La vie volée de Martin Sourire de Christian Chavassieux

La vie volée de Martin SourireVoici un roman historique qui nous entraine dans ce qu’on a coutume d’appeler la tourmente révolutionnaire. Un petit orphelin élevé à Versailles, un bambin à tête d’ange, se changera en tortionnaire impitoyable au cours des guerres de Vendée. Un parcours effrayant dont la narration se révèle fastidieuse dans un premier temps.

La vie volée de Martin Sourire travaille la montée en pression de la narration comme du personnage. Dans la première partie, Martin est une chose, un jouet dont Marie-Antoinette s’est emparée et dont elle s’est lassée. Comme elle dispose de l’espace en aménageant une ferme, les jardins…etc., elle dispose des êtres humains. Le petit Martin, si souriant, est d’abord choyé, puis confié à une dame de compagnie puis à une servante. Il se retrouve seul dans le fond du parc, avant d’être recueilli par un fermier ; il devient vacher dans la pseudo-ferme royale. Il n’est alors qu’un enfant et ne parle quasiment pas.

Cette première partie se révèle ennuyeuse car tout semble glisser sur Martin et on ne sait rien de lui. Ce qui importe n’est pas la vie de Martin ici, mais bien celle de Trianon, l’érection de la ferme et de loin en loin la vie du couple puis de la famille royale. Martin vit l’agitation du 14 juillet 1789 exactement comme Louis XVI : de très loin. Il n’a pas faim, pas trop froid et s’occupe de ses vaches.

La deuxième partie voit l’arrivée et l’installation de Martin à Paris. Il doit se débrouiller pour survivre et trouver du travail, ce qu’il fait rapidement. Il rencontre l’amour en la personne de Marianne. Le « joli printemps 1790 » voit l’épanouissement de leur amour car les deux tourtereaux ne sont pas dans le besoin. Martin travaille dans le plus chic restaurant de Paris puis chez l’Architecte dont il est autant l’ami que le domestique. Ce bonheur conjugal et révolutionnaire se révèle bientôt monotone.

La troisième partie est étonnante et pour tout dire formidable. Martin le quasi muet se met à parler et on ne l’arrête plus. Alors que le lecteur est étonné d’apprendre qu’il s’est fait soldat et qu’il rentre de campagne, il fait intérieurement le récit de ses années de sans-culotte. Il raconte plus particulièrement son engagement dans les guerres de Vendée et ce récit est époustouflant. Tout à coup, la plume de Christian Chavassieux prend une ampleur épique. Abreuvée d’un lyrisme noir, elle décrit crument les massacres, les tortures, les viols jusqu’à l’écœurement. Cet écœurement que Martin ressent à l’égard de lui-même pour ce qu’il a commis, le lecteur le ressent également : d’un point de vue littéraire, la réussite est totale. La lecture est rude bien sûr, mais elle met en lumière une geste sanglante trop souvent occultée tant par les historiens que par les romanciers.

La vie volée de Martin Sourire est parsemé de vocabulaire d’époque et de tournures désuètes, ce qui participe sans doute à l’aspect assez propret des deux premières parties. En dehors de cette recherche lexicale, le style est convenu et le rythme lent. Il ne s’emballe qu’à l’occasion d’énumérations, censées mimer l’accumulation, du bruit et des odeurs dans Paris, par exemple. Le procédé n’est pas neuf et fatigue : qui lira la liste entière de tous les plats proposés chez Beauvilliers ?

Pourquoi dès lors conter toute la vie de Martin quand le véritable point d’orgue réside dans l’épisode vendéen ? Est-ce pour démontrer que la monarchie a détruit tout ce qu’elle a touché ? Car à l’évidence, Martin n’aurait pas été un bourreau des guerres de Vendée s’il n’avait été adopté par la reine. Elle ne l’a pas secouru, elle l’a volé pour se faire plaisir, pour jouer à la maman, pour assouvir ses envies. Un faux enfant, dans une fausse ferme avec de faux paysans : l’entourage royal vit dans un leurre, s’y enferme. Il a fallu à Martin et à la France un bain de sang pour sortir d’une illusion de vie, d’un mirage qui relayait la misère et le malheur toujours plus loin. Dès lors, La vie volée de Martin Sourire apparaît comme la métaphore d’un pays.

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La vie volée de Martin Sourire

Christian Chavassieux
Phébus, 2017
ISBN : 978-2-7529-1071-4 – 394 pages – 21 €

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4 commentaires sur “La vie volée de Martin Sourire de Christian Chavassieux

  1. la révolution revient à la mode, je note ce roman peut être pas pour l’immédiat mais sûrement un jour

    • Sandrine

      J’espère qu’il te plaira. Christian Chavassieux écrit dans des genres très différents : j’ai déjà testé sa plume dans le domaine de l’Imaginaire et le résultat n’a pas été plus concluant…

  2. Malgré ton avis enthousiaste sur la troisième partie, je ne suis pas tentée.

    • Sandrine

      C’est sûr une partie sur trois, ça n’est pas forcément tentant. Cependant, je pense qu’elle peut tout à fait se lire indépendamment du reste !

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