J’irai mourir sur vos terres de Lori Roy

J'irai mourir sur vos terresCe nouveau roman de Lori Roy fera le bonheur des amateurs de littérature noire, psychologique et complexe. Dans J’irai mourir sur vos terres, elle décortique le destin de plusieurs personnages liés par la famille ou le voisinage et surtout un terrible secret qui pèse sur les jeunes générations.

On suit en alternance Annie et sa soeur Caroline en 1952, et Juna et sa soeur Sarah en 1936, cette dernière étant la seule à s’exprimer à la première personne. Cette même Sarah qu’on retrouve en 1952 est la mère de Juna et Caroline mais n’est plus alors narratrice. C’est autour de ces quatre femmes que s’articule le roman, qui compte une pléiade d’autres personnages, tous aussi importants à l’intrigue.

Pour apprécier ce roman, le lecteur ne devra pas être rebuté par les très longues errances psychologiques des personnages. Ce sont elles qui font affleurer peu à peu le passé. Annie, comme sa tante Juna et sa grand-mère paternelle Mary, a le don : elle voit et sent des choses, peut-être grâce à ses terribles yeux noirs que les gens ont du mal à fixer. Annie pense qu’elle est la fille de sa tante Juna qu’elle n’a jamais connue, sans en avoir de certitude. Le lecteur découvre Sarah, Juna et leur frère Dale alors qu’ils vivent avec leur père, leur mère étant morte. Un jour que Juna était chargée de le surveiller, Dale disparaît. Elle accuse Joseph Carl Baine, l’ainé des sept frères Baine de retour chez lui. Sarah ne croit pas sa soeur, Sarah est amoureuse d’Ellis Baine. C’est pourtant à John Holleran que le lecteur la trouve mariée en 1952, alors qu’Annie et Caroline découvrent le cadavre de Mme Baine dans son jardin, près du champ de lavande.

Si l’on veut le dire trivialement, le tout est de savoir à qui Juna Crowley a ouvert ses cuisses et qui est le père de l’enfant. En 1952, il n’y a pas de Dale : est-il mort ? Les fils de l’intrigue sont très ténus car Lori Roy s’intéresse avant tout à ses personnages. Elle les décrit tous avec une extrême précision, faisant de la description pointilleuse un outil pour retarder les révélations. Au point même d’abuser parfois du procédé. Par exemple, lors de l’affrontement final, alors qu’un des personnages est sur le point d’en flinguer un autre :

Il ferme un oeil pour mieux viser. Les bottes de John se collent contre Annie. Leur bout noir est recouvert d’une couche de poussière laissée par la terre sèche, et l’un de ses lacets est défait.

Annie est alors allongée par terre et Lori Roy décrit donc ce qu’elle voit, tout ce qu’elle voit dans les moindres détails. Elle nous offre en quelque sorte les yeux de cette jeune fille. A travers Annie, on sent ce que pouvait être une jeune fille dans l’Amérique rurale des années 50. Ce Kentucky est encore peuplé de croyances et de superstitions, même si la religion elle-même n’a pas une place si importante. Les gens n’ont pas d’indulgence les uns envers les autres, ils travaillent dur et ils boivent. Tout se sait et surtout se retient.

Le drame familial qui se tisse lentement est très addictif : pas de doute que le lecteur veut savoir ce qui s’est passé dans la famille Crowley au moment de la disparition de Dale. Le lecteur veut comprendre comment on est passé d’une situation à une autre. Ma petite déception va aux systématismes d’écriture de Lori Roy. Elle a des tics et suit des règles qui sont celles du drame familial américain. Au point que j’avais compris bien avant la fin qui était à l’origine du drame. Tout simplement parce qu’il y a un personnage secondaire qui reste sans cesse dans le champ narratif alors qu’a priori, il n’a rien à y faire. Et parce qu’on se méfie toujours trop de ce qu’on nous colle sous le nez.

Je chipote bien sûr, J’irai mourir sur vos terres a beaucoup de qualités. En plus de celles déjà évoquées, il faut souligner que c’est un beau roman de femmes, sur celles qui ont aussi construit l’Amérique, lui ont fait des enfants mais restent dans l’ombre de l’Histoire.

Lori Roy sur Tête de lecture

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J’irai mourir sur vos terres

Lori Roy traduite de l’anglais par Valérie Bourgeois
Le Masque, 2017
ISBN : 978-2-7024-4567-9 – 312 pages – 20 €

Let Me Die In His Footsteps, parution aux Etats-Unis : 2015

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9 commentaires sur “J’irai mourir sur vos terres de Lori Roy

  1. Oui mais quand même, quand on devine avant la fin, ça fait râler.

    • Sandrine

      Oui. Je ne sais pas si tu as lu ce roman, mais il y a un personnage qui n’est vraiment pas dans le cadre…

  2. Son premier roman m’a déçue, j’ai fini par m’y ennuyer. J’ai l’impression qu’on retrouve dans ce titre des thématiques déjà abordées dans Bent Road. Bien que ton billet soit assez tentant, je ne sais pas si je me laisserai convaincre. Attendons déjà qu’il sorte en poche, cela peut être l’occasion d’une lecture de vacances…

    • Sandrine

      J’ai beaucoup aimé Bent Road et j’ai donc eu envie de lire celui-ci. Mais est-ce un trop plein de littérature américaine ? La découverte d’autres écritures moins typées ? En tout cas, j’ai eu l’impression (lassante pour le coup) de retrouver des thèmes maintes fois abordés (le secret de famille, , la superstition, la femme bafouée…) et aussi une façon d’écrire très attendue.

  3. Une auteure que j’avais déjà remarquée avec Bent Road, moi qui adore les histoires de famille et les drames familiaux, je suis très très tentée!

    • Sandrine

      Oui en effet, ce roman devrait te plaire. Il est basé sur un événement historique : la dernière pendaison publique d’un homme aux États-Unis. Mais elle s’est éloignée de l’histoire originale, retenant surtout le sujet.

  4. Je le note malgré tes petites réserves.

  5. Je ne connais pas du tout cette auteure mais tu piques ma curiosité. Je note donc les deux titres (celui du billet et celui cité dans les commentaires) pour ma prochaine virée en bibliothèque … Mais du coup, je pense que je commencerai par l’autre car j’ai bien compris comment découvrir le pot-aux-roses de ‘J’irai mourir sur vos terres’ lol … Je vais attendre d’oublier un peu ton billet !

    • Sandrine

      Ah oui zut, j’en ai surement dit un peu trop. Ceci dit, je ne suis généralement pas très perspicace, j’aime bien me laisser porter par mes lectures, alors ce que j’ai compris, tu l’aurais compris aussi 😉

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