Lettre ouverte à ma bibliothèque d’Éric Bonnargent

Cher Monsieur Bonnargent,

Nous ne nous connaissons pas aussi j’hésite à vous appeler Éric. Cependant, après lecture de Lettre ouverte à ma bibliothèque, j’ai l’impression de vous connaître. Y a-t-il en effet plus révélateur qu’une bibliothèque personnelle ?

Ce n’est officiellement pas de la vôtre dont vous parlez, puisque votre épistolier est âgé de quatre-vingt-cinq ans ; je vous crois bien plus jeune. Cependant, j’imagine que vous partagez les mêmes goûts littéraires et qu’il y a de vous dans ce vieil homme. Quatre-vingt-cinq ans, ça fait beaucoup, j’ai à peine plus de la moitié et déjà les livres sont chez moi partout, ou peut-être partout chez moi tant je me plais à les accueillir comme des amis, à leur trouver une place.

Dernièrement, les enfants grandissant, j’ai pu récupérer une pièce dans ma petite maison. Rhabillée de neuf, lumineuse et meublée tout exprès, elle abrite désormais exclusivement les littératures de l’Imaginaire. Voilà les livres classés, rangés et facilement accessibles. Ils touchent déjà pourtant presque le plafond…

Car comme les enfants, les bibliothèques grandissent mais elles ne nous quittent pas. On accepte de se séparer des enfants, mais des livres… les uns prennent la place des autres. on s’inquiète pour leur avenir aussi : qu’est-ce que mes enfants feront de mes livres quand je ne serai plus ? Finir en cendres eux et moi, comme le suggère votre narrateur ? Pourquoi pas, mais sur le même bûcher…

Lettre ouverte à ma bibliothèqueParfois, je me reproche de m’enfermer dans la lecture, de me retrancher de la vraie vie, comme on dit. Je ne connais pas le nom de mes voisins, ni même le visage des présidentiables. C’est presque pathologique : le monde ne m’intéresse pas, ce monde-là, celui de la politique, des médias et de l’impudeur. Je me reconnais en votre narrateur.

Tu m’as permis d’accepter mon incapacité à exister parmi les autres, tu m’as inspiré toutes mes pensées ; c’est en toi que j’ai puisé ma compréhension des autres et de moi-même.
Je n’ai peut-être fait que lire le monde, mais j’en sais plus sur lui que ceux qui l’ont parcouru. Bien engoncé dans ce bon vieux fauteuil club au cuir craquelé (dont j’ai d’ailleurs de plus en plus de mal à me sortir), j’ai voyagé dans le temps et dans l’espace…

Lire, c’est être au monde d’une autre façon. L’expérience d’autrui, même fictive, nous permet le recul qui fait tant défaut à notre société de l’immédiateté.

Votre vieil homme aborde le problème du classement. Qui n’est problème que pour les gros lecteurs, ces obèses qui se posent mille questions que les rachitiques n’envisagent même pas : l’ordre alphabétique s’impose comme une évidence. Mais n’est-ce pas justement parce qu’il est trop commun que nous autres cherchons à nous en débarrasser, à le contourner ? Il doit bien exister quelque chose de plus chic, de plus happy few ? Il a essayé le classement par couleurs, par collections, a cherché le graal chez Perec pour finir, comme tout le monde « par genre et ordre alphabétique ». Quel plaisir de faire se côtoyer Jünger et Kafka, Dostoievski et Conan Doyle et même Chrétien de Troyes et Mary Higgins Clark (oui, je garde tous les livres que j’ai un jour achetés puis lus, car j’ai été l’adolescente qui lisait du policier formaté avant de devenir plus exigeante : ma bibliothèque vieillit avec moi). Je me demande ce qu’il se disent dans cette langue qui n’appartient qu’à eux tout en ne doutant pas que paradoxalement, leurs débats soient plus vivants que les nôtres aujourd’hui… Peut-être que mes chats, dans leur grande sagesse, les comprennent…

Je sais que je vais vous faire plaisir monsieur Bonnargent en vous disant que chez moi, vous voisinez désormais avec Roberto Bolaño.

Ce vieux monsieur qui se tirlipote le cerveau pour savoir où ranger les essais critiques sur les écrivains (à la suite de leurs romans, en littérature ? avec les essais ?) me fait bien rire tant je me retrouve en lui. Mais tout de même, n’est-ce pas une petite manie de vieux ? Ça m’inquiète…

Votre épistolier a beau être bien vieux, il n’en est pas moins très au fait de l’édition française aujourd’hui. Il évoque ces petits éditeurs que l’on déniche avec plaisir et partage avec d’autres gourmets. Ils sont les derniers chercheurs d’or, les vrais aventuriers de la littérature, qui ne font pas commerce mais oeuvre, eux aussi.
Alors pour finir cette lettre, je dis un simple merci à ces éditeurs mais aussi à ceux qui nous les font connaître. Les libraires quand on a la chance d’habiter une grande ville. Ce n’est pas mon cas aussi je traque sur le net les quelques curieux qui révèlent les pépites. Merci donc à Nikola Delescluse et à son émission Paludes de m’avoir fait découvrir Lettre ouverte à ma bibliothèque et les éditions Le Réalgar.

