Mauvais coûts de Jacky Schwartzmann

Mauvais coûts SchwartzmannDès les premières pages de Mauvais coûts, on ne l’aime pas Gaby Aspinall. Le type est acheteur dans une grande entreprise : il achète, au plus bas prix possible, des produits pour que sa boîte en fabrique d’autres qui seront ensuite vendus, le plus cher possible. Il va voir les fournisseurs, les pressure pour qu’ils baissent les prix et pour ça, tout est bon, y compris l’humiliation.

D’emblée Gaby Aspinall, on ne l’aime pas. On le méprise même, tout comme lui méprise le reste du monde, ou peu s’en faut.

A quarante-sept ans, il est seul dans la vie, souvent sur les routes. Il mange dans des restaurants, dort dans des hôtels, tous les mêmes. Les femmes sont des proies et généralement des salopes, c’est plus commode. Celle qui le fait fantasmer, c’est sa n+1, c’est-à-dire sa supérieure immédiate. Pensez donc, une femme plus jeune que lui qui n’hésite pas à lui donner des ordres voire à le ridiculiser, il faut qu’il se la fasse évidemment, n’ayant pas les moyens intellectuels de la dominer autrement.

Mauvais coûts ressemble d’abord à une suite de nouvelles centrées autour de cet acheteur antipathique. Puis peu à peu, le vécu apparaît sous le blindage : un père qui meurt, une déception sentimentale adolescente en forme d’humiliation, une jeune adolescente qui traine autour de son immeuble… Et bientôt la dépression, pile au moment où la boîte se fait racheter par un grand groupe américain. Gaby Aspinall nous serait-il plus sympathique pour autant ? Non car dépressif ou pas, il reste méchamment cynique.
L’auteur a choisi de le faire souffrir d’aérophagie, ce qui donne lieu à quelques scènes pipi-caca comme on aime chez nous. Mais l’aurait-il affublé d’un cancer des os doublé de coliques néphrétiques incurables qu’on ne l’aurait pas plaint pour autant…

Si on n’apprécie pas le bonhomme, il n’en va pas de même du style de Jacky Schwartzmann hyper dynamique et corrosif. Il nous dépeint le monde de l’entreprise peuplé de requins dépourvus d’humanité. En dehors de l’argent et du profit, rien ne compte et tout est bon pour monter dans la hiérarchie. Par la grâce d’un style efficace, on lit et on lit donc encore le quotidien de ce type qu’on fuirait dans la vie. La fiction nous permet de l’observer tout en le tenant à distance.

Jacky Schwartzmann nous présente une vision extrêmement sombre du monde de l’entreprise. Certains épisodes sont pourtant hilarants de réalisme hexagonal, par exemple avec l’ouvrier marocain syndiqué CGT qui a l’intention d’expliquer à l’observateur américain qu’il doit faire journée continue et partir une heure plus tôt les mois de ramadan. Et avec les formations blabla montées à la va-vite en fin d’année pour dépenser le budget.

On pourrait citer chaque page tant le style ne faiblit jamais : cet homme déteste tout le monde, lui-même y compris,  avec une verve constante. C’en est réjouissant, méchamment réjouissant bien sûr. Et puis, on est tellement content de ne pas le connaître dans la vraie vie Gaby Aspinall…

Je me suis rendu compte que je n’avais jamais été vraiment été fan de qui que ce soit, contrairement à la plupart des gens. Y en a qui sont Doors, y en a qui sont Prince, y en a qui sont Portis Head ou Beastie Boys, et moi je n’étais rien. Alain Souchon. Bordel, personne n’est Alain Souchon, justement parce que tout le monde l’aime, parce que tout le monde l’adore. Il n’y a rien de plus propre sur soi, de plus moralement irréprochable que ce type. Il est drôle, il est attachant, il est modeste. Ce qu’il chante est pertinent. Il y a deux choses qu’il n’a pas : des groupies, des ennemis. Personne ne l’adule et personne ne le déteste. Et c’est le seul chanteur qui me vient à l’esprit quand je fais une introspection de mes goûts musicaux. J’ai commencé ma dépression par ce constat navrant : je n’ai pas d’aspérités. Je n’ai pas de déviance. Je n’ai pas de douleur. Je n’ai pas de mauvaise foi. Je n’ai pas de regrets. Je n’ai pas d’âme. Je me sape chez Brice ou chez Célio. J’écoute France Inter de temps en temps. Je regarde C dans l’air. Je suis Européen. Je suis fier de mon pays. Je suis alainsouchonisé.

