Le miraculé de Saint-Pierre de Gaston-Paul Effa

le miraculé de saint-pierreLe 8 mai 1902, la montagne Pelée se réveille et se déverse sur la Martinique, causant des milliers de morts. A Saint-Pierre, il n’y a qu’un survivant : Louis-Auguste Cyparis alors en prison, plus exactement au cachot. Un ivrogne, violent de surcroit, peut-être un pas grand-chose mais qui va devenir quelqu’un. Car le miraculé de Saint-Pierre comme on va l’appeler ne s’en est pas simplement sorti vivant : son corps est largement brûlé mais ses vêtements sont intacts. Voici donc que commence la légende…

Gaston-Paul Effa retrace la vie de cet homme du peuple qui devint célèbre. L’enthousiasme populaire se développe d’abord autour de lui, on dit qu’il fait refleurir les fleurs brûlées, puis il devient bête de foire pour le cirque Barnum qui l’amène à voyager jusqu’aux États-Unis. Le miraculé de Saint-Pierre n’est pourtant pas une biographie romancée comme on en lit beaucoup aujourd’hui. Plutôt que raconter une vie, il la met en perspective et la scande.

Gaston-Paul Effa serait tenté de raconter la vie de Cyparis, qui s’appellera Samson, à la façon d’un hagiographe : le pauvre Noir, victime et encore victime. Mais le roman introduit un autre personnage dont la quête est aussi importante que l’histoire de Cyparis. Séraphine a lu Le miraculé de Saint-Pierre et cherche à rencontrer Gaston-Paul Effa, en tournée pour la promotion de son roman. Elle a des choses à lui dire, notamment sur son écriture et la façon dont il met en scène cet homme. Elle remet en cause la victimisation systématique des Noirs et accuse l’auteur d’orienter son regard et son écriture vers le malheur, en s’appuyant aussi sur son livre précédent, Rendez-vous avec l’heure qui blesse.

Vous réussissez le tour de force d’aller plus loin encore… Tout est noir, pas seulement sa peau, mais son passé, son avenir, sa naissance, sa mort, ce n’est qu’une surenchère de drames comme si les Noirs étaient maudits, condamnés à ne vivre qu’une déchéance sans fin.

C’est donc avec un certain humour que Gaston-Paul Effa s’intéresse au thème très exploité littérairement de la malédiction noire. Il se tance lui-même à travers le personnage de Séraphine et se joue des simplifications. Comme s’il se méfiait de lui-même et des attentes du lecteur.

L’écrivain mesurait tout le poids des mots dans la balance de l’esprit. La remarque de Séraphine se grava en lui pour jamais, et, devant sa lectrice alors, il se sentit faible, divisé, incertain ; devant le courage qu’il lui voyait, il se sentit lâche ; cette grandeur, cette générosité, il désespérait de les atteindre jamais.

Et ces dernières seront bousculées. Ni biographie, ni hagiographie ni même récit de vie, ce roman dépasse et transcende les genres pour devenir une expérience de lecture.

L’écriture de Gaston-Paul Effa possède une force singulière. La complexité des rapports du corps au réel se traduit par une prose très poétique, puissante et parfois énigmatique. Il est question de souffrance, de rapport au passé, de récit des origines et de transmission. D’amour aussi, divin, humain, familial. De création et de recréation.

Samson se considérait désormais comme un pécheur, celui qui souffrait pour effacer les péchés du monde, bien qu’il eût avec la fin de sa première jeunesse et le départ vers le Nouveau Monde perdu la foi. Il ne croyait pas en Dieu, mais il croyait au mal. Et du sentiment de la faute qui l’accablait, il aurait voulu se délivrer.

Cyparis est un personnage complexe et dense, tout comme la prose de Gaston-Paul Effa. Ni l’un ni l’autre ne s’appréhende facilement, le plaisir de lecture est donc double pour qui aime l’audace et le raffinement. La plume est riche, elle submerge, on s’y noie avec plaisir.

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Le miraculé de Saint-Pierre

Gaston-Paul Effa
Gallimard (Continents noirs), 2017
ISBN : 978-2-07-269427-1 – 224 pages – 19,50€

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12 commentaires sur “Le miraculé de Saint-Pierre de Gaston-Paul Effa

  1. Ce sera un des titres que tu présenteras au festival de saint Malo ? Vu le thème, ça irait bien !

    • Sandrine

      Non. Gaston-Paul Effa n’est pas au programme des invités, je crois. Et d’ailleurs, je n’ai pas encore mon programme d’animations pour Saint-Malo…

      • Non, il n’y est pas, j’ai vérifié du coup … Mais comme parfois les annonces officielles ne cadrent pas avec la réalité du festival …. Et tu n’as pas encore ton programme ! C’est pourtant pour très bientôt !

        • Sandrine

          Alors assieds-toi et tiens-toi bien : je n’ai pas non plus mon programme pour Les Imaginales qui elles commencent le 18 mai… La vie d’animateur n’est pas simple, elle peut même confiner à l’angoissant parfois…

  2. curieux livre et qui donne très envie d’être découvert. Que le seul rescapé soit celui qui pourri dans un cachot, c’est pas mal comme début, après faut lire évidemment!

    • Sandrine

      Oui, e surtout, c’est véridique. Comme l’auteur s’intéresse à la religion et à la foi, c’est une occasion toute trouvée pour s’interroger sur les desseins de Dieu et la sainteté (on dit que c’est du pain béni…).

  3. Je suis fascinée par la religion non que je sois croyante mais la bible c’est comme la mythologie grec c’est juste passionnant si en plus de ça on allie une histoire qui tient à la légende et à la poésie, je me vends pour le lire ! Je supporte pas les couvertures des grands formats de Gallimard alors que leur poche sont sublimes TT

    • Sandrine

      Je suis moi aussi très intéressée en particulier par l’histoire de l’Église (ce qui n’est pas le sujet ici) : je suis fascinée par l’évolution de l’Église, partant d’un brave type qui prêche dans son trou paumé pour arriver à un pouvoir mondial, craint et surpuissant qui assassine au nom de Dieu avec la bénédiction des puissants et la soumission des opprimés. Fascinant.
      Pour les couvertures Gallimard, elles sont sobres. Ici elles le sont un peu moins car il s’agit de la collection « Continents noirs » qui d’ailleurs change d’apparence en ce début d’année.

  4. Décidément ce survivant aura abondamment inspiré les écrivains 🙂

    • Sandrine

      Il y a eu le livre de Raphaël Confiant : et d’autres ?

  5. On se noie dans la plume de l’auteur ? Pas certaine d’aimer cela.

    • Sandrine

      Parfois, se laisser submerger par une écriture peut procurer beaucoup de plaisir.

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