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Lettre ouverte à ma bibliothèque

Éric Bonnargent
Le Réalgar, 2017
ISBN : 979-10-91365-37-6 – 24 pages – 4,50 €

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31 commentaires sur “Lettre ouverte à ma bibliothèque d’Éric Bonnargent

  1. Moi aussi je me reconnais dans tout ça… Encore un livre que tu vas me faire acheter… Superbe ta bibliothèque ! Tu possèdes combien de livres si ce n’est pas indiscret ?

    • Sandrine

      Grce au récent aménagement de la pièce réservée aux littératures de l’Imaginaire, j’ai une idée plus précise du nombre de livres : j’ai fait beaucoup beaucoup de tri, en ai donné environ 300 pour une bourse aux livres (lors de laquelle je n’en ai acheté qu’une dizaine…) et dû coup je pense en avoir un peu plus de 3000 (sans les BD, les dicos, les livres en v.o., les livres des enfants : que la littérature et les essais). Donc ça va, ça rentre chez moi.
      Il y a un an environ, j’ai acheté un logiciel de catalogage personnel : je n’ai attaqué que le mainstream pour l’instant et n’en suis qu’à Jonathan Coe… faudrait que je m’y attelle vraiment !

  2. Voici un livre que j’aimerais découvrir. Je pense avoir beaucoup de livres traitant du sujet (Manguel, Duras …) et chaque fois je me reconnais en ces lecteurs compulsifs, souvent incompris. En revanche mon addiction ne m’éloigne pas du monde, elle m’aide à le percevoir différemment, à entrer en contact avec les autres, à m’interroger. Souvent je me dis que tout a été écrit, puis je découvre encore et encore. C’est surprenant. Je n’ai pas la chance d’avoir une bibliothèque car en deménageant je l’ai enfermée et n’ai pu encore ressortir ses trésors. Je ne désespère pas ! Un jour j’aurai une maison accueillante 😉

    • Sandrine

      Comme elle doit te manquer ! Celui d’Eric Bonnargent ne tiendra pas beaucoup de place chez toi, il est tout mince mais se lit plusieurs fois avec plaisir 😉

  3. Oooh qu’elles sont belles, tes bibliothèques !! Et les fauteuils qui les accompagnent, comme c’est confortable et chaleureux… Merci pour ce beau moment de partage !

    • Sandrine

      Pour choisir le tout dernier, la méridienne bleue, je ne sais plus dans combien de fauteuils je me suis assise, voire vautrée : c’était LE point important de la pièce !

  4. Je me reconnais quasiment dans ta réponse pour ma part!
    Belle lettre.

    • Sandrine

      Le texte d’Eric Bonnargent est très inspirant 😉

  5. Un sujet inépuisable et qui ne lassera pas de séduire les gros lecteurs que nous sommes, c’est sûr. Bon, moi, les livres ont débordé de leurs bibliothèques depuis belle lurette, il faudrait que je m’en rachète une pour ranger tout ça, haha ! En parlant de rangement, et donc de classement (que j’ai abandonné aussi), une idée originale que j’ai lue dans un roman portugais lu récemment, c’est le classement par prénom, pour changer. Original, non ?^^

    • Sandrine

      Pas mal en effet, mais qui nécessite de se souvenir aussi des prénoms, en plus des noms. J’en connais qui ne se souviennent ni des auteurs, ni des titres : mon mari, il faut qu’il me raconte l’histoire pour que moi je retrouve de quel livre il parle… généralement, ça marche parce que je sais ce qu’il a lu… et puis ça aide à lutter contre Alzheimer 🙂

  6. Comme je t’envie de disposer d’une pièce dédiée à tes livres… elle est magnifique !! Les miens (bien moins nombreux que les tiens, ceci dit), se terrent dans l’obscurité des couloirs, et dans les recoins de pièces où il restait un peu d’espace)… mais tu m’as donné LA solution = bouter mes enfants hors du foyer ! La dernière vient tout juste d’atteindre la majorité, c’est donc tout à fait faisable ..
    Très beau billet en tous cas, qui donne envie de découvrir ce titre. J’avais beaucoup aimé le roman qu’Eric Bonnargent a co-écrit avec Gilles Marchand, intitulé « Le roman de Bolaño », très bel hommage à l’auteur chilien et en même temps lecture très ludique..

    • Sandrine

      Il faut bien consoler nos coeurs de vieux parents : je me voyais mal laisser trois chambres meublées de lits vides, de bureaux inutiles, d’autant plus qu’une de mes filles vit à 9000 kilomètres… ça m’a fait plaisir d’imaginer cette pièce et de l’aménager et maintenant je m’y sens vraiment très bien. J’ai deux pièces dédiées aux livres désormais et ils respirent enfin, on trouve tout facilement : un vrai bonheur !

  7. quel beau billet! Très touchant parce que je m’y retrouve forcément (et je ne suis pas la seule!) Un jour, je dévoilerai aussi ma bibliothèque (mon endroit préféré, bien sûr !)

    • Sandrine

      Un endroit très privé en effet… que j’ai un tout petit peu modifié avant de le prendre en photo 😉

  8. Plus ça vient, plus je me débarrasse de livres pour ne conserver que ceux que j’aime le plus… Je n’ai jamais trop aimé garder les livres qui m’avaient profondément déplu, mais maintenant il m’arrive même de donner sans regret des livres qui m’ont pourtant divertie ou quelque peu émue à la lecture. Du moment qu’ils n’ont aucun caractère de rareté, et ne sont pas du genre à être consultés fréquemment, pourquoi les garder ?
    Ce qui ne m’empêche pas d’avoir des bibliothèques dispersées dans 4 pièces de la maison, mais elles débordent beaucoup moins.
    C’est amusant, en lisant les commentaires, je remarque que moi aussi je dois me souvenir des livres « pour deux », mon mari me raconte et je ressors titre et auteur.

    • Sandrine

      Eh bien en vieillissant, j’en donne aussi… à la bourse aux livres, à la bibliothèque… mais j’ai quand même du mal. Je discutais il y a peu avec une bibliothécaire de celle de ma ville qui me disait qu’elle n’avait pas de livres chez elle (trop petit sans doute), mais des photographies de livres qu’elle affichait : étonnant !

  9. keisha

    Depuis mes travaux dans la maison, je suis comme Kathel, j’ai plein de place, oh que oui, mais pas question d’ajouter des meubles, donc je donne, je vends en bourse aux livres, etc.) Les bougres reviennent à la charge, et actuellement l’équilibre est fragile, car il en reste peu à dégager… ^_^ Pour le classement, pas facile. Les classiques un peu à part, j’ai un chouette coin Proust, où sont les romans, et les bouquins autour de. Un classement comme un autre. Le rayon ‘matheux’ est très fourni, finalement nos bibliothèques reflètent notre vie.
    (à propos de bourses au livres je suis passée hier à B à la HAG, cher et pas grand chose, même à S j’ai mieux)

    • Sandrine

      J’y suis allée l’an passé, le choix est très réduit puisqu’il s’agit surtout des livres dont la bibliothèque ne veut plus. Et ils gardent les meilleurs bien sûr…

  10. J’aime bien les photos, et les petites décorations persos.

    • Sandrine

      Il y en a peu : c’est assommant de faire la poussière sur les bibelots 😉

  11. J’avais repéré ce petit livre sur Twitter mais je ne l’ai toujours pas vu en librairie 🙁 Tes bibliothèques sont tellement bien rangées que j’en suis impressionnée …

    • Sandrine

      Elles sont bien rangées car l’aménagement de la nouvelle pièce date de fin janvier : ça ne va pas durer, ça va s’entasser, c’est sûr !
      Et pour ma part, je n’ai pas acheté ce livre en librairie mais sur le site de l’éditeur.

  12. Joli billet qui nous parle à nous tous amoureux des livres et des lectures…

  13. C’est un rêve une pièce quand même

    • Sandrine

      Et deux, c’est juste le paradis sur Terre 🙂

  14. J’adore…! Ton billet, le livre et tes bibliothèques !

  15. Oh, voilà un livre qui va me plaire ! Merci de me le signaler. Je dois aller à la librairie ce matin et je le commanderai.
    Votre bibliothèque est belle. J’ai une pièce bureau-bibliothèque aussi, et je me s’y sens tellement bien.
    Bon week end.

  16. Quel joli billet !

  17. Un livre pour moi …. pérecquienne dans l’âme, je comprends presque intimement ce rapport aux livres et à leur rangement. Presque comme une catharsis … sauf quand cela vire au casse tête, qui ne casse la tête qu’à moi d’ailleurs. Et là tu vas comprendre mon dilemme ( qui fait aussi mon bonheur !) A défaut de voir partir mes enfants (pas encore ….), on a rajouté une pièce à la maison. Du coup, une pièce vide se libère … Tu vois où je veux en venir … Ta méridienne me fait de l’oeil … Comme toi, il est impensable qu’une telle aubaine se fasse dans l’urgence … je veux prendre le temps de trouver « la bonne » avec le « bon bureau », « la bonne chaise », « les bonnes étagères » et surtout, surtout, quel thème de ma bibliothèque va migrer ??? et par ricochet, comment réorganiser toutes les autres caches … Celles des escaliers, celles des couloirs … sans compter les autres … Borguésien dirait Corneille !

    • Sandrine

      Ah misère, c’est exactement ça ! Je ne parle plus à personne de tout ça, je veux dire aux vrais gens de chair et d’os dans la vraie vie, parce que personne ne me comprends : bouuuuuuu ! Expliquer que ci peut aller avec ça mais cet autre certainement pas est épuisant, un peu comme si je devais parler chinois puisque personne n’y entend rien. Il faut aussi un endroit pour la PAL, un pour les livres de la bibliothèque, un pour ceux qu’on m’a prêtés, ceux pour les prix dont je suis jurée et je ne sais quoi d’autres encore. Ah quel bonheur ces casse-têtes !

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