Steak Machine de Geoffrey Le Guilcher

Sensibilisé à la souffrance animale notamment par l’association L214 et ses vidéos, le journaliste Geoffrey Le Guilcher décide d’infiltrer un abattoir breton : il se fait engager en intérim, optant pour son deuxième prénom et le voilà intégrant à l’été 2016 une de ces usines à viande créatrice d’emplois en Bretagne. Pour l’anonymat de son reportage, il baptise celle qui l’embauche « Mercure » et témoigne de ses quarante jours d’immersion dans Steak Machine.

On y tue 600 bœufs et 8 500 porcs par jour. Sur la chaîne de dépeçage, chaque ouvrier voit passer une vache morte par minute. En ce laps de temps, il doit accomplir la même tâche : décapiter, accrocher, ouvrir, éviscérer… Geoffrey Le Guilcher est affecté au dégraissage : il doit enlever à grands coups de couteau le gras qui gêne le palais du consommateur. Mais attention à ne pas entailler les nobles morceaux qu’on vend si cher. La graisse sera récupérée pour faire des bonbons et des cosmétiques.

Ce qu’il voudrait voir, c’est la tuerie, là où les bêtes sont estourbies avant d’être accrochées puis éventrées. Est-elle aux normes ? Difficile de le savoir puisque peu avant son arrivée, on a construit un mur autour de cette zone sensible : des journalistes s’étaient en effet introduits et avaient réussi à filmer des images d’abattage diffusées ensuite sur Internet…

Si Geoffrey Le Guilcher, bien que « viandard », est sensible à la cause animale, c’est à celle des ouvriers que Steak Machine sensibilise particulièrement le lecteur. Ils sont les damnés de la viande et travaillent dans des conditions terribles. Cette branche a d’ailleurs beaucoup de mal à garder ses employés, qu’on recrute à l’étranger, de plus en plus loin tant le métier brise les corps et les esprits. Ils s’avouent pourtant bien payés, avec des avantages, mais la douleur est plus puissante que l’argent dans bien des cas. Les troubles musculo-squelettiques (tendinites, lombalgies, hernies…) touchent la quasi totalité d’entre eux en raison du travail répétitif. Auquel s’ajoutent des cadences effrénées (en moyenne 55 vaches de l’heure, parfois jusqu’à 63) et des méthodes managériales très autoritaires, voire méprisantes.

Si ces ouvriers ne connaissent pas la misère économique, ils sont physiquement et psychologiquement usés avant l’âge. Certains jeunes sans diplôme intègrent l’abattoir très tôt avec l’idée qu’il ne sera qu’une étape. Nombreux sont ceux qui y passent bien plus de temps, leur carrière ponctuée d’arrêts maladie dus à la pénibilité du travail, même en variant les postes. Il ne faut que quelques jours à Geoffrey Le Guilcher pour souffrir des mains, des bras, du dos. Pour faire des cauchemars d’animaux morts.

Dans ces conditions difficiles, les ouvriers des abattoirs effectuent un travail très peu valorisant, voire honteux en nos temps de montée en puissance de la cause animale. Ils font le sale boulot, celui qu’on cache et dont on ne veut pas entendre parler. Combien d’entre ceux qui mangent de la viande, c’est-à-dire quasi tout le monde, sont prêts à regarder des vidéos d’abattage ? Combien s’interrogent sur les conditions dans lesquelles les animaux sont tués ? Très peu car se serait les premiers pas vers une réflexion qui amène à se faire végétarien, ou au moins « flexi-végétarien » comme l’est devenu Geoffrey Le Guilcher : en cette matière comme en tant d’autres, mieux vaut ne pas réfléchir… dit-on.

Ce texte permet à ceux qui sont sensibles à la cause animale de ne pas oublier les humains qui sont eux aussi victimes, dans une autre mesure, de l’industrialisation et de la consommation effrénée. Un témoignage qui prolonge celui de Stéphane Geffroy, « ouvrier de première transformation dans l’agroalimentaire », qui a l’an dernier décrit son travail dans A l’abattoir (éditions du Seuil).
Mais à qui donc est bénéfique l’absorption quotidienne de viande, si ce n’est à l’industrie agro-alimentaire ?

Steak Machine est le premier livre publié par les éditions Goutte d’Or (lire le reportage de Libération).
On peut lire un article de Télérama dénonçant la tentative de censure des centres de distribution Leclerc auquel appartient l’abattoir infiltré par Geoffrey Le Guilcher : interdit de vendre et de commander Steak Machine dans les Espaces culturels Leclerc !