Mauvais coûts est un roman aussi méchant que réjouissant publié par La Fosse aux ours, l’éditeur du mois de février 2017.

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Mauvais coûts

Jacky Schwartzmann
La Fosse aux Ours, 2016
ISBN : 978-2-35707-091-2 – 196 pages – 17 €

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Titre et couverture annoncent la couleur : sombre. Et pour l'odeur, ce sera puant, comme les carcasses de brebis abandonnées au soleil d'été ou la fumée des usines d'engrais et de croquettes pour chiens. Environnement glauque et poisseux, très fermé, dont on ne peut s'extraire car brebis comme usines signifient…
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24 commentaires sur “Mauvais coûts de Jacky Schwartzmann

  1. keisha

    Oh là! Il n’est pas à la bibli, dommage. Mais ça cogne sévère et j’aime bien ton billet (et la couverture) Pour La fosse aux ours, j’ai choisi du bien plus ancien.

  2. Hé hé tu commences très fort avec la dernière nouveauté de La fosse aux ours ! Je le note, il est dans deux de mes biblis, mais sorti actuellement.

    • Sandrine

      J’ai acheté ça en fin d’année dernière, parmi quelques acquissions de la rentrée de septembre me tentant encore et quelle belle découverte, je suis ravie !

  3. Et en plus un éditeur que je ne connais pas…

    • Sandrine

      J’espère qu’il y aura de nombreux billets sur cet éditeur ce mois-ci et que tu seras tenté de le découvrir.

  4. c’est bizarre mais ce méchant donne envie! les lectrices sont maso!

    • Sandrine

      Tout dépend comment on nous les accommode ces méchants… et celui-là est particulièrement goûteux 🙂

  5. Un personnage vraiment rédhibitoire, alors.

    • Sandrine

      Dans la vraie vie, il y a de quoi s’enfuir en courant !

  6. un éditeur selon mon coeur, la lyonnaise en moi ne peut qu’applaudir à ses publications
    le sujet est très dans l’air du temps quand on entend éleveurs, producteurs, maraichers etc

    • Sandrine

      J’espère que tous les Lyonnais, de fait ou de coeur, rejoindront l’éditeur du mois 😉

  7. Ah je ne sais plus chez qui je l’avais repéré ce livre mais il m’avait déjà bien tentée (thématiques, personnage) et à te lire, ça vaut vraiment le détour. Dommage que je n’ai pas pu me joindre pour une LC !

    • Sandrine

      C’est méchamment drôle et ça devrait en effet te plaire.

  8. J’en peux plus de ces personnages antipathiques, on en rencontre assez dans la vie comme ça ! Pas vraiment pour moi je pense, dommage pour le style, là, j’aurais aimé je pense.

    • Sandrine

      C’est vrai que ce type-là, mieux vaut ne pas en fréquenter trop et qu’il doit y en avoir plein en liberté dans le monde. Mais ce qu’en fait l’auteur ici est vraiment réjouissant…

  9. Oh oh… tout ce que je déteste du monde de l’entreprise et une des nombreuses raisons qui font que je veux continuer à bosser en free. Mais tu sais, comme toujours, donner vraiment envie…

    • Sandrine

      D’un côté le monde de l’entreprise et ses requins, de l’autre, les fonctionnaires avec leurs cohortes d’élus et de supérieurs : oui Liliba, on est bien mieux en indépendants… sauf si on veut faire fortune évidemment 🙂

  10. En effet !!! mais quel bonheur que notre liberté…

  11. le thème ne m’attire pas et pourtant ce style corrosif que tu évoques a tout pour me plaire ! Je retiendrai facilement cette couverture 😉

    • Sandrine

      C’est vrai qu’elle est réussie : pas de doute qu’elle attire l’oeil sur les tables des libraires !

  12. Oh un éditeur de chez moi 😀 je le connais bien celui-ci. Si tu en avais choisi un autre de Lyon peut-être aurais-tu lu un roman de mon papa 😉
    Bref, ce livre me donne bien envie, le personnage en tient une couche !

    • Sandrine

      Tu dois être fière de lui !!

  13. Méchant et réjouissant… Comment résister…? 😉

    • Sandrine

      Il ne faut pas 😀

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