Élisée avant les ruisseaux et les montagnes de Thomas Giraud

Élisée avant les ruisseaux et les montagnesL’Élisée dont il est question, celui d’avant les ruisseaux et les montagnes, c’est Élisée Reclus, un nom un peu poussiéreux qu’on associe peut-être à la géographie et à la Commune. Souvenirs vagues d’un homme qui a compté, mais point n’est besoin de savoir qui il était pour apprécier ce texte singulier, sorte de biographie plus rêveuse et rêvée que rigoureusement historique.

Il ne s’agit pas pour Thomas Giraud de raconter une vie. L’écrivain s’intéresse aux années d’enfance et de prime adolescence, concentrant ainsi son texte sur les rapports entre un père et son fils. Élisée, fils de Jacques, sera pasteur comme papa et comme son frère aîné Élie. Point. Le père abreuve donc ses très nombreux enfants (douze, treize, quatorze ? A partir d’un certain nombre, on ne compte plus…) de colère divine. Il tempête, vitupère et terrorise ouailles et famille qui doivent vivre dans la peur et la culpabilité. Ainsi cet intransigeant pasteur calviniste voit-il la vie, la sienne et celle de ses fils qui prendront « leur part dans le flambeau familial« .

Oui mais Élisée marche le nez au vent pour regarder les arbres ou bien les yeux fixés au sol pour ne pas rater un caillou. Avant même d’être envoyé dans un collège religieux en Allemagne, il sait qu’il ne prendra pas le relais. L’enfant accablé de sermons témoigne d’une grande vitalité et d’une curiosité débordante à l’égard de la nature. Son père le traitera d’explorateur de pacotille et d’observateur crétin des collines et des arbres. Mais il a plein de projets, comme « déterminer s’il existe une organisation familiale des pierres « , « convaincre de ne plus manger d’animaux « , « comparer les glaciers : certains sont-ils pauvres ? » ou « raconter l’histoire d’une rivière « , entre bien d’autres.

Élisée, c’est la vie et la vitalité tandis que Jacques, le père, c’est la vie presque morte, l’austérité et la déploration. Élisée avant les ruisseaux et les montagnes se présente comme un récit d’émancipation. L’enfant marche beaucoup et trouve son chemin qu’il trace d’abord au rythme de son insouciance et de son simple plaisir. Face aux discours paternels pré-pensés, il n’a que des « bouts de pensée » que l’auteur parsème ici et là. Ils témoignent d’une pensée qui surgit, naît des silences imposés qui ne peuvent cependant bâillonner ni la révolte intérieure ni la rêverie.

Face à la tonitruance paternelle, Élisée impose la quiétude. Celle des paysages à l’état naturel, celle de l’errance choisie sur des chemins de hasard, à travers une écriture délicate. Des répétitions qui disent l’obsession, des accumulations pour la manie du détail et des descriptions sensibles d’êtres et de paysages. Peu de mots pourtant, mais le mot juste : quelques phrases et voilà qu’on entend le père fulminer, la mère apaiser, l’enfant rêver d’ailleurs et d’espace. Judicieusement, Thomas Giraud ne cherche pas l’anarchiste dans l’enfant, il ne le politise pas, lui laissant le temps de faire ses choix.

Le premier roman de Thomas Giraud ouvre donc avec bonheur ce mois de mai pour Un mois, un éditeur consacré aux éditions La Contre Allée.

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Élisée avant les ruisseaux et les montagnes

Thomas Giraud
La Contre Allée, 2016
ISBN : 978-2-917817-54-4 – 130 pages – 14 €

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19 commentaires sur “Élisée avant les ruisseaux et les montagnes de Thomas Giraud

  1. Très tentante cette lecture.

    • Sandrine

      C’est un livre pour toi : je pense que tu serais sensible à son écriture poétique.

  2. keisha

    Comme Aifelle, sauf que La contre allée est ignorée de mes biblis!

    • Sandrine

      Ah, mais il faut faire découvrir cette maison d’édition aux bibliothécaires !!

  3. j’aime les belles écritures et la famille « Reclus » a donné des individus étonnants, à lire donc!

    • Sandrine

      Je suis allée jeter un oeil à la notice Wikipedia et en effet, le pasteur a pu être fier de ses enfants, même s’ils n’ont pas suivi ses traces !

  4. Belle découverte, merci

    • Sandrine

      J’espère qu’au court de ce mois « La Contre Allée » nous découvrirons de nombreux et beaux textes 😉

  5. Quand j’ai vu ce titre dans leur catalogue, j’étais certaine qu’il aurait du succès. Toujours pas commencé mon livre hélas, les 700 pages du roman de Piñol me retiennent plus longtemps que prévu.

    • Sandrine

      700 pages ? C’est Victus Barcelone 1714 ? Il faudrait que je prenne le temps de le lire, je suis sure qu’il me passionnerait…

      • nathalie

        Celui-là même… Plus que 100 pages, Barcelone va bientôt succomber !

  6. Oh c’est original de le présenter enfant. J’ai découvert les travaux de ce monsieur en m’interressant à Alexandra David Neel avec qui il,avait noué une amitié autoir de l’idée d’humanité solidaire. Un précurseur !

    • Sandrine

      Oui, c’est vrai. A l’évidence, il y a des gens d’hier qui auraient tout à fait leur place aujourd’hui.

  7. Terriblement tentant 🙂

    • Sandrine

      Y a-t-il des livres de « La Contre Allée » dans les bibliothèques toulousaines ? Il semblerait que cet éditeur soit encore peu connu…

  8. Tout à fait mon genre de lecture, je vais tenter de le trouver 🙂

  9. Tout lien du titre avec l’actualité serait fortuit 😉

    • Sandrine

      Tout à fait : je ne fais pas de politique 🙂

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