sont de mise. Mais d’autres seraient tragiques si ce n’était le ton toujours détaché de Maindron face à la mort. On voudrait lire un peu d’humour dans l’extrait ci-dessous, mais rien n’est moins sûr…

Du fond de la chaise où il semblait sommeiller, Saint-Cendre examinait Hélène Haïssa et la déshabillait avec cette bonne expérience qui ne le trompait jamais. Et l’on eût dit que la jeune femme sentait l’autorité de son regard qui la dévêtait : car, à chaque pensée du marquis, touchant une partie de son corps frémissant, elle avait la sensation de voir glisser sa longue et étroite tunique rayée d’un blanc cendal vergetée d’or, ses caleçons de satin jaune étroits aux chevilles où sonnaient des anneaux d’argent lourds comme des entraves, sa chemise en mousseline de Calicut, sa camisole d’arani vermeil. Un moment, elle frissonna comme si elle se trouvait nue. Se détournant légèrement elle considéra par-dessus son épaule Saint-Cendre dont elle croyait sentir le souffle embrasé sur sa nuque, à cette place où sa chevelure mourait en frisons ténus et soyeux. Mais il était toujours enfoncé dans sa chaise. Elle le caressa d’un clin d’yeux furtif où tremblèrent ses paupières lourdes et fardées.

Cynisme mis à part, le plus inconfortable pour la lectrice, c’est de constater que Maindron regrette ce temps où l’homme avait un pouvoir absolu sur les femmes, et pas seulement la sienne. Ce temps où une œillade suffisait à séduire, c’est-à-dire à soumettre. Ce temps légendaire donc qui n’a jamais existé ailleurs que dans les fantasmes de quelques conservateurs bedonnants et frustrés qui n’ont pour charmes qu’argent, violence et autorité.

Voilà donc une très intéressante découverte grâce à L’Arbre vengeur, l’éditeur du mois de janvier 2017. Et pour ceux qui veulent goûter avant de consommer, je lis le début du premier chapitre (durée 5m. 51s.)

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Saint-Cendre

Maurice Maindron
L’Arbre vengeur, 2016
ISBN : 9791091504508 – 460 pages – 20 €

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18 commentaires sur “Saint-Cendre de Maurice Maindron

  1. C’est justement le livre que j’ai choisi ! Je ne lis pas ton billet car le livre m’attend actuellement au bureau de Poste et je le commencerai dans la semaine.

    • Sandrine

      Je suis bien curieuse de lire ton avis sur ce roman, toi qui lis bien plus de vieilleries que moi : je n’ai cessé de m’interroger tout du long de ma lecture, ce qui est d’ailleurs tout à fait stimulant.

  2. keisha

    Là je sens que ce n’est guère pour moi (mais il n’est pas récent, cet auteur, dis donc!)

    • Sandrine

      Un peu moins déjanté que ce que fait parfois L’Arbre vengeur, mais tout à fait intéressant.

  3. Merci pour ce conseil, que je vais probablement suivre, car en plus j’aime beaucoup cette maison d’édition… Très belle année à toi et aux tiens. Et très belle voix si je puis me permettre :-;

    • Sandrine

      Ah merci, et tant mieux ! Voilà bien longtemps que j’écoute des livres audio enregistrés par des amateurs très doués et que je me dis qu’il faudrait que j’enregistre un jour moi aussi un livre. Je ne suis malheureusement pas douée, pas encore, mais ça y est, j’ai le micro ! Alors je m’entraine un peu, et je cherche le bon texte, d’un auteur du domaine public… je fais mes petits essais avant de me lancer 🙂

  4. tu fais toujours des découvertes extraordinaires ! Je t’en souhaite encore davantage pour 2017 ! Bonne année !!!

    • Sandrine

      Je crois bien que 2017 sera encore plus riche en découvertes ! Bonne année à toi aussi !

  5. La plume est très engageante, le propos peut être moins mais… à voir 🙂

    • Sandrine

      Ça pose question en tout cas et ça, c’est toujours bien.

  6. Je n’avais même jamais entendu parler de ce roman… je suis curieuse mais bon, les trips du personnage principal par rapport à la femme… ça fait un peu peur quand même! Ceci dit, il faut replacer dans le contexte… mais quand même!

    • Sandrine

      Je te rassure, moi non plus je n’avais jamais entendu parler de ce roman ni même de ce roman il y a un mois. C’est cette réédition qui me l’a fait connaître et m’a donné envie. Je ne regrette pas du tout ma lecture mais en écrivant ce billet, le plus honnêtement possible, je me disais bien que mes réserves vis à vis de l’auteur risquaient de freiner quelques lecteurs… ou lectrices…

  7. Ah j’adore ta lecture du premier chapitre. On entend bien que la prose est savoureuse en effet. Pour le reste, pas sûre que j’adhérerais bien que j’aime le déconcertant.

    • Sandrine

      Comme je réponds plus bas en commentaire, je fais des essais en vue d’enregistrer un livre pour un site de lecture audio. Je ne sais pas encore lequel, j’avais trouvé un texte qui m’intéressait mais il y a trop de dialogues… pas faciles les dialogues, il faut être vraiment bon lecteur pour restituer les différentes voix…

  8. que de découvertes sur ton blog, parfais je me dis mais comment je faisais pour lire avant la blogosphère, je relisais plus souvent c’est sûr, mais c’était moins jouissif . Je pense ne pas lire celui-ci car je n’ai plus le temps.. Une Luocine trop pressée par toutes les lectures qu’elle envisage de faire!

    • Sandrine

      C’est toujours mieux que de ne plus avoir envie de lire 😉

  9. Ça y est, je l’ai lu. Je serai moins sévère que toi, parce qu’il est difficile de savoir où se situe l’auteur. Il n’est jamais dit que Saint-Cendre viole, parce que toutes les femmes se soumettent avec plaisir à son autorité, et cette composante sur le plaisir me semble importante, car elle baigne tout le roman. Mais oui il s’agit bien de soumission. Quant aux autres hommes : l’horreur des viols est tout à fait explicite dans le passage que tu cites, et les personnages qui ne parviennent pas à séduire (à obtenir le sourire de la belle, parce qu’aller jusqu’au consentement est sans doute exagéré) sont plutôt ridiculisés comme les vieillards ou Clérambon qui est qualifié de triste ou les « rustres ». C’est assez serpentin et sinueux. Mais de toute façon, l’héroïne principale de ce roman, c’est bien la langue française qui, elle, s’échappe en permanence ! Billet la semaine prochaine.

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