Les pigeons de Paris de Victor del Árbol

Les pigeons de parisLes pigeons de Paris est un court texte de Victor del Árbol paru dans la collection « Fictions d’Europe » des éditions La Contre Allée, l’éditeur du mois. Les auteurs sont invités à écrire sur l’Europe vue de leur pays. On s’attend peu à y trouver Victor del Árbol, lui que l’on connaît pour ses très bons romans noirs parus chez Actes Sud. Il suffit pourtant de quelques lignes pour le reconnaître, pour retrouver ces thématiques qui lui sont chères : le passé et la mémoire.

C’est un vieil homme, Juan, qui se raconte à ceux qui viennent prendre sa maison. Ils ne l’écoutent guère, pressés qu’ils sont de s’emparer de ses terres pour y faire surgir un lieu de villégiature qui probablement rapportera beaucoup d’argent.

Pourtant, ce coin d’Espagne du sud du temps de la jeunesse de Juan, c’est quasi l’Afrique. Un endroit arriéré, oublié du XXe siècle où seul le père mangeait des oeufs pendant que l’estomac des gamins criait famine. C’était pas la joie, mais c’était quelque chose. C’étaient les gens qui se parlaient, se connaissaient toute leur vie durant. C’étaient des rêves pas plus grands que la vie et dont on se satisfaisait. C’était le monde à taille humaine.

… et soudain on défrichait nos champs déserts, arides, pour construire des routes, des ponts, des voies ferrées qui n’allaient nulle part, qui ne tenaient pas compte de nous, qui ne s’arrêtaient pas. Nous, nos regards, nos maisons, nos terres, nos souvenirs…, nous sommes devenus un paysage tout juste bon à être traversé, entrevu de loin par la fenêtre d’un train ou d’une voiture.

C’est L’Europe qui se construit par des financiers et des capitalistes, en oubliant les gens et leurs besoins. Beaucoup d’argent, beaucoup de travaux qui éventrent les paysages et défigurent à jamais le passé. Nouvelle géographie du monde tracée par des hommes lointains pour d’autres qui n’ont rien demandé.

Devenu vieux, Juan a tenté de retrouver le goût d’hier en répondant à l’appel de Clio, son amour de jeunesse. Mais Clio a vieilli, comme lui, elle est aux portes de la mort : il n’y a rien à faire contre le temps, sauf se souvenir et écrire.

Juan chante peut-être une rengaine, celle du c’était-mieux-avant, mais il la chante bien et sa nostalgie blessée nous touche. A la « jeunesse sans mémoire « , il oppose son chant de vieil homme comme finalement toutes les personnes âgées. Sauf qu’avec l’Europe, le temps semble s’être brusquement accéléré dans ce coin perdu d’Espagne qui vivait comme au Moyen Age.

Amer bilan de trois décennies d’Espagne européenne alors que le pays a bénéficié de fonds considérables. Ce qui est clair dans Les pigeons de Paris c’est que cette généreuse Europe ne s’est pas préoccupée des gens à l’échelle locale, que la modernisation a détruit des traditions et que seule la mémoire (et la littérature) peut rendre compte du vide qu’elle a créé.

Victor del Árbol sur Tête de lecture

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Les pigeons de Paris

Victor del Árbol traduit de l’espagnol par Claude Bleton
La Contre Allée, 2016
ISBN : 9782917817490 – 96 pages – 8,50€

Palomas Paris, inédit en français

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8 commentaires sur “Les pigeons de Paris de Victor del Árbol

  1. Je n’avais pas du tout entendu parler de ce texte (ni de cette collection, d’ailleurs). Merci pour la trouvaille, je suis très tentée de découvrir cet auteur dans un nouveau registre.

    • Sandrine

      J’étais moi aussi curieuse de découvrir sa plume sous un nouvel angle, et pas de doute : c’est bien lui !

  2. J’ai tenté de trouver en librairie un autre titre espagnol (Baby Spot d’Isabel Alba) dans cette collection, sans succès… Je me suis rabattu sur Les enfants verts d’Olga Tokarczuk, que j’ai aimé, mais trouvé trop court (billet à paraître la semaine prochaine !)

    • Sandrine

      Cet éditeur semble avoir encore peu de visibilité : certains participants habituels de « un mois, un éditeur » n’ont par exemple pas trouvé de titres en bibliothèque. C’est dommage : faisons connaître les petits éditeurs !

  3. Je n’accroche pas à ses longs romans. Qui sait, ce court texte pourra peut-être me réconcilier.

    • Sandrine

      Pas de doute que ça vaut la peine d’essayer.

  4. J’ai hésité avec celui-ci. Je suis contente d’avoir ton avis dessus 🙂

    • Sandrine

      C’est chouette d’avoir des avis sur plusieurs livres de cette collection 😉

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