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Steak Machine

Geoffrey Le Guilcher
Goutte d’Or, 2017
ISBN : 979-10-96906-00-0 – 169 pages – 12 €

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29 commentaires sur “Steak Machine de Geoffrey Le Guilcher

  1. keisha

    J’ai juste vu une interview de l’auteur, déjà très frappante (je ne peux plus regarder ces videos)

    • Sandrine

      Si tu manges toujours autant de viande, c’est que tu n’en as pas assez vu 😉

      • keisha

        je commence à regarder les étiquettes des viandes en supermarché et donc à trier selon les provenances. Le pire est que je préfère les légumes à la viande et pourrais donc aisément m’en passer… Je ne consomme pas de boeuf ou de veau (ça, c’est fait)
        j’achète fruits et légumes locaux autant que je peux…
        Oui, je sais, il reste des progrès à accomplir
        (et j’ai lu les commentaires suivants et les réponses!)
        (quand on se voit, en avril, végétarien, alors? ^_^)

        • Sandrine

          Tu es sur la bonne voie ! Et on pourra toujours aller manger du dhal chez l’Indien 😉

          • keisha

            Les resto indiens, c’est le bien, pour ça, on peut choisir du zéro viande (déjà fait) Miam, j’adore ces épices, ces saveurs…
            (et bien reçu mail pour éditeur de mars, ça tombe bien, je dois aller à la bibli)

  2. J’ai entendu l’auteur à la radio ces jours-ci. Un livre à lire assurément, qui décrit hélas un milieu professionnel de plus, destructeur de l’être humain. J’ai lu aussi l’article de Télérama, bravo Leclerc !!!

    • Sandrine

      Il y a sans nul doute quelqu’un à virer dans les bureaux de Leclerc Distribution parce qu’une censure aussi maladroite sur une petite maison d’édition qui se lance : bonjour le mauvais buzz !!

  3. Je l’ai vu en interview récemment, ça peut être une lecture intéressante, je ne suis pas du tout végétarienne mais pour autant la provenance de la viande que je mange m’importe beaucoup.

    • Sandrine

      Pour ma part, j’ai commencé par ne plus acheté de viande en supermarché. Depuis six mois, je n’en mange quasi plus et le plus du tout est à mon avis pour bientôt…

  4. je ne peux pas lire ce livre et je sais que j’ai tort il faut toujours s’informer …

    • Sandrine

      Pendant longtemps, j’ai sciemment refusé de lire de tels livres et de regarder de telles vidéos car je savais que je ne supporterais pas. Et surtout, je savais, pour avoir été végétarienne dans mon adolescence, que ça changerait beaucoup de choses dans ma vie quotidienne. Aujourd’hui c’est fait, je ne mange plus de viande que deux ou trois fois par semaine, toujours achetée chez le boucher ou au marché. La démarche se conjugue avec celle du 0 déchet, quasi inatteignable mais qui se traduit pour moi par beaucoup moins de déchets (plus de sacs ni de boîtes en plastique, plus de mouchoirs en papier ou de sopalin, d’aluminium, et des produits faits maison). Ça n’est pas compliqué à organiser et même si c’est trois fois rien à l’échelle du monde, ça me fait plaisir de participer à cet effort-là.

  5. Passionnant angle de vue, je trouve ! Car, en effet, les animaux ne sont pas les seules victimes, et qui pourrait bien vouloir faire un tel travail ? Comment s’en sort-on ? Mal, visiblement, et on le comprend aisément.
    Un élément déterminant pour s’interroger sur nos modes de consommation. A titre individuel, je veux dire.
    Une question : qu’est-ce que le flexi-végétarisme ? Une consommation modérée de viande ?
    Merci pour cet excellent billet, Sandrine.

    • Sandrine

      C’est l’auteur qui emploie ce mot dans son introduction. : « flexi-végétarien : végétarien à la maison, omnivore en société ». Il signale en note que « certains spécialistes jugent ce mot « fourre-tout », ils lui préfèrent les expressions « semi-végétarien » ou « omnivore conscient ». Donc tout ça correspond en effet à une consommation modéré de viande. Perso, je ne suis pas « omnivore en société », au contraire : quand les autres constatent qu’on ne mange pas de viande, ils interrogent et avec un peu de chance, s’interrogent : ça ne peut pas faire de mal une petite discussion sur le sujet 😉

      • Tout à fait ! Personnellement, je consomme de manière modérée, mais au départ, ça correspondait plus à une demande de mon organisme. J’ai plaisir à manger de la viande de temps en temps (de la bonne, je crois n’en avoir jamais acheté en supermarché), mais trop souvent, ça m’écoeure. Mais peu à peu, des préoccupations plus environnementales sont venues conforter ce rythme de consommation.
        Ceci étant dit, ce n’est pas facile pour autant de manger du poisson ou des légumes, qui font intervenir exactement les mêmes problématiques (moins la souffrance animale, c’est vrai, mais mêmes problèmes d’épuisement des terres ou des ressources ; quant aux conditions d’exploitation, il y aurait beaucoup à dire aussi). Bref, on n’est pas sortis de l’auberge pour s’alimenter responsable.

