Mémoires d’un laquais de Vénus de Derek Marlowe

Mémoires d'un laquais de VénusSi vous lisez Mémoires d’un laquais de Vénus en espérant de nombreuses scènes légères qu’un tel titre laisse supposer, vous serez déçus. Car s’il est bien question d’amour et même de sexe dans ce roman de Derek Marlowe, le premier traduit en France, aucune description scabreuse à l’horizon. Ce qui pointe ici, c’est un puzzle psychologique au narrateur peu fiable comme on en rencontre dans certains thrillers, mais en mieux.

En tellement mieux et imprévisible qu’il serait malséant d’en dévoiler trop : mieux vaut se laisser surprendre, puis passer de la surprise au doute, allant même peut-être jusqu’à l’incompréhension tant l’étrange narrateur peut être elliptique.

C’est d’outre-tombe que le narrateur de Mémoires d’un laquais de Vénus interpelle le lecteur. Récemment suicidé, il attend le jugement de Dieu, qui tarde à venir. Il se remémore son « pedigree d’amant des temps passés « , évoquant son premier amour et son dépucelage. Il a alors dix-huit ans et vient d’être appelé dans sa Grèce natale au chevet de son père agonisant qu’il n’a pas vu depuis dix ans. L’hôtel dans lequel il se meurt tient plus du bordel que de la résidence touristique. C’est là que le narrateur rencontre Antonella.

Il suit la jeune fille peu farouche sur une île. Élevé dans un pensionnat catholique au rythme de messes et de confessions régulières, le jeune homme mortifié est plus qu’incompétent. Il sait tout de Jésus mais ne connaît rien aux femmes, ce qui ne l’empêche pas de mettre la jeune fille enceinte, semble-t-il. Que compte-t-il faire ? C’est ce que lui demande Catesby, celui qui s’est fait son valet et l’amant d’Antonella. Car la jeune fille se refuse désormais à lui pour mieux se donner chaque nuit, de l’autre côté du mur de la chambre, à ce Catesby, pour le moins pervers. Les deux amants poussent à bout le jeune narrateur.

Quand dans une deuxième partie, on retrouve notre narrateur, il a trente-huit ans, vit à New York et se souvient de ce Catesby, jadis son valet confie en dévotion. Lui est devenu un play boy collectionnant les femmes, toujours à la recherche d’une certaine Antonella. Il y a hiatus à l’évidence, quelque chose qui cloche dans le récit ou dans la tête de cet étrange narrateur…

La première partie du roman est sans doute la plus subtile : la tension monte lentement entre les trois personnages et on s’attend au pire. Le diabolique Catesby prend plaisir à humilier celui qui l’emploie, ce jeune homme qui découvre en même temps l’amour et la mort. La mort de son père, encore jeune, le rend riche mais son amour pour Antonella l’avilit. Amour qui se réduit au sexe et à l’humiliation. Devenir un sex symbol pour échapper à cette image, c’est devenir un autre, loin, très loin du jeune homme humilié.

D’où un roman étrange, plein de questions que la fin ne résout pas complètement. Publié en 1968, ce roman a dû faire grincer les dents de bien des féministes, tant l’ironie du narrateur est acerbe. Son utilisation des californiennes a quelque chose de réjouissant, tant ces femmes sont devenues des objets.

J’ai rencontré des centaines de femmes qui se montrent dans les soirées ou autres lieux et ne font qu’y exhiber leur physique. Elles passent des heures dans des instituts de beauté et sous le séchoir. Elles économisent à mort pour acheter la dernière robe à la mode. Elles polissent et bichonnent leur peau et leur corps afin de paraître aussi sexuellement séduisantes que possible. Elles n’ont rien d’autre à offrir que cela, et pourtant, lorsqu’un homme saute sur cela même qu’elles exposent, elles se plaignent qu’il n’en a qu’après leur corps.

Les choses n’ont guère changé en cinquante ans…

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Mémoires d’un laquais de Vénus

Derek Marlowe traduit de l’anglais par Hortense Chabrier
L’Arbre vengeur, 2017
ISBN : 979-10-91504-52-2 – 251 pages – 17 €

Memoirs of a Venus Lackey, première parution : 1968

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11 commentaires sur “Mémoires d’un laquais de Vénus de Derek Marlowe

  1. Voilà qui a l’air étrange, tu titilles notre curiosité 🙂

    • Sandrine

      Oui ça, on peut dire que c’est étrange, dans la construction comme dans le propos. A dire vrai, je ne m’attendais pas du tout à ça, plutôt à quelque chose d’assez léger, voire plus…

  2. Voilà qui risque de me plaire…

    • Sandrine

      Ça pourrait en effet, mais avec des livres aussi particuliers, j’ai un peu de mal à cerner le lectorat…

  3. un peu bizarre et paradoxal : je ne sais pas pourquoi mais je ne me sens absolument pas attirée par ce que tu dis de ce roman; Et pourtant tu as l’air conquise!

    • Sandrine

      C’est parce qu’il ne faut pas en dire trop ! Si je raconte les retournements inattendus qui surviennent dans le roman, ils donneraient bien plus envie de lire ce livre intelligent mais chaque lecteur ici aura le droit de me clouer au pilori.

  4. Tu as le chic pour tenter les gens !

    • Sandrine

      Tant mieux : j’espère faire faire de belles découvertes !

  5. Triste constat, en effet…..

    • Sandrine

      Certaines phrases semblent avoir été écrites hier…

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