Une bouche sans personne de Gilles Marchand

Il est comptable : toute la journée il compte et entend ses collègues discuter de tout et de rien, surtout de rien, autour du distributeur d’eau. Il ne leur parle pas, ils pensent qu’il les snobe, peut-être, il s’en moque. Il n’a guère de vie sociale ce célibataire parisien en fin de quarantaine. Petit appartement, pas de femme, pas d’enfant. Juste une brochette d’amis qu’il retrouve chaque soir dans un café. Il y a la Lisa, la charmante tenancière, Sam et Thomas, des habitués, ses amis depuis dix ans.

Ensemble, ils parlent de tout et de rien, plutôt de tout si ce n’est d’eux-mêmes. Pourtant un soir, Thomas ose LA question, celle qui changera tout : pourquoi le narrateur n’enlève-t-il jamais cette écharpe qui lui cache tout le bas du visage ? Ils n’ont jamais osé demander car il n’a jamais abordé le sujet et que l’intimité, c’est sacré. Pourtant, il ne s’enfuit pas en courant, il choisit de leur répondre, à sa façon, en empruntant les chemins poétiques de l’imagination.

Une bouche sans personne est donc le récit d’un homme qui se raconte, récit lent et détourné qui alimente la fiction d’une vie et l’attente du lecteur. Car lui aussi veut savoir. Pourquoi l’écharpe ? Pourquoi des dizaines d’écharpes enfermées dans des cages au fond de l’appartement ? Le narrateur entreprend le récit de son enfance auprès de son grand-père Pierre-Jean qui avait choisi de révolutionner la réalité, « sale concept bourgeois » pour permettre à son petit-fils de goûter aux plaisirs de la vie. D’enchanter le monde, le monde de l’après-guerre qui commençait si brutalement pour le petit garçon.

Il a fait en sorte que le chemin sur lequel il m’accompagnait soit le plus heureux possible. Pour cela il fallait travestir un peu la réalité.

Et le petit-fils n’a rien perdu des préceptes de son grand-père : lui aussi accorde une part de plus en plus significative au rêve sans qu’il soit possible au lecteur de faire la part des choses. Alors le café devient bientôt une salle de spectacle où le public se bouscule pour venir écouter le narrateur racontant son enfance. Alors l’accumulation des sacs poubelle au bas de l’immeuble suite à la mort de la concierge construit un véritable tunnel qu’il va falloir franchir pour parvenir jusqu’au palier, où peut l’attendre un orchestre tzigane, le temps d’un concert.

Gilles Marchand choisit d’enchanter la fiction. A la morosité de la vie d’un comptable parisien il substitue l’illusion qui est une question de regard. Si la femme qui promène son chien devient tout à coup le chien qui promène une femme, c’est que celui-ci est potentiellement plus riche, plus significatif. Le chien promenant la femme interpelle le lecteur, l’étonne et l’interroge. Il le fait sourire, rêver peut-être, tout ce que la femme promenant son chien ne parvient pas à faire, quelque minutieuse que soit la description.

Gilles Marchand est habile à entretenir le doute. A quel moment le récit bascule-t-il ? Le narrateur raconte-t-il effectivement ce qu’il vit, dans ce cas Une bouche sans personne ressort du registre de la fantasy, ou enchante-t-il sa réalité à notre seul profit comme son grand-père le faisait pour lui ? Il y a ici une place pour chaque lecteur et chaque lecture.

Il m’avait expliqué que si j’estimais que le monde n’était pas assez beau et que je n’étais pas en mesure de le changer, personne ne pourrait jamais m’empêcher de l’imaginer tel que je voulais qu’il soit.

Une bouche sans personne fait partie de ces romans qui font du bien, qui suggèrent qu’il n’est pas de malheur que l’amour, l’amitié et la vie ne sauraient surmonter. Avec une délicate simplicité, le récit du narrateur sort peu à peu de l’ombre l’épisode tragique qui a obscurci la vie du narrateur. Rien de magique ne vient tout régler (car la réalité ne peut être effacée, juste sublimée), mais une parenthèse de rêve et de poésie surgit : de quoi révolutionner la morosité de quotidien.

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Une bouche sans personne

Gilles Marchand
Aux Forges de Vulcain, 2016
ISBN : 978-2-373-05013-4 – 260 pages – 17 €

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28 commentaires sur “Une bouche sans personne de Gilles Marchand

  1. D’habitude, je ne suis guère attirée par les feelgood book. Mais j’avoue qu’en ce moment, cela me ferait peut-être du bien. Et celui-ci semble d’un genre particulier, fin et subtil…

    • Sandrine

      Fin et subtil oui, et aussi intimiste et sincère et plein d’autres choses tout à fait positives. Je ne suis pas bien consommatrice du genre non plus, je ne saurais faire de comparaisons, mais j’ai apprécié ce roman.

      • Oui, ça, j’avais bien perçu que ce n’était pas ton créneau non plus 😉 C’est bien pour ça aussi, d’ailleurs, que j’ai été sensible à ton billet.

  2. keisha

    Bien, bien, j’avais lu du très positif sur ce roman, mai plutôt par le biais de facebook d’ailleurs

    • Sandrine

      Pour ma part, je n’ai encore rien lu de négatif à son propos.

  3. Un excellent roman qui pour ma part m’a fait passer par un arc-en-ciel d’émotions, entre émotions et enchantement.

    • Sandrine

      Je suis d’accord avec toi : c’est un livre émouvant et enchanteur, sans exagération aucune.

  4. ce roman m’intrigue fortement

    • Sandrine

      Il mérite tout à fait d’être découvert, de même que son éditeur. J’espère qu’il aura l’occasion de croiser ta route et qu’il te fera rêver, toi aussi.

      • Je viens de l’acheter. Verdict d’ici 10 jours je pense 🙂

  5. Comme Delphine-Olympe, je ne suis guère attirée par les feelgood book.

    • Sandrine

      Moi non plus, s trop, mais ce roman-là, je ne savais pas vraiment ce qu’il contenait avant de l’acheter. Je ne suis pas déçue du moment passé, pas du tout. J’ai tendance à penser que les feel good books sont assez caricaturaux : absolument pas celui-ci.

  6. Mes libraires le recommandent… et toi aussi. Je le garde à l’esprit !

    • Sandrine

      Il est finaliste du prix Libr’à nous, un prix de libraires. Dans la même catégorie que Gael Faye. J’espère de tout coeur qu’ils ne récompenseront pas encore le même livre…

  7. C’est le genre de livre dont j’ai l’impression d’avoir trop entendu parler et je ne suis pas sûre que ça me plaise, mais ton billet ferait peut-être (je dis bien peut-être) pencher la vapeur… alors si jamais, en bibli…

    • Sandrine

      J’espère que ce billet-ci sera celui qui te convaincra 😉

  8. Je ne pensais pas du tout du tout que ça traitait de ça… du coup, je suis intriguée!

    • Sandrine

      La raison du port de l’écharpe a été pour moi une surprise inattendue…

  9. je suis en train de rédiger un billet sur ce roman que j’ai beaucoup aimé grâce à son style et sa façon de s’amuser avec nos « tics » du quotidien, l’emploi du futur à la boulangerie m’a fait sourire. Le rappel de la tragédie qui sous-tend le roman, plus que cette tragédie elle-même, me fait comprendre que les victimes de la barbarie ont un long chemin à faire avant de revenir vers les vivants.

    • Sandrine

      Ce serait bien sûr dommage d’en dire trop dans un billet sur les raisons de cette écharpe, mais il y a beaucoup à dire car en effet, le roman fait réfléchir sur les conséquences à long terme de la folie des hommes qui en martyrisent d’autres. C’est un texte étonnant de douceur et de légèreté pour témoigner de ça…

  10. j’en garde un bon souvenir!

  11. Je crois que j’ai absolument tout aimé dans ce roman, un gros coup de coeur de cette rentrée !

    • Sandrine

      Il se détache vraiment des livres de la rentrée, par son côté loufoque et sa poésie : un roman original, ça fait du bien.

  12. Passée à côté, dommage ! J’ai absolument adoré certains passages, le style, l’humour, le ton décalé et l’originalité, mais l’ensemble m’a paru trop bancal… bizarre, parce que c’est typiquement le genre de bouquin qui me fait vibrer… quand ça sort du convenu et des sentiers battus !

    • Sandrine

      Oui, c’est parfois bizarre et du coup, je conçois bien que ça puisse désarçonner. Mais j’aurais penser que cette poésie-là t’aurait plu…

  13. Possible que ça vienne juste de la manière dont je dois gérer ma vie en ce moment : les pieds bien sur terre pour arriver à ce que tout roule…

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