  6. Et toi, qu’en penses-tu ? Est-ce que tu manges moins de viande ou tu n’en manges plus après avoir lu ce livre ? Ton avis m’intéresse autant que le livre.

    • Sandrine

      Quand j’avais 20 ans, j’étais végétarienne. J’ai eu des enfants très jeune et étais de faible constitution (le don du sang ne voulait plus de mon sang anémié !). Donc j’ai à nouveau mangé de la viande en laissant ça dans un coin de ma tête. Depuis très longtemps, je n’achète plus de viande en supermarché (ni de fruits et légume d’ailleurs, ni quasi rien qui se mange ; je n’y mets d’ailleurs plus les pieds, me fournissant via le drive).
      Et puis en août 2016, j’ai lu Défaite des maîtres et possesseurs de Vincent Message et depuis, je ne mange à nouveau presque plus de viande. J’en mange le week-end, avec mes hommes à la maison qui eux aussi en mangent nettement moins, râlent pour la forme mais sont contents, je pense, de la grande variété des repas désormais (j’ai cuisiné du fenouil, du chou rouge, du potimarron pour la première fois récemment !).

      • C’est un chouette chemin, fait de découvertes alimentaires et intimes 🙂 Il y a aussi beaucoup de préjugés sur l’alimentation végétarienne des enfants, on en fait tout un foin.
        Ah ce livre a l’air intéressant, je note !

  7. « ne pas oublier les humains qui sont eux aussi victimes » c’est vrai qu’on a tendance à l’oublié…

  8. Un thème et un angle du vue intéressant, je ne le lirai pas car j’ai été élevée en Bretagne et on croise toujours une personne qui y travaille ou y a travaillé.

    • Sandrine

      Ça pourrait être intéressant de connaître leur point de vue sur ce livre…

  9. Oui, on parle rarement des humains dans les abattoirs.

    • Sandrine

      Ce livre a en effet le grand mérite de déplacer notre regard.

  10. Foucher

    « Un jour viendra où l’idée que, pour se nourrir, les hommes du passé élevaient et massacraient des êtres vivants et exposaient complaisamment leur chair en lambeaux dans les vitrines, inspirera sans doute la même répulsion qu’aux voyageurs du XVIe ou du XVIIe siècle, les repas cannibales des sauvages américains, océaniens ou africains. »
    Claude Lévi-Strauss (1996),
    Anthropologue et ethnologue français

    • Sandrine

      Tout est dit. Merci.

  11. je n’ai rien contre les animaux mais ma devise est et restera : d’abord les humains…

    • Sandrine

      Les humains les dominent depuis si longtemps qu’on peut parfois se préoccuper d’abord de leur sort : l’exploitation dont certains animaux sont victimes est proprement scandaleuse…

  12. Je vais lire ce livre, c’est certain.
    J’ai regardé le reportage d’Envoyé Spécial, que j’ai trouvé vraiment nul et lamentable, n’apporte rien, ne prend pas de hauteur, creuse à côté… Je n’aime pas cette émission il faut dire, bref.
    C’est vrai que l’on oublie l’humain. Mais, j’ai dû mal à penser à lui quand je vois les milliards d’animaux qui souffrent par sa faute. L’homme est capable du pire, ses conditions de travail n’expliquent pas tout et certainement pas les violences infligées gratuitement aux pauvres bêtes. C’est un cercle vicieux qu’il a créé de toutes pièces.
    J’ai un avis assez tranché sur la question que beaucoup ne comprennent pas…

    • Sandrine

      Quel dommage que le reportage ne soit pas à la hauteur ! Je ne l’ai pas vu (je n’ai pas la télé), mais passant ainsi en début de soirée c’est un bon moyen de sensibiliser les gens et j’espère que ça a quand même été le cas pour certains.
      Tout ce problème est bien complexe. Les ouvriers des abattoirs ne sont pas des bourreaux d’animaux, c’est certain et ils ont besoin de travailler. Là où ça dérape, c’est en raison des rendements qu’on leur demande (1 vache par minute !) et les conditions de travail vraiment difficile, peu à l’écoute des travailleurs. Il y a toujours, au somment, des gens qui se fichent et des hommes et des animaux (et de la planète et de tout ce qui n’est pas leur confort personnel) et dont le seul but est de s’enrichir. Ceux-là n’ont d’empathie ni pour les hommes, ni pour les animaux. Essayons d’en avoir pour tous 😉

  13. Ce que je reproche à l’association L214, c’est de s’occuper plus des animaux que des humains qui travaillent dans ces abattoirs.
    C’est l’industrialisation qui est condamnable, pas ces forçats de l’abattage qui sont à plaindre
    Je ne suis pas végétarienne. J’ai mon propre circuit de viande qui ne passe pas par les grandes surfaces